PROSE
No 1.—Le clerge canadien
Nous excitons l’étonnement de tous les étrangers, qui ne peuvent s'expliquer l'existence en Canada, d’un peuple distinct de ceux qui habitent l'Amérique du N ord ; comment une soixantaine de mille Pauvres colons français, abandonnés, il n’y a pas encore un siècle, sur les
bords du Saint-Laurent, ont pu, sous l'étreinte
de la conquête, former un peuple nombreux et
lort, avec sa religion, sa langue et ses lois. À quoi devons-nous, après Dieu, la conservation de cet héritage de nos pères, si ce n’est à l’existence, ct à l’action bienfaisante d’un élémen social aristocratique, à notre excellent clergé ?
En vous parlant du clergé canadien, je passerai avec un respectueux silence devant l'homme angélique, qui renonce à toute: les affections terrestres, aux joies du monde, aux félicités de la famille, pour embrasser une vie toute d’abnégation, de dévouement et de charité, Je ne vous parlerai pas de l’homme qui bénit notre entrée dans la vie; qui nous guide dans l’exercice des vertus chrétiennes dès notre bas âge; jui au printemps de la vie sanctifie nos amours : qui est un second père, un second ami, à ceux qui en ont, et qui en sert à ceux qui n’en ont pas ; qu'on trouve toujours à son chevet avec des paroles de consolation et d'espérance, lorsqon arrive au Lerme de sa carrière, et qui enfin bénit notre tombeau comme il avait béni notre berceau. Cet homme ce n’est pas à nous qu'il appartient d'en parler: laissons ce soin à ceux qui nous ont précédés dans l: vie. Eux seuls, de la haute sphère où ses conseils et ses exemples les ont conduits, peuvent ignement apprécier ses services, et lui témoigner la reconnaissance « 11 lui est due.
" C’est donc sous un autre point de vue que je veux vous présenter le clergé canadien ; c'est du prêtre patriote et national que je veux pa ler; de cet homme qui a si bien rempli, et qui promet de ren.plir mieux que jamais, la noble tâche, la part si méritoire qu’il a entreprise dans la grande lutte de notre nationalité.
Vous savez, messieurs, dans quel triste état se trouvèrent nos pères à la cession de ce pays à l'Angleterre. Les premières familles, ma ‘“noblesse canadienne,” comme disait Louis XIV, abandonnèrent à son sort cette population de braves, dont le sang et le courage avaient fait la gloire de ces mêmes familles, depuis plusieurs générations. Oh ! les ingrats ! au moment où ils pouvaient rendre au peuple en services civiques, ce qu’ils en avaient reçu en gloire militaire, ils l’abandonnent ! Que serions-nous devenus, si notre clergé nous eût abandonnés aussi ? Que serlons-nous devenus, sans guides éclairés, nous peuple soldat et voyageur, n'ayant d'autre science que celle des camps et des courses aventureuses, vis-à-vis de cétte population nouvelle, qui s’introduisait au milieu de nous, avec tous les moyens d'une industrie avancée, avec toutes les puissances de la paix, bien autrement formidables pour nous alors, que les puissances de la guerre ? C’en était fait; notre heure allait sonner, Comme peuple, si le clergé ne nous eût tendu la main.
Naturellement le prêtre, ayant une mission plus élevée, ne pouvait devenir tout à fait citoyen, renoncer à son ministère sacré pour prendre en main les destinées temporelles du peuple. Il fit mieux encore : il se dit: Faisons des citoyens éclairés. Alors, comme le nouveau gouvernement s'empara des belles dotations faites sous l’ancien pour l'éducation de la jeunesse Canadienne ; comme le beau collége des jésuites fut transformé en casernes, destination qu'il a encore, au grand regret de tous ceux qui s’inté. ressent à l'honneur du nom anglais, nos sémi-
naires se transformèrent en colléges ; les lévites ouvrirent les portes du temple, et appelèrent le peuple dépouillé à partager les offrandes faites pour le soutien de l'autel. Bientôt ce secours ne suffisant plus, l'on vit de simples prêtres, au prix de mille privations, et même de rudes travaux manuels, jeter les fondements de magnifiques colléges, qui feraient honneur à des pays beaucoup plus avancés que le nôtre.
