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IV. LE FRANÇAIS MODERNE (depuis la fin du XVI» siècle

18. Le français moderne. — Du grand effort tenté par Ronsard et ses premiers disciples sortit une langue poétique plus capable de mouvement, et d'une allure plus haute. Quand on compare la langue de 1540 à celle de 1570 ou 1580, on peut mesurer le progrès accompli. Quarante ans d'un travail continu avaient enrichi la phrase poétique de mouvements, d'expressions, de tours inconnus. C'est cette langue singulièrement enrichie que trouve Malherbe , qui profite des qualités qu'elle venait d'acquérir, sans reconnaître, sans s'avouer à qui elles étaient dues. Il ne vit que les faiblesses de l'œuvre de la Pléiade. De là, la réaction à laquelle il a attaché son nom. Il rejeta l'idée de Ronsard, de la nécessité d'une langue poétique à part; il n'admit que le langage de Paris, la langue courante de la capitale. Point de termes provinciaux, point de termes techniques ; le lexique poétique, comme celui de la prose, doit être compris de tous. La construction reçut plus de précision et de rigueur. Les pléonasmes, les ellipses, les anacoluthes (changements de construction) furent interdits. Les fonctions grammaticales furent déterminées avec plus de précision, l'emploi de l'adjectif comme adverbe ou comme substantif fut évité. La phrase en un mot devint plus châtiée. Gepen-

dant l'œuvre de Malherbe ne portait que sur la langue poétique. Sa prose a une partie des défiiuts qu'il reproche aux poètes de son temps. D'ailleurs rimitation latine est chez lui trop sensible, et il emploie nombre de mots purement latins, ou de mots français auxquels il donne une signification latine.

Auxvii' siècle, Balzac fait pour la prose ce que, vingt ou trente ans avant lui, Malherbe avait fait pour la poésie. C'est lui qui vraiment dégasconna la cour, c'est-i-dire espulsa l'élément méridional qu'avait apporté dans la tangue l'entourage du Béarnais. Bxdzac rend au français sa pureté et s'eETorce en même temps de donner à la phrase un tourpluscorrect et aussi plus artistique. La longue période traînante du xvi° siècle prend plus d'ampleur et d'harmonie ; elle est capable de devenir, entre les mains des Pascal et des Bossuet, cette période merveilleuse qui fond dans une originalité supérieure la puissance synthétique de la période latine avec la grâce et la clarté de la phrase française.

Au xvii° siè tranchées : l'un qui prend la dernière moitié du siècle.

La première période garde encore plusieurs traits notables de l'âge précédent. Elle conserve dans la construction une liberté d'allure et de tournure qui sera bientôt réputée incorrecte; dans le lexique, un certain nombre ' ^ qui disparaîtront bientôt; dans l'emploi des

e certaine franchise ou même une certaine [ui a sa grâce. Telle est la langue de Hardy, de le Mairet, de Rotrou, de Corneille, Mais te mout général qui s'empare de tous les esprits et les porte a châtier et à épurer le langage s'accentue de plus en plus et atteint son point extrême sous Louis XIV, La société vient en aide au talent des écrivains; on sent

Ëartout le besoin d'arriver à la perfection de la forme. lans les salons, on discute la justesse des mots, leur valeur, leur degré d'élégance : quelques-uns de ces salons deviennent hisloriques, tel l'hfltel de Rambouillet. -

Cyrani

Les grammairiens paraissent enfin, à leur tête Vaugelas, homme d'un goût délicat, qui, sans grande science grammaticale, par Tautorité d'un jugement sain, impose- tout naturellement les décisions qu'il fonde sur trente années d'observations. Le besoin est si fort d'une autorité et d'une sorte de cour de justice jugeant en dernier ressort, que l'Académie française sort de tous côtés à la fois ; elle existait dans l'air pendant plusieurs années avant d'être créée officiellement par le décret de Richelieu.

A la suite de ce vaste mouvement, la grammaire prend une rigueur toute nouvelle. Le néologisme des mots est proscrit; le lexique semble fermé, arrêté définitivement. La phrase a une noblesse d'allures, une majesté toute naturelle; une tendance générale des esprits à l'analyse psychologique, un goût prononcé pour les abstractions, rendent cette langue capable d'exprimer nettement et fortement les idées générales les plus abstraites et les nuances les plus fines de l'analyse, et de soutenir sans effort le poids des conceptions les plus profondes. La pensée la plus puissante ou la plus subtile trouve en elle un instrument d'expression d'une délicatesse sans égale. Elle est devenue le vêtement le plus souple qui puisse dessiner les formes de l'idée sans la voiler.

Mais cette langue, dont on ne saurait assez admirer la beauté, laisse déjà entrevoir les défauts de ses qualités supérieures, défauts que le xviii® siècle mettra en relief. C'est une tendance à la sécheresse qui la rendra peu à peu moins propre à l'expression pittoresque de la poésie. A peu près seul La Fontaine fait exception, avec sa langue qui elle-même est une exception. Cette langue toute d'images, qui fait revivre à nos yeux toute la nature dans la variété de ses aspects, La Fontaine a été la demander, non pas à ses contemporains, mais aux auteurs du XVI* siècle.

