‹ Cours de langue française (volume 3)Chapitre 291 sur 427 · Prétérit · texte numérisé non relu

Prétérit

§ 199 1 . Le prétérit, qui répond en général au parfait historique du latin et à l'aoriste du grec, énonce l'action comme entièrement passée, et s'emploie surtout dans l'exposition historique; ce temps n'est imparfait que pour la forme, et il exprime des actions qui ont lieu successivement sans indiquer si. relativement les unes aux autres, elles étaient achevées ou non : Je le vis, /V rougis, Je pâlis à sa rue (Rac).

Le prétérit est donc un temps absolu qui s'emploie : a) Dans la narration, pour marquer les faits consoLUimés et successifs, les ditrerentes phases de l'action, abstraction faite

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de l'idée de durée: On iovqz. le palais. Ces scélérats ii' osèrent pas résister lonrjtemps et ne songèrent qu'à fnir. Astarbé, dé- (/idsée en esclave, voulut sf^ saurer dans la foule, mais un soldat la reconnut; elle fut prise, et on eut bien de lajJeineà empêcher qu'elle ne fût déchirée par le peuple en fureur (F en.).

Le premier qui vit un chameau S'enfuit rt cet objet nouveau:

Le second approcha ; le troisième osa faire

Un licou pour le dromadaire (La F. lY, 10).

h) Pour désigner un fait sans rapport à d'autres actions comme un tout consommé et limité dans le passé. Ce fait peut avoir eu une long-ue durée, mais Tesprit le saisit comme une unité, un résultat, un point dans le passé. En pareil cas, le verbe est le plus souvent accompagné d'un circonstanciel de temps, qui marque que l'action est accomplie, comme aussitôt, sur le champ., tout à coup., etc., ou qui indique une époque, un point de la durée dans le passé, comme, hier ^avant-hier, la semaine pxissée., un an., deux ans, etc.: Ce mal le prit tout à coup. Je reçus sa lettre la semaine passée. La république romaine dura ^Jresç^c? cinq cents ans. Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire (Boil.). C'est Boileau qui le premier enseigna Vart de parler toujours conrenablement (Volt.). La Suède fut toujours libre jusqu'cat milieu du XI V^ siècle. Dans ce long espace de temps le (jourernement changea plus d'une fois; mais toutes les innovations furent en faveur de la liberté (Id.).

2. Le prétérit peut aussi s'emploj'er comme temps relatif dans la plu^ase composée :

1° Lorsque deux faits qui n'ont eu lieu qu'une fois et en un moment, se sont succédé l'un à l'autre : Lorsqu'd nous vit, // x'enfuit (Comp. Lorsqu'il nous voyait, d s'enfuyait).

2° Si un fait vient interrompre la durée d'un autre fait déjà commencé. Ce dernier se met à l'imparfait : Comme Marie Madelaine pleurait près du sépulcre^ le Sauveur se présenta à elle plein de bonté. J'étais malade quand je reçus votre lettre.

3" Lorsqu'un fait est en rapport avec une autre action exprimée au prétérit antérieur ou au plus-que-parfait :.4/j'rès2'/<'i7 eut trahi son maître, Judas alla se pendre par désespoir. Alexandre le Grand avait conquis toute VAsie jusqu'aux Indes,, lorsqu'il mourut à Bidnjlone, a Vâge de trente-deux ans.

3. Il faut bien distinguer le prétérit de l'imparfait emploj^é comme temps absolu. L'imparfait décrit, le prétérit raconte ; l'un est le passé descriptif, l'autre le passé narratif ou historique. L'imparfait arrête l'esprit sur l'état d'une chose à une

certaine époque, le prétérit marque le passag'e d'un état à un autre et fait faire au récit un mouvement en avant ; l'imparfait exprime simultanéité, le prétérit succession. (^) Ainsi, dans l'exemple suivant, où J.-J. Rousseau raconte comment il coucha une nuit à la belle étoile, les faits successifs, qui sont la partie essentielle de la narration, sont marqués par le prétérit, et les faits simultanés ou accessoires par Vimparfait:

<( .... Absorbé dans ma douce rêverie, je prolongeai fort avant dans la nui; ma promenade sans m'apercevoir que ] étais là; je m'en aperçus enfin. Je me couchai voluptueusement sur la tablette d'une espèce de nicbe ou d'arcade enfoncée dans un mur de terrasse; le ciel de mon lit était formé pai' les tètes des arbres; un rossignol était précisément au-dessus de moi; je m"endormis à son chant: mon sommeil fut doux, mon réveil le fut davantage. Il eïait grand jour; mes yeu.x en s'ouvrant virent le soleil, l'eau, la verdure, un paysage admirable. Je me levai, hk^ secouai, la faim me prit, je m'acheminai gaiement vers la ville. »

Voici encore quelques phrases qui montrent la diôérence entre les deux temps :

Les Romains avaient des consuls; ils en élisaient deux chaqii'' année. — ■ Cicéron fut élu consul l'an 63 avant J.-C.

Toute l'armi'e était en joie, et jamais elle ne sentit qu'elle fût plus faible que celle des ennemis (Boss.).

Plus l'esprit s'éclairait, et plus l'industrie se perfectionna J.-.I. R.).

1. Le parfait exprime un passé rapproché du présent ou du moins qui se trouve en rapport avec le présent de celui qui parle, en sorte que sa signification est en parfait accord avec ses éléments (le présent et le participe passé). Ce temps marque en effet une action accomplie, mais dont les effets se prolongent dans le moment actuel: J'ai écrit la lettre, c'est-à-dire dans ce moment la lettre est écrite, qu'elle le soit depuis un instant ou déjà depuis long'temps, n'importe.

2. Le parfait, énonçant l'action comme achevée, sert surtout à affirmer comme réel un fait passé ; aussi emploie-t-on ce temps :

a) Pour rapporter des faits récents ou indiquer une période de temps dont la durée embrasse le moment où l'on parle. En pareil cas l'idée de présent est précisée par un circonstanciel

(1) « Ce nest pas la durée qui fait ici la différence, mais l'esprit de l'écrivain saisissant un fait dans deux points de vue difïérents. Le même fait peut être présenté sous les deux formes ; mais lune le présente comme une surface étendue, l'auire le ramasse en un point, et l'inscrit comme une unité dans le compte des faits; car raconter, c'est compter (en ail. zahlen. erzàlilenl )ti CVinet, Clirest. franc., 11,45). .A.insi on peut dire également bien, selon le point de vue où l'on se place : AZeoranrfre était un grand capitaine, et: Ale.vondreîxit an grand capitaine.

de temps, comme aujourcVhui^ ce matin ^ ce soir, cette semaine, ce mois, cette année, ce siècle, etc. : // a fait bien chaud aujourd'hui (Ac). e/'ai été Je voir ce matin. J'ai fait un voyage cette année. Nous avons vu dans ce siècle des choses si surprenantes que la postérité aura de la peine à les croire. J'ai trop souffert en cette rie pour n'en pas attendre une autre (J.-J. R.).

b) Pour énoncer des faits isolés qui sont achevés au moment où l'on parle, mais dont le résultat peut se prolonger dans le présent : On a gâté cet enfant. Ils ont perdu toute espérance. Les poètes ont créé les dieux (Ac). C'est dans ce sens qu'on emploie le parfait au lieu du prétérit pour exprimer des faits historiques détachés de la série d'événements dont ils font partie, lorsqu'on tient moins à les raconter qu'à en faire ressortir la réalité : Carthage a été détruite par les Bomains. J'ai tenu hier une seconde séance; /'ai été comblé d'applaudissements (Bern.). Emplo.yé avec le présent historique, le parfait marque l'achèvement de l'action dans le passé et a ainsi la valeur du plus-que-parfait :

Un effroyable cri, sorti du fond des flots. Des airs en ce moment a troublé le repos; Et du sein de la terre une voix formidable Répond en gémissant à ce cri redoutable (Rac).

De même que le présent peut exprimer un futur absolu, on se sert du parfait pour marquer un futur antérieur très prochain : J'ai fini (au lieu de y aurai fini) dans un moment.