Ces colléges sont autant de citadelles nationales, où de généreux ecclésiastiques se dévouent à l'ingrat labeur du professorat, sans autre rémunération qu’une nourriture des plus frugales, et un vêtement non moins modeste, tandis que d’autres aident à recruter l’armée nationale, en employant leurs épargues à y maintenir une jeunesse intelligente, plus favorisée par la nature que par la fortune.
C’est ainsi qu'il est sorti du peuple des hommes qui ont pris la place des déserteurs de ’59, et qui ont fait qu'il y a encore un peuple Canadien Français, et que ce peuple pèse encore dans la balance des destinées canadiennes.
Quoique exempt par état de se mêler activement de politique, notre clergé nous a rendu, sous ce rapport, d'incontestables services dans le cours de nos grandes luttes. On lui a quelquefois reproché d’être trop timide, mais combien de mouvements populaires irréfléchis n'’a-t-il pas empêchés ou restreints ? combien d'œuvres publiques et nationales n’a-t-il pas favorisées ? combien d’utiles conseils et d’encouragements n'a-t-il pas donnés à nos hommes publics dans ies temps difliciles ? Et à qui devons-nous cette admirable unité d’action politique, qui a été | Bu à Hubs Lie
jusqu’à présent un des traits caractéristiques de notre population ; qui a fait sa force et son salut, tu milieu des constantes et terribles luttes, que nous avons eu à soutenir, depuis près d’un siècle, pour sauver notre race de l'exploitation et de l’anéantissement ? A l'heure qu'il est, cette unité fait le désespoir de nos adversaires politiques, qui voient que, grâce à eile, nous nous sommes fait une arme de cette même vnion des Canadas, machine infernale qui a éclaté entre les mains de ses fabricateurs.
Oh ! Messieurs, faisons en sorte, prions le ciel qu'elle dure toujours cette belle et précieuse union du peuple Canadien avec son clergé, car ce dernier sera longtemps encore, toujours je l'espère, le timent at l'arc-boutant de notre s0ciété, Unis, affectionnés l’un envers l’autre, ils sortiront victorieux des épreuves que leur réserve encore l'avenir, tout comme ils sont sortis de celles que le passé ne leur a certes pas épargnécs. Pendant que le peuple combattra dans la plaine, le clergé, comme un second Moïse, du haut de la montagne, tiendra les bras élevés vers le ciel, et en fera, comme lui, descendre la victoire sur nos bataillons patriotiques.
ÉTriENNE PARENT.
Ne ?2.—ÆChant de sucrre chez les Sauvages
Les os de nos frères blanchissent la terre, ils crient contre nous; il faut les satisfaire. Peignez vous de couleurs lugubres, saisissez vos armes qui portent la terreur, que nos chants de guerre et nos cris de vengeance réjouissent les ombres des morts, et fassent trembler l:4
ques ennemis. Allons faire des prisonniers et com- “son battre tant que l’eau coulera dans les rivières, ttes, que l'herbe croîtra dans les champs, que le d'un soleil et la lune resteront fixés au firmament, tion
Lieux que le soleil inonde de sa lumière, et
ette que la nuit blanchit de son pâle flambeau : poli- "É heux où se balance la verdure, où l’onde coule, ous
où le torrent bondit, vous tous, pays de la terre, des apprenez que nous marchons aux combats.
ntre Nous sommes des hommes qui allons trouver nos ennemis, femmes timides, qui craignent nos ciel Coups. Oui, comme une femme craintive recule use et tressaille à l'aspect du serpent dont la crête car se dresse et l'œil étincelle sous la fougère, s je | l'ennemi pâlissant, au seul bruit de nos pas, SO- fuira saisi de crainte; plus rapide que la biche, ils plus lâche qu'elle, il d'Sparaîtra dans les forêts, ré- tremblant au bruit de la feuille qui tombe, et rtis laissera derrière lui ses vêtements et ses armes ar - De retour dans son village, la honte et le mépris ans l’accableront; perdu au milieu des neiges de se, l'hiver, les bois stériles et dépouillés ce feuilrés lage refuseront à sa faim dé vorante jusqu'à leur la écorce gelée ; il s’assiéra triste et désolé loin | de son pays, loin de ses amis, et maudira le jour
s. funeste qui l'aura vu fuir.
