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CHAPITRE III

39. Accent de hauteur et accent d'intensité en latin. — 40. Règles de l'accent latin. — 41. L'accent second. — 42. Les voyelles latines. — 43. Situation des voyelles dans les syllabes. — 44. Les consonnes latines.

39. Accent de hauteur et accent d'intensité en LATIN. — Nous avons tout d*abord à déterminer l'état de la prononciation du latin au moment de la formation des langues romanes. Nous examinons tour à tour les voyelles et les consonnes. Mais, avant d'aborder cette étude, il faut savoir ce qu'on entend par l'accent tonique.

On a vu plus haut (§ 20) que le son est constitué par quatre éléments : la hauteur, l'intensité, la durée, le timbre; que les différences de timbre forment les diverses voyelles, et que celles-ci, prises en ellesmêmes, ne peuvent plus offrir que des différences de durée, de hauteur et d'intensité. Les différences de durée constituent la longueur ou la brièveté des voyelles ; les différences de hauteur et d'intensité déterminent deux accents : l'accent de hauteur et l'accent d'intensité.

L'accent de hauteur est visible en français modernet Soit les quatre phrases suivantes : « Pierre a fait cela. — Pierre a fait cela ? — Oui, Pierre a fait cela. — Eh bien I puisqu'il a fait cela, il sera puni. » Dans ces phrases la syllabe la du mot ceU est prononcée alternativement avec des hauteurs différentes. Tour à tour on baissd et on élève la voix, suivant. le rôle de Cela dans la phrase^. L*accent de hauteur joiie donc, comme on le voit, un rôle dans la syntaxe moderne : c'est un accent syntactiqne.

1. Dans l'eiposition simple, Va de cela ne porte pas d'accent. Dans la phrase interrogative {Pierre a fait cela ?] et dant l«^ y^^^ic^-

76 HISTOIRE DE LA PRONONCIATION FRANÇAISfi

Soit maintenant ce vers de Racine :

Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.

Toutes les syllabes de ce vers peuvent être prononcées sur une même note, avec une même hauteur; mais on appuiera plus fortement sur les mots jour, pur, fond, cœur ; ces mots sont frappés d'un accent d'intensité.

Le latin et le grec possédaient un accent de hauteur et un accent d'intensité. L'histoire de l'accent d'intensité est peu connue, et il ne semble pas qu'il ait joué un rôle considérable dans ces langues. Au contraire, l'accent de hauteur y avait une place très importante dans le mot; c'est lui qui donnait aux deux langues le caractère chantant qui leur était propre et faisait de chaque phrase une mélodie. C'était, d'ailleurs, à proprement parler, le véritable accent.

Les Grecs appelaient leur accent prosodia (de pros auprès, et ôdê chant; c'est-à-dire, chant qui accompagne le mot); les grammairiens latins traduisirent littéralement ce mot de prosodia par accentus (de ad auprès, et cantus chant). L'accent tonique était aigu ou grave, ou successivement aigu et grave, c'est-à-dire qu'il indiquait des différences d'acuité ou de hauteur dans le son; il était donc essentiellement un accent mélodique.

Vers le ii® ou le m® siècle, une révolution s'opéra dans la prononciation populaire. Cet accent mélodique qui caractérisait les mots grecs et latins changea insensiblement de nature (à la suite de quelles actions, on l'ignore) ; il demeura toujours sur la même voyelle, mais devint un accent d'intensité, et l'ancien accent d'intensité se fondit avec lui. De là, l'accent du grec moderne et celui des langues romanes, accent d'appui et de production plus forte du son vocalique*.

sition incidente (puisqu'il a fait cela). Va prend Taccent, parce que, dans les deux cas, la phrase est inachevée et doit être complétée par la réponse ou par la proposition absolue.

1. Il est fâcheux que le mot accent ait reçu de Tusage diverses acceptions qui troublent la notion qui devrait s'attacher à ce mot.

Nous n'avons pas à nous occuper ici du grec; quant au latin, on est arrivé à déterminer les règles les plus compliquées qui fixaient la place de l'accent.

40. Règles de l'accent latin. — De ces règles, il n'est utile de connaître que celles qui intéressent les destinées ultérieures du laîin.