« Le nom de parfait, anciennement admis partout pour le temps j'ai aime, je suis venu, a été remplacé dans beaucoup de grammaires modernes par celui de prétérit (ou de passé] indéfini. Ce changement est regrettable: d'abord ce sont deux mots au lieu d'un seul, et n'est-il pas fâcheux d'avoir un nom si long pour une forme si fréquemment employée? En second lieu, les mots d'imparfait et de plus-que-parfait n'ont plus aucune raison d'être, dès qu'on supprime le parfait, c'est-à-dire le temps entièrement achevé. Enfin le nom d'indéfini est surtout inexplicable. Ce temps n'a rien de plus ou de moins défini qu'un autre. Cela est si vrai, qu'on l'appelait passé défini dans les grammaires du XVII« siècle, et qu'on appelait indéfini, au contraire, le prétérit simple f aimai, je vins, que nous nommons aujourd'hui défini. (') »

3. La principale différence entre le prétérit et le parfait consiste en ce que celui-ci exprime une action accomplie qui n'est pas en rapport avec d'autres événements, mais qui, par ses résultats, se rattache au moment où l'on parle, tandis que le prétérit présente l'action comme un fait purement historique qui n'est pas en rapport avec le présent.

Dans le récit historique on a plus en vue le rapport des faits entre eux que la réalité de l'action : de là l'emploi du prétérit.

(1) B. JulUen, Vocabulaire grammatical, p. i25.

Si, au contraire, on tient moins à raconter les faits qu'à en faire ressortir la réalité, on emploie le parfait : Je fai défendu cent fois de racler ton maudit violon, cepe^idant je f ai entendu ce matin. — Ce matin! ne vous souvient-il pas que vous Je mîtes hier en mille pièces? (Brueys) La crainte fit les dieux, V audace a fait les rois ((Jorn.). Dieu a, créé le genre humain, et en le créant il n'a pas dédaigné de lui enseigner le mogen de le servir et de lui plaire (Boss.).

B'iiiu ne créa que pour les sots

Les rnécliants diseurs de bons mois (La F. VIII, 8).

Au reste, comme Fa déjà fait remarquer un grammairien^ il est des cas où les nuances se confondent, et l'on emploie quelquefois le prétérit où l'on aurait pu employer le parfait. Ainsi, dans ces vers de La Fontaine cités plus haut (§ 197) :

L'insecte, du combat, se retire avec gloire: Comme il sonna la charge, il sonne la victoire;

il sonna fait absolument le même sens qu'il a sonné. Et dans ce vers de Boileau :

Qui ne sait se borner ne sni jamais écrire,

ne sut jamais eM la même chose que n a jamais su.

Il y a plus ; on pourrait dire : ne sait pas. et Ton aurait encore le même sens. Voilà donc le prétérit dans un cas où l'on aurait pu mettre le présent; c'est encore ce qui a lieu lorsqu'on dit: Le temps détruisit toujours les liaiwns des méchants. (^)

C'est donc bien à tort qu'après avoir posé cette règle absolue : « On emploie le prétérit quand il est question d'une époque entièrement écoulée, et le parfait quand il s'agit d'une époque dans laquelle on se trouve encore, » les grammairiens ont blâmé ces vers de Eacine :

La terre s'en émeut, l'air en est infecté. Le /lot qui /'apporta recule épouvanté.

parce que, disent-ils, il ne s'est pas écoulé une nuit entre l'instant de la parole et le moment où a eu lieu l'action exprimée par le verbe apporter. L'exemple des meilleurs écrivains prouve que le prétérit peut se dire avec une détermination telle que aujourd'hui, ce matin, etc.. quoiqu'il s'agisse d'un temps dans lequel ou est encore ; il y a même des cas où l'on ne peut faire usage d'un autre temps : Ce matin nous nous sommes rendus chez le ministre; il ny était pas; nous résolûmes de l'attendre (Dessiaux). D'autre part le parfait se présente assez souvent avec un circonstanciel de temps qui indique une épo(iue entièrement écoulée : Madame la Daupliine est accouchée ///(^r jeudi (Sév.). Il n'QSt parti que d'hier (Ac).

(1) Bwnouî, Méthode pour étudier la langue grecque, §255.

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