Les massues de son pays seront les nobles trophées de notre valeur. Les chevelures de ses compatriotes orneront nos cabanes ; et les
re, poteaux seront teints de leur sang. Timides
Fe: prisonniers péris dans les supplices infligés par | 1e2 nos mains, leur cendre füuira comme eux, 1ts emportée par le vent sur le bûcher.
at Mais nous partons ! reviendrons-nous ? Fai-
bles enfants, tendres £pouses, adieu | Pour vous #
et pour vous seuls ncus aimons la vie. Ne pleurez pas ; le combat nous appelle ; et peutêtre, peut-être, nous reverrons-nous bientôt. Vous, braves amis, vengez-nNous, Si nous SUCcombons ; apaisez le cri de notre sang: levez la hache de guerre et teignez de celui de nos meurtriers les bois témoins de leurs victoires, afin qu’ils ne puissent dire: C’est là qu’ils sont tombés.—F#..x. Gannrau.
No 3.—Les funerailles chez les Sauvages
Les Sauvages croyaient à l'immortalité de l'âme, mais ils ne pouvaient la concevoir séparée d'un corps, parceque dans leur esprit tout prenait des formes sensibles ; c’est pourquoi ils allaient déposer religieusement des vivres sur la tombe d'un parent ou d’un ami chéri: ils croyaient qu'il fallait plusieurs mois pour se rendre dans le pays des âmes vers l'Occident, et que le chemin était semé d'obstacles et de dengers.
Les funérailles étaient accompagnées de cérémonies touchantes. Ils faisaient entendre des cris et des gémissements pendant des mois entiers. Ils couvraient le défunt de ses plus beaux habits, lui peignaient le visage et l'exposaient à la norte de sa hutte avec ses armes à ses côtés. Un guerrier de la famille célébrait ses exploits à la chasse et à la guerre. Dans quelques tribus les femmes pleuraient, dansaient et chantaient incessamment. Lorsque le temps de l’enterrement était arrivé, le corps était placé assis dans une fosse profonde tapissée de four-
Ne euttôt.
sULCvez nos
res, ont
ratés, une pipe à la bouche, un casse-tête, un dieu pénate et un are bandé devant lui. On le recouvrait ensuite de manière à ne pas le toucher. Une petite colonne était élevée sur son tombeau, à laquelle on suspendait divers objets en signe de l’estime que l’on avait eue pour le défunt. Quelquefois on y mettait son portrait taillé en bois, avec des signes indicatifs de ses hauts faits. D’autres fois il y avait deux sépultures comme chez les Hurons. La première se faisait immédiatement après la mort. Lecadavre replié sur lui-même et chargé de ses ornements les plus précieux, était enveloppé avec soin dans de riches pelleteries. On l'enfermait ensuite dans une caisse d’écorce avec de la nourriture et les objets qui avaient servi au défunt, ou l’on Suspendait ces objets auprès de son tombeau.
Le cercueil était alors porté dans un champ Consacré à cet usage. Là, au milieu des pleurs et des lamentations des femmes, cn déposait le mort sur quatre pieux plantés en terre et hauts de huit à dix pieds, (1) pour y rester jusqu’à la fête des morts, qui avait lieu tous les huit ou dix ans. La seconde sépulture demandait des honneurs publics et solennels au nom de la nation entière. (C’était la cérémonie la plus célèbre chez les Indiens.