Le XVIII® siècle, révolutionnaire à tous égards, continue, quant au lexique et à la grammaire, la tradition du XVII®. Voltaire est un admirateur respectueux de la langue classique. C'est à peine si, dans son œuvre immense, il

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u. hnsardé un seul néologisme. Le Dictionnaire néotiigïque de l'abbé Desfonlaines n'.itlaque que quelques figures

Srécieuses et contournées chez Fontenelle, Lamolte, etc. [aïs un changement profond se fait dans la contexture de la phrase. La période ample et majestueuse, la période qui sert à l'exposition dogmatique des vérités, disparaît pour faire place à la phrase coupée, alerte, légère comme un trait, acérée comme une arme de combat. Celte phrase coupée s'annonce déjà chez La Bruyère, sauf dans le dernier chapitre des Caractères où, avec le ton dogmatique, reparaît la phrase périodique de Descartes, de Pascal, de Bossuet.

Chez Massillon, qui finit le xvii" siècle et commence le xviii', la phrase semble concilier la longue période et le style coupé ; car, chez lui, les propositions courtes s'enchalncnt dans l'unité d'une grande phrase à l'allure périodique. Au xviii' siècle, Buffon conserve encore les qualités de la langue du xvii". Sa phrase, en général, est oratoire et périodique; mais la tendance à l'abstraction, qui se marque par la recherche des termes généraux de préférence aux termes propres, donne à certaines parties de son oeuvre un caractère de vague et de déclamation. Chez la plupart des écrivains de l'époque, poètes et prosateurs, la phrase est nette, précise, spirituelle, pleine de traits, mais sans grand relief ni pittoresque. Avec JeaU'Jacques Rousseau, elle prend des qualités nouvelles qui annoncent le xix' siècle. Par Bernardin de Saint-Pierre, Jean-Jacques a formé Chateaubriand.

Cependant la formation savante poursuit ses progrès. Au xvii" siècle, entre les mains des grands écrivains, le latin classique agit sur la construction et la signification des mots. Au xviii° siècle, l'irumense développement des sciences introduit dans les nomenclatures spéciales quantités de mots latins et un nombre plus considérable encore de mots grecs. Vers la fin du xviii" siècle, l'anglais commence une invasion qui se poursuit de nos jours. L'italien, pénétrant une seconde fois, nous donne sa terminologie musicale.

Quant à la grammaire proprement dite, malgré les

changements successifs de la prononciation, elle a été fixée par les chefs-d'œuvre du xvii® siècle et elle s'impose encore à la langue du xix®.

La fin du xyiii** siècle est signalée par la plus terrible révolution qui ait jamais bouleversé un peuple. Cette révolution cependant n'assit pas immédiatement sur la langue. Durant cette période de troubles, que suivent les années aussi troublées des guerres du Premier Empire, les esprits sont trop pointés à Faction pour faire de Tart. Jusqu'à la Restauration , on ne peut jguère citer que deux noms : Chateaubriand et M""" de Staël. Chateaubriand seul exerce une action sur la langue, en lui communiquant le relief, le pittoresque, l'allure poétique dont Bernardin de Saint-Pierre et Jean-Jacques avaient donné les modèles à leur successeur.

Durant le calme de l'époque de la Restauration, les esprits s'adonnent à l'art, à la littérature ; et la révolution porte alors ses fruits. Une foule immense d'idées et de sentiments ont pénétré les intelligences. Le cadre de la langue classique, trop étroit, se brise entre les mains de l'école romantique. Avec Victor Hugo et ses disciples, la phrase des vers et de la prose acquiert une puissance de coloris inconnue jusqu'alors, mais elle perd en précision et en netteté ce qu'elle gagne en force poétique.

Aujourd'hui que l'Académie semble avoir perdu toute autorité, sauf pour les questions d'orthographe; que le néologisme n'est retenu par aucun frein ; que l'on revient à la doctrine de Ronsard, composant son lexique non seulement de termes parisiens, mais aussi de termes provinciaux ou tout à fait techniques; et que l'on dépasse même le programme de la Pléiade, en introduisant à outrance quantité de mots latins, — les richesses surabondantes de la langue deviennent un indice de pauvreté. L'abus de l'abstraction pour exprimer des idées concrètes, vient ajouter au mal.

Ce n'est pas seulement le lexique, c'est la construction grammaticale qui fait violence au génie et aux traditions ^éculairçç dç la langue. Comme par un retour au passé,

le français de nos jours a la puissance, Texubérance, mais aussi souvent le vague et Tincohérence de celui du XVI® siècle. Il semble donc que nous soyons à une période de crise et comme à un tournant de Thistoire de la langue. Le xx® siècle apportera-t-il de Tordre dans ce nouveau chaos ? Régularisera-t-il ces nouvelles richesses tant soit peu désordonnées ? Nous n'osons Tespérer, parce que nous ne voyons pas paraître un principe d'ordre et d'autorité autour duquel puissent se rallier les écrivains. Au contraire, avec le triomphe complet de la démocratie, n'est-il pas à craindre que cette langue ne prenne une expression nouvelle qui fera vieillir notre langue classique, et avec elle les grands écrivains dont nous sommes si justement fiers, ces écrivains qui sont les meilleurs instituteurs de notre éducation intellectuelle et qui, devenus à leur tour trop difficiles à lire, iraient rejoindre dans l'oubli du passé Montaigne, Rabelais, Villon et les grands trouvères des xi® etxii® siècles?

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