Sauf un petit nombre de mots qui ne recevaient pas d'accent, parce qu'ils s'appuyaient, soit sur le mot précédent (les enclitiques), soit sur le mot suivant (les proclitiques) ^ , tous les mots latins étaient frappés d'un accent d'intensité , ou temps fort.

1^ Dans les monosyllabes , la voyelle était frappée de l'accent : tU, nOs.

2° Dans les dissyllabes, c'était la première voyelle, qu'elle fût brève ou longue : fUga, rOsa, vErum, hErba, fOrma, pÂtrem, mÂtrem.

3° Dans les polysyllabes, l'accent frappait l'avantdernière voyelle ou pénultième, si la syllabe qui la conte- Il signifie d'abord les modifications de hauteur; en ce sens, on dit accent tonique, expression très juste, puisque le mot tonique (du grec tonikos), désigne précisément les différences de la gamme.

Pour Taccent d'intensité, c'est abusivement qu'on lui a donné le nom d^accent tonique, qui fait contre-sens ; il faudrait un autre nom, tel que temps fort, ou coup. Quelques-uns emploient le mot latin ictus, qui signifie coup. Il nous arrivera souvent d'employer l'expression temps fort, ou le mot ictus.

Les Grecs avaient inventé, pour désigner leurs différents accents de hauteur, de petits signes : '^ '- marquaient des sons aigus (^oxyton), des sons graves {baryton), ou des sons à la fois graves et aigus (perispomenon ; traduit en latin par circumflexus). Ces signes, représentant des différences mélodiques, reçurent le nom à*accents. En France, les grammairiens du xvi* et du xvii* siècle empruntèrent ces signes musicaux et les affectèrent à des emplois nouveaux, en leur laissant malheureusement leur nom. Ils mirent l'accent grave sur l'e ouvert, l'accent aigu sur Ye fermé, l'accent circonflexe sur certaines voyelles longues ; quelquefois ils employèrent ces signes pour distinguer des homonymes (a, à; du, du; la, la^, et il arriva ainsi que des signes et des mots, qui indiquaient des différences de chant, représentèrent des différences de timbre, de durée et de sens : c'est le comble de la confusion.

1. Exemples tirés 4a français et de même caractère : je est encli' tique dans que vois-je ? et proclitique dans je vois (qu'on prononce même /vois).

nait était longue. La syllabe était longue, quand la voyelle était longue, comme dans virtUtem, aedificÂre ; ou quand, la voyelle étant brève, elle était suivie de deux consonnes : tempEstas, legEntem.

4^ Si l'avant-dernière voyelle, ou pénultième, était brève, l'accent frappait Tantépénultième : dOmïnus, credibïlis, Ârbôrem, fEmïna.

Les mots accentués sur la pénultième sont dits parox3rtons; les mots accentués sur Tantépénultième sont dits proparox3rtons ^ . Telles étaient les règles qui déterminaient la place de Taccent tonique latin, accent de hauteur à l'origine, devenu à l'époque romane accent d'intensité, ou, pour parler plus correctement, temps fort.

41. L'accent second. — Dans le latin populaire des Gaules (nous ne l'affifraons pas pour celui de l'Italie ou de l'Espagne), à côté de l'accent tonique que nous venons de déterminer, il existait un second accent,

/ moins fort, qui frappait de deux en deux (s'il y avait lieu) les autres syllabes, en remontant à partir de l'accent tonique. Ainsi bonitAtem se prononçait en appuyant sur bo et plus fortement sur ta ; ni et tem étaient faiblement prononcés. De même, on prononçait œdi-ticA-re, niti-ditA-tem, cala-mitA-tibus, etc., et la prononciation était soumise à un rythme binaire.

L'accent principal est dit accent premier; l'autre est l'accent second.

Les voyelles qui ne portaient pas l'accent premier sont dites atones ou inaccentuées; mais, parmi celles-ci, les unes n'étaient que relativiement atones, par rapport à l'accent premier; les autres étaient absolument atones, ne recevant ni accent premier, ni accent second.

42. Les voyelles latines. — Le latin classique possédait cinq voyelles, longues ou brèves : â à, ê è,

1 . Termes de grammaire grecque. Les polysyllabes grecs pouvaient avoir l'accent aigu ou tonique sur rantépénullicme {proparoxytons), sur la pénultième (paroxytons) et (ce qu'ignore le latin) sur la dernière (oxytons).