Lorsqu'arrivait l’époque de cette féte lugubre, on se réunissait pour nommer un chef. Le chef élu faisait inviter les nations voisines ou alliées. Au jour fixé, l’on se rendait avec tous les signes de la plus profonde tristesse en procession au cimetière, où les tombes étaient li\ rées de nou-
(1) Voyage du P. Sagard. Lettre du père Brebœuf. Album Litté. ratre de Montréal, 1844, L, O. LeTourneux, rédacteur on chef,
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veau à la lumière du jour et aux regards des vivants. Là, la foule contemplait pendant longtemps dans un morne silence ce spectacle si bien fait pour inspirer les réflexions les plus sérieuses, tandis qu’une femme pousseit des cris plaintifs. Ensuite, les os des morts, après avoir été dépouillés de leurs chairs, étaient recouverts avec soin de peaux de castor et chargés sur les épaules des assistants, qui regagnaient le village en procession aux accords des voix et des instruments, pour les déposer dans leurs cabanes, devoirs sacrés qu'ils terminaient par un festin en mémoire des défunts de la famille. Les jours suivants étaient remplis par des fêtes, des danses funèbres et des combats, espèces de tournois où se donnaient des prix.
Pour assister à cette grande solennité, les Sauvages venaient d’une très grande distance, et étaient reçus avec toute l'hospitalité qui les distinguait ; on faisait des présents; on en recevait à son tour.
Vers la fin de la cérémonie, lorsque les ossements étaient portés dans la salle du Grand- Conseil, pour être suspendus aux parois, un chef entonnait le beau chant des funérailles : “ Os de mes ancêtres, qui êtes suspendus audessus des vivants, apprenez-nous à mourir et à vivre! Vous avez été braves, vous n’avez pas craint de piquer vos veines ; le maître de la vie vous à ouvert ses bras, et vous a donné une heureuse chasse dans l’autre monde.
“ La vie est cette couleur brillante du serpent, qui paraît et disparaît plus vite que la flèche ne vole ; elle est cet arc-en-ciel que l’on voit à midi sur les flots du torrent; elle est Fombre d'un nuage qui passe.
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r1s Dir
Os de mes ancêtres, apnrenez au guerrier à ouvrir ses veines, et à boire le sang de la vengeance.”
Dans bien des contrées, on portait ces restes en procession de village en village, et à la fin de la solennité, on allait les déposer dans une grande tombe tapissée de pelleteries, où on les piaçait en rang à la suite les uns des autres. Les Sauvages y déposaient tout ce qu'ils possédaient de plus précieux. Tandis qu'ils descendaient ainsi, dans leur demeure commune, les restes de leurs familles, les femmes se répandaient en gémissements et en lamentations, puis chacun prenait un peu de terre dans la fosse, et là gardait soigneusement, prétendant qu'elle lui porterait chance au jeu. (!)
Dans cette grande fête, tout se passait avec ordre, modestie et décence. Aucune nation n'a de solennité plus imposante, ni de plus propre en même temps à inspirer du respect pour la mémoire de ses aïeux, que la fête des morts chez les Indiens. Mais seule la sombre majesté des lorêts était en harmonie avec un pareil spectacle.—r#.-x, GARNEAU.
