IS ORIGINES DU FRANÇAIS
dont la grammaire se distingue surtout de celle du vieux français par l'absence de déclinaison.
Le français n'est donc pas le résultat de la fusion de plusieurs langues différentes. Les traces du celtique qu'on y rencontre ne sont que très faibles, les éléments grecs et orientaux sont purement accidentels : le français est, malgré l'influence que les idiomes germaniques ont exercée sur sa formation, une langue essentiellement latine. « Les mots celtiques y sont restés, les mots germaniques y sont venus ; les mots latins n'y sont point restés et n'y sont point venus, ils sont la langue même et la constituent (^). » Toutefois le français n'est pas, comme on l'a cru, du latin classique corrompu par un mélange des formes populaires; c'est le latin populaire lui-même à l'exclusion du latin classique (^). Mais cette langue une fois écrite a été de la part des écrivains l'objet d'un travail incessant, qui a consisté à emprunter au latin classique un nombre considérable de mots sans y apporter d'autre changement que la terminaison. Rares au XIP et au XIIP siècle, les emprunts sont devenus innombrables depuis le XVp siècle jusqu'à nos jours.
C'est en effet du XVP siècle que date la création d'une foule de mots qui ont été puisés, il est vi^ai, à la source du français, c'est-à-dire dans le latin, mais qui n'ont pas subi l'altération phonétique dont vit l'organisme de tout idiome dérivé ; de cette manière, ces mots, dont la prononciation et l'orthographe sont moitié latines et moitié françaises, n'appartiennent plus ni à l'une ni à l'autre langue : ils ne sont plus îilgmpanffi, comme en latin, parce que leurs racines n'existent plus en français, et leur prononciation bâtarde a perdu l'énergie latine sans avoir acquis la douceur et la mollesse de la prononciation romane. Or, ces mots exotiques dont le vocabulaire s'est enrichi, ont non seulement empêché la langue de se développer organiquement, ils ont encore altéré la pureté de l'ancien français en introduisant dans beaucoup de cas une prononciation et une syntaxe contraires à l'euphonie ou au génie particulier de notre langue; de telle sainte qu'en réalité le roman d'oïl n'est plus représenté aujourd'hui par la langue française, mais par les patois qui ont eu le moins à souffrir du contact de la langue parlée et écrite par les gens instruits (^).
(1) Anipcce, Foruiation de la iKiujnn. française, IS't.
(2) On sait que, pour tous les cas où la in'ôme idéo était exprimée par des termes difTérents dans le latin vulgaire et dans le latin classique, le IVanpais a toujours pris la fiii'me populaire et délaissé la forme savante ; ainsi chat de aitus (au lieu du classique fcliK). Il faut tenir compte des mots fournis aux langues romanes par le ban- latin, mélange du latin classique et du latin vulgaire, comme par ex. oie de auca (pour anscr). Sur ces deux classes de mots, v. Diez, I, l-:i9.
(3) Voir Littré, Ilialoire de la. langue française, IT, p. O.T et .«.
§ 8 ALTÉRATION PHONETIQUK 19
3. Le vocabulaire français, en tant qu'il dérive du latin, est donc le résultat de deux formations successives. La première, de beaucoup la plus importante, comprend tous les mots que le peuple a formés de la langue originaire, d'après des lois d'autant plus sûres qu'elles étaient inconscientes. La deuxième classe se compose de tous les mots introduits plusieurs siècles après, et de nos jours encore, par les lettrés, avec une exactitude littérale, et sans aucun souci de ces' lois fondamentales. On peut comparer les mots de la première classe aux créations de la nature, les mots de la seconde aux créations de l'art.
Altération phonétique § 8
1. La formation populaire des mots en français est le résultat d'une altération phonétique qui s'est produite d'une manière lente, mais régulière, par l'action de trois principales causes, savoir : le rythme, Vanalogie et Vaccent tonique.
a) Chaque langue a ses lois rythmiques. Le rj^thme ou euphonie propre au français se montre surtout dans la simplification des sons et le développement donné aux voyelles aux dépens des consonnes. C'est ainsi que les consonnes finales sont pour la plupart devenues muettes, et que, quand deux consonnes se suivent dont la seconde n'est pas une liquide, le français évite cette accumulation de sons de même nature, qui lui répugne, par l'emploi de divers moyens, entre autres par l'élision de la première consonne (subjectns^ sujet) ou sa transformation en une voyelle (factna, fait).