î ï, ô, Q U; il avait, en outre, reçu du grec une voyelle appelée u grec, notée par la lettre y, et qui se

!)rononçait comme notre u, c'est-à-dire û. Il y avait enfin au premier siècle de l'ère chrétienne) trois diphtongues : ae, ce, au.

Durant la période impériale, le vocalisme latin se trouble et s'altère ; les distinctions de quantité font place à des distinctions de timbre, et les dix voyelles du latin classique se réduisent à sept voyelles d'un caractère nouveau.

du latin classique deviennent à ouvert.

a a ë — devient ô ouvert.

w [ — deviennent é fermé.

ï — reste i.

ô — devient ô ouvert.

ù — reste u.

deviennent à fermé.

De plus, l'u grec (y), avec ce son ù intermédiaire entre l'u et l'i, ne peut se maintenir dans l'usage vulgaire, et celui-ci lui attribue la valeur, soit de l'u, soit de l'i. Et, suivant qu'il est long ou bref, il aboutit ;

y , û, î, et par suite à u, i.

f ù, ï, et par suite à 6, é.

Enfin, la diphtongue ae devient é ouvert, et la diphtongue oe devient é fermé. Il ne reste que la diphtongue au, qui, dans certains mots, s'était réduite à 6, mais s'était maintenue dans la plupart.

Ainsi la variété des voyelles et des diphtongues latines s'était ramenée aux sons vocaliques à, ô, é, i, ô, 6, u, et à la diphtongue au.

Le latin populaire de la Gaule fit éprouver à l'u (correspondant à l'û long du latin classique) une nouvelle modification : il le changea en û, rétablissant ainsi le son de cet y que le latin avait emprunté du grec et qu'il

s*était hâté de transformer en u ou en i. Ce son ù altéré de u, sans doute sous une influence gauloise, régna dans tout le territoire des populations celtiques (Gaule cisalpine et transalpine). De là, ce son ù qui, en français, en provençal, en piémontais, etc., se fait entendre là où, dans les mêmes mots, l'italien, l'espagnol, le portugais, le roumain, prononcent u. Ex.: virtûtem; it. virtù; esp. virtud; fr. vertu (vertu) .

43. Situation des voyelles dans les syllabes. — Les voyelles accentuées ont eu un sort différent suivant leur situation dans la syllabe. Elles pouvaient être libres ou entravées.

Elles étaient libres, quand elles n'étaient suivies d'aucune consonne, ou n'en avaient qu'une seule après elles ; ainsi l'u dans tu, l'o dans nos.

Elles étaient entravées, quand elles étaient suivies de deux consonnes; ainsi l'î dans mille, l'ô dans dormit.

Si la seconde consonne était r, il n'y avait pas d'entrave, à moins que la première ne fût aussi une r : ainsi patrem se prononçait, non pas pat-rem, mais pa-trem, et l'a était libre ; mais fèrrum se prononçait fer-rum, et l'ô était entravé.

44. Les consonnes latines. — Le latin classique possédait 16 consonnes ;

Ajoutons les groupes d'origine grecque PH, TH, CH.

Les consonnes b, p; d, t; f; 1, m, répondent aux nôtres.

Le c et le g répondent à notre c dans corps et à notre g dans gloire.

Le V avait la valeur de w (= u consonne).

L's était toujours forte ; le z valait ds (avec s douce) ; l'i était notre yod palatal, ou y (dans yeux). Il y avait deux n, l'une identique à la nôtre (d nasal), l'autre gutturale, formée au fond du palais, et qui se faisait entendre devant un c ou un g : ancora, angor. L'r était l'r roulée.

Durant l'empire, l'b aspirée disparaît et, à l'époque romane, n'existe plus dans la prononciation vulgaire ; par

suite, ch se réduit à c, th à t. Quant à ph, il se réduit de même à p, sauf dans quelques mots où il avait pris un son spécial, qui aboutit à l'époque romane à f.

L'n gutturale se fond en outre avec l'n dentale. Tel est le point de départ du nouveau consonnantisme.

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