(1) En fouillant le sol à 6 milles de Pénétanguishine sur le lac «luron, Gn a trouvé en 1847, sous une couche épaisse de terre que cuuvraient des arbres de 18 Pouces de diamètre, une fosse de ‘0
leds de large +, remplie d’une Quantité considérablos d'osserente himains, do linceuls de fourrures, quelques-uns de castor, en parfuit état de covservation, de 26 ou 27 chaudières de cuivre rouge de
diffcrerts volumes, avec des haches, des conques, des coquillages incennues «ux iners intérieures de ce continent, dont quelques-uns travaillés en colliers et autres ornements,
7 , — 180 — No 4.—Louis-Olivier Gamache
Pendant une tempête qui avait rendu la mer furieuse, un jeune pilote, ne pouvant plus tenir au large dans sa chaloupe, se jeta, de désespoir, dans la baie de Gamache. Il avait entendu les mille et un rapports qui circulaient sur ce redoutable individu; aussi ne fallait-il rien moins que la crainte d'une mort certaine en pleine mer, pour l’'engager à se hasarder dans le repaire du tigre. Il aurait bien voulu rester sur sa chaloupe; mais ce dessein lui paraissait plein de dangers. Gamache était sur la grève et l'invilait à descendre ; il était moins périlleux de Ini t5moigner un peu de confiance que de paraitre s'en défier. Aiprès avoir mis sa chaloupe en lieu de sûreté, le pilote s’avance en tremblant vers la maison, où il a été devancé par le maître du lieu.—*Sovez le bicnvenu,” dit celui-ci, en serrant la main de l'étranger, “je suis bien aise de vous voir. Il y à quelque temps que je n'ai point reçu de nouvelles du monde: vous allez men donner. Entrez; nous jaserons un peu pendant que la bonne femme nous préparera à souper. ”
Les premiers regards du jeune homme tombent sur un pan de cloison garni d'armes, depuis le haut jusqu'au bas. Cette vue le glace : il aurait préféré être couché au fond de sa chaloupe, quand même il eût fallu être ballotté par la mer la plus furieuse ; mais il avait donné dans le piége, il n’y avait plus moyen de reculer. Le souper et la veillée se passent assez galement ; le pilote contait de son mieux ses meilleures histoires. Après avoir remercié son hôte, il veut
ne
retourner à sa chaloupe pour y coucher." Non, mon ami, tu ne partiras pas; la mer est trop grosse au large, la nuit est froide et humide ; puisque tu ne peux pas sortir de la baie, tu n'iras pas coucher dans ta chaloupe, J'ai en haut un bon coin pour toi. Demain tu partiras, si tu es encore en vie. ” Impossible à l'étranger de rejeter cette invitation pressante, sans offenser celui qui l’a si bien accueilli ; il faut s'exécuter. Un escalier étroit et rapide conduit, par dehors, à la mansarde —« Tiens, dors aussi fort et aussi longtemps que tu pourras. Le lit est mou ; il y à dans ce lit de plume le duvet de bien du gibier: car, vois-tu, j'ai la main sûre ; je ne manque jamais mon COUp quand je tire un fusil. ”
En se retirant, Gamache ferme la porte à l'extérieur ; il n'y à plus moyen d'échapper à celte main ferme et sûre. Aussi, la prière du voyageur se fait plus longue qu’à l'ordinaire ; il veut se tenir éveillé pour le moment où arrivera le danger. Hélas! il est bien jeune encore pour mourir sitôt. Et sa pauvre mère! qui en prendra soin dans sa vieillesse? I] se jette tout habillé sur son lit, promettant bien de ne pas clore l'œil; mais bientôt il SUCcompe sous la fatigue et les émotions de la journée, et il dort profondément.
Jusque duns son sommeil, la terreur le suit.
I! rêve : à travers mille périls, il s’est échappé de la caverne d’un géant; vivement poursuivi, il a devancé son bourreau, il s’est jeté dans sa Chaloupe, la voile est hissée ; Un Moment encore, et il est sauvé, quand un Coup vigoureux, appliqué couire la cloison, le rappelle à la réalité de
sa position. C'est bien Gamache lui-même qui se penche vers lui, et qui tient une lanterne d'une main et un fusil de l’autre. C'est donc bien vrai, tout ce qu’on a dit de cet homme !— “Ah! te voilà déjà réveillé! Mais comme tu es blême ! Je gage qu'on t'a dit que Gamache tuait les gens. Eh bien! lâche, je viens te donner le dernier coup!” Il lève le fusil, et le suspend à deux clous enfoncés dans la cloison ; puis tirant de sa poche un verre et un flacon d’eaude-vie, il remplit le verre, boit à la santé de l'étranger, et l'invite à rendre le compliment : —“ Tiens, prends un bon coup, tu dormiras ensuite ; et si Gramache vient t'attaquer cette nuit, tu te défendras ; voilà, au-dessus de ta tête, un fusil chargé que je t'ai apporté exprès.” —"* Eh bien! camarade,” dit le maître de ja maison à son hôte, en le voyant descendre tout joyeux le lendemain matin, “tu avais peur hier au soir ; je m'en suis bien aperçu: j'ai voulu te la donner bonne quand j'ai été te voir. Tu me connais à présent ; et si jamais des peureux te disent que Gramache tue les voyageurs, tu leur répondras qu'ils en ont menti! Tu vois bien que le diable n’est pas aussi noir qu'on le dépeint !”——J.-B..A. Feniann. Pire.