b) La loi de l'analogie s'est surtout fait sentir dans les flexions. Ainsi, dans le principe, le radical de aimer était différent selon qu'il était accentué {âmo, aime) ou qu'il ne l'était pas (anuhnus^ aimons), et l'on conjuguait ainsi : aime., aimes, aime (t.), amons^ amez, aiment. Aujourd'luii le radical aim vaut pour toute la conjugaison, peu importe la place de l'accent tonique.
c) L'accent tonique reste en finançais sur la syllabe qu'il occupait en latin. Le génie de notre langue a laissé subsister cette syllabe à l'état de dominante, vers laquelle gravitent tous les autres éléments du mot. De là la tendance à faire de cette syllabe la dernière syllabe sonore du mot, ce qui a amené la suppression ou l'assourdissement des syllabes atones qui précèdent ou suivent immédiatement la tonique ou dominante.
2. C'est la persistance de l'accent tonique latin qui distin-
20 ALTKKAÏIOX iMlONKTIQUE § H
£^ue principalement les mots pojmlaires des mots savants. Tous les mots introduits par le peuple à l'oiig-ine de la langue respectent l'accent latin, ils montrent ainsi qu'ils ont été faits avec l'oreille, qu'ils viennent d'un latin vivant et parlé. Tous les mots qui violent la loi de l'accent latin ont été introduits postérieurement à l'époque de formation organique de la langue; ce sont des mots vraiment barbares, puisqu'ils sont accentués à la fois contre les lois de formation du latin et du français (^). Ainsi, par exemple, le mot latin fàbrica a donné eu français, d'après la formation populaire et organique, fârye, tandis que la formation savante en a tiié fabrique, où l'accent latin est déplacé.
En résumé, la langue française comprend deux grandes couches de mots superposées : l'une antérieure au XIP siècle, œuvre inconsciente du peuple et formée de trois éléments : le latin, le celie et le germanique; l'autre postérieure au XIP siècle et formée, d'un côté, des mots savants directement empruntés aux langues classiques, de l'autre des mots venus des langues modernes, par exemple de l'italien au XVP siècle, de l'espagnol au XVIP, de l'anglais au XIX*" (^).
On peut donc répartir les mots français en trois catégories, suivant qu'ils sont d'origine jxjpulaire, d'origine savante, ou d'origine étrangère {;').
3. C'est d'après cette distinction qu'on a classé les doubles dérivations d'un même mot, appelées (lonUets ou mots à dcrivation divergente^ et qui répondent d'ordinaire à deux âges différents dans l'histoire de notre langue (*) :
a) Un radical latin donne en français un doublet, si ce radical a produit dans notre langue deux mots, l'un populaire et l'autre savant : ainsi d'articidus, le peuple fit orteU et les savants article. De même : décima^ dîme, décime; examen, essaimexamen; fragdis, frêle, fragile ; j)orf/r«s, porche, portique; rigi, dus, raide, rigide; capitale, cheptel, capital; cnrnulare, combler; cumuler; hospitcde, hôtel, hôpital; narigare, nager, naviguer,
(1) V. Littré, Histoire de la lanyue française, 1, 32.
(2) Sur les 27 à 28000 mots que contient le Dictiomunre de l'Académie française, on compte : \' environ i'IOOO mola d'oriyitie populaire, dont 500tt sont des mots primitifs (ainsi répartis : élément latin 3800, germanique 420, ^rec 20, celtique 20, mots d'origine inconnue (SO) et 7000 des mots tirés dini ipinciit .lis )iriniitifs par la dérivation et la composition ; — 2" environ 1000 mots d'i,rnii,,r ,-t,-ii,,'ifn\ empruntés aux lantïues modernes; — 3° enfin plus de 14000 mots d'i/i /;/(//.• ^nrinilc, forgés par les érudits à Taide du gi-ec ou du latin. V. Brachet, Dirl. élijm., \>. LXX.
(3) Comme c'est seulement dans la langue populaire qu'on peut saisir les lois suivant lesquelles l'instinct du peuple a transformé le latin en français, les mots savants ne sont d'aucune utilité pour le philologue, et la phonologie les ignore complètement.
{k) y . Bvachey, Dictionnaire des doublets de la langue française, iSGS; suppl.,iBli. La liste de ces doublets dépasse le chilTre de liOO, et cependant, on pom*rait encore y ajouter des doubles formes comme cachet el coquet, ronger et ritminer, etc.