No 5.—L’orage et la caverne des serpents au Perou
Un murmure profond donne le signal de la guerre que les vents vont se déclarer. Tout à coup leur fureur s'annonce par d’effroyables siflements, Une épaisse nuit enveloppe le ciel
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et le confond avec la terre: la foudre, cn déchirant ce voile ténébreux, en redouble encore la noirceur ; cent tonnerres qui roulent et semblent rebondir sur une chaîne de montagnes, en se succédant l’un à l’autre, ne forment qu'un mugissement qui s’abaisse, ct qui se renfle comme celui des vagues. Aux secousses que la montagne recoit du tonnerre et des vents, elle s'ébranle, elle s’entr'ouvre : et de ses flancs, avec un bruit horrible, tombent de rapides torrents. Les animaux Cpouvantés s’élançaient des bois dans la plaine : et, à la clarté de la foudre, les trois voyageurs pâlissant voyaient passer à côté d'eux le lion, le tigre, le lynx, le léopard, aussi tremblants qu'eux-mêmes: dans ce péril universel de là nature, il n'y à plus de férocité, et la crainte a tout adouci.
L'un des guides d’Alonzo avait, dans sa frayeur, gazné la cime d’une roche. Un torrent qui se précipite en bondissant, la déracine et l'entraîne, et le Sauvage qui l’embrasse roule avec elle dans les flots. L'autre Indien croyait avoir trouvé son salut dans le creux d’un arbre ; mais une colonne de feu, dont le sommet touche à la nue, descend sur l'arbre, et le consume avec lé malheureux qui S'y était sauvé,
Cependant Molina s'épuisait à lutter contre là violence des euux: il gravissait dans les ténèbres, saisissant tour À tour les branches, les racines des bois qu'il rencontrait, sans songer à ses guides, sans autre sentiment que le soin de Sa propre vie; car il est des moments d’effroi où toute compassion cesse, où l'homme, absorbé en lui-même, n’est plus sensible que pour lui.
Enfin il arrive, en rampant, au bas d’une
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roche escarpée ; et, à la lueur des éclairs, il voit une caverne dont la profonde et ténébreu:»
horreur l'aurait glacé dans tout autre moment. Meurtri, épuisé de fatigue, il se jette au fond de cet antre ; et là, rendant grâce au ciel, il tombe dans l’accablement.
L'orage enfin s’apaise : les tonnerres, les vents cessent d’ébranler Ja Montagne ; les eaux des torrents, moins rapides, ne lugissent plus à l'entour ; et Molina sent couler dans ses veines le baume du sommeil. Mais un bruit plus terrible que celui des tempêtes le frappe an mo. ment même qu'il allait s'endormir.
Ce bruit, pareil an broiement des cailloux, est celui d’une multitude de serpents, dont fa caverne est 1e refuge. La voûte en est revétne: et, entrelacés l’un à l'autre, ils forment, duns leurs mouvements, ce bruit qu'Alonzo reconnaît. Il sait que le venin de ces serpents est lo plus subtil des poisons : qu'il aliume soudain, et dans toutes les veines, un feu qui dévore et qui consume, au milieu des douleurs les plus into! érables, le malheureux qui en est atteint, Iles entend, il croit les voir rampants autour de lui, ou pendus sur sa tête, ou roulés sur enxmêmes, et prêts à s’élancer sur lui. Non courage épuisé succombe ; son sang ge glace de frayeur : à peine il ose respirer. S'il veut se traîner hors de l’antre, sous ses mains, SOUS ses pas, il tremble de presser un de ces dangereux reptiles, Transi, frissonnant, immobile, environné de mille morts, il passe la plus longue nuit dans une pénible agonie, désirant, frémissant de re. voir la Inmière, se reprochant 12 crainte qui le tient enchaîné, et faisant sur lui-même d’inutiles efforts pour surmonter cette faiblesse.
Le jour qui vint l'éclairer Jjustifia sa frayeur. 1! vit réellement tout le danger qu'il avais pressenti ; il le vit plus horrible encore. Il {jai mourir, ou s'échapper.’ Il ramasse péniblemen le peu de for qui lui restent; il se soulève avec leni :, «> courbe, et, les mains appuyées sur 868 genoux tremblants, il sort de la caverne, au: si défait, aussi pâle qu'un spectre qui sortira. de son tombeau. Le même orage qui l'avait jeté dans le péril l'en préserva, car les serpents en avaient eu autant de frayeur que lui-même : et c'est l'instinct de tous les animaux, dès que le péril les: :cupe, de cesser d'être malfaisants.
Un jour serein consolait la nature des ravages de la nuit. La terre, échappée comme d'un naufrage, en offrait partout les débris. Des forêts qui, la veille, s'élançaient jusqu'aux nues, étaient courbées vers la terre; d’autres semblaient se hérisser encore d'horreur. Des collines qu’Alon- Z0 avait vues s’arrondir sous leur verdoyante parure, entr'ouvertes en précipices, lui montraient leurs flancs déchirés. De vieux arbres déracinés, précipités du haut des monts, le pin, le palmier, le gayac, le caobo, le cèdre, étendus, épars dans la plaine, la couvraient de leurs troncs brisés et de leurs branches fracassées. Des dents de rochers, détachées, marquaient la place des torrents: leur lit profond était bordé d’un nombre effrayant d'animaux doux, cruels, timides, féroces, qui avaient été submergés et revomis par les eaux.
Cependant ces eaux écoulées laissaient les bois et les campagnes se ranimer aux feux du jour naissant. Le ciel semblait avoir fait la paix avec la terre, et lui sourire en signe de faveur et
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d'amour. Tout ce qui respirait encore recom- ge mençait à jouir : les oiseaux, les bêtes sauvages avaient oublié leur effroi; car le prompt oubli des maux est un don que la nature leur a fait, et qu'elle a refusé aux hommes.
ManMonTeL (Les Incas).
No 6.—1,c Missiornaire Bridaine
DANS UN DFS PRFMIKRS TRMPLES EY AU MILIEU DE LA PLUS HAUTE COMPAGNIK DK LA CAPPFALE
À la vue d’un auditoire si nouveau pour moi, il semble, mes frères. que je ne devrais ouvrir la bouche que pour vous demander grâce en faveur d'un ipauvre missionnaire dépourvu de tous les talents que vous exigez quand on vient vous parler de votre salut. J'éprouve cependant aujourd'hui un sentiment différent : et, s1 je suis humilié, gardez-vous de croire que je rn’abaisse aux misérables inquiétudes de la vanité, A Dieu ne plaise qu'un ministre du ciel pense jamais avoir besoin d'excuse auprès de vous ! car, qui que vous soyez, vous n'êtes, comm moi, que des pécheurs. C’est devant votre Dieu et le mien que je me sens pressé, dans ce moment, de frapper ma poitrine.
Jusqu'à présent j'ai publié les justices du Très- Haut dans des temples couverts de chaume ; j'ai À préché les rigueurs de la pénitence à des infor. | tunés qui manquaient de pain ; j'ai annoncé aux bons habitants des campagnes les vérités e les plus effrayantes de ma religion. Qu'’ai-je fait ? malheureux ! j'ai contristé les pauvres, les meilleurs amis de mon Dieu ; j'ai porté
\ , 6 à nd rs ce D SR M ce ç. 2
0mM- l’épouvante et la douleur dans ces âmes simples
1ges et fidèles que j'aurais dû plaindre et consoler.
2e C'est ici, où mes regards ne tombent que sur ait,
des grands, sur des riches, sur des oppresseurs . de l'humanité souffrante, ou des pécheurs audais). ; cieux et endurcis: ah! c’est ici seulement qu'il
| fallait faire retentir la parole sainte dans toute la force de son tonnerre, et placer avec moi dans cette chaire, d'un côté la mort qui nous
Ur menace, et, de l’autre, mon grand Dieu qui vient vous juger. Je tiens aujourd'hui votre sentence à ia main: tremblez do::c devant moi,
noi, hommes superbes et dédaigneux qui m'écoutez !
prir La nécessité du salut, la certitude de la mort, en l'incertitude de ceite heure si effroyable pour de vous, l’impénitence finale, le jugement dernier, ent le petit nombre des élus, l'enfer, et, par-dessus ant tout, l'éternité : l'éternité ! voilà les sujets dont uis je viens vous entretenir, ct que j'aurais dû sans sse doute réserver pour rous seuls.
A Et qu’ai-je besoin de vos suffrages, qui me 18e damneraient peut-être sans vous sauver ? Dieu 1 | | va vous émouvoir, tandis que son indigne m > ; ministre vous parlera; car j'ai acquis une expéeu rience de ses miséricordes. Alors, pénétrés ce d'horreur pour vos iniquités passés, vous vien:
drez vous jeter entre mes bras en versant des
ès- larmes de componction ét de repentir, et, à
ai Î force de remords, vous me trouverez assez élo-
Or- | quent.—Ertrail des Œuvres du cardinal Maury.
No 7.—Mort de Vatel
Le roi arriva Jjerci au soir ; la promenade, la collation dans un lieu tapissé de jonquilles, tout cela fut à souhait. On Soupa : ii y eut quelques tables où le rôti Mmanqua, à cause de plusieurs dîners auxquels on ne s'était point attendu.
Cela saisit Vatel : il dit plusieurs fois : “ Je “ suis perdu d'honneur : voici nne affaire que “je ne supporterai pas.” [1 dit à Gourville : ‘* La tête me tourne : il y à douze nuits que je ‘n'ai dormi ; aidez-moi à donner des ordres. ” Gourville le soulagea en ce qu'il put. Le rôti qui avait manqué, non pas à la table du roi, mais à la vingt-cinquième, lui revenait toujours à l'esprit. Gourville le dit à M. le Prince. M. le Prince alla jusque dans la chambre de Vatel, et lui dit : “ Vatel, tout va bien ; rien n’était plus “beau que le souper du roi.” Il répondit :
‘* Monseigneur, votre bonté m'achève ; je sais “ que le rôti a manqué à deux tables.— Point “du tout, dit M. le Prince, ne vous fâchez “ point ; tout va bien. ” Minuit vient : le feu d'artifice ne réussit point ; il fut couvert d’un nuage ; 1l coûtait scize mille francs. À quatre heures du matin, Vatel s'en va partout ; il trouve tout endormi. Il rencontre un petit pourvoyeur, qui lui apportait seulement deux charges de marée. Il Jui demanda : “ Est-ce là tout ?-—Oui, monsieur. ” 11 ne savait pas que Vatel avait envoyé à tous les ports de mer. Vatel attend quelque temps ; les autres pourvoyeurs ne vinrent point. Sa tête s’'échauffait : il crut qu'il n’y aurait point d'autre marée, Il trouva Gourville : il lui dit : “ Monsieur, je ne sarvivrai point à
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“cet affront-ci. Grourville se moqua de lui.
Vatel monte à sa chambre, met son épée contre : la porte, et se la passe au travers du cœur ; mais ce ne fut qu'au troisième coup (car il s’en donna deux qui n'étaient pas mortels) qu'il tomba mort. La marée cependant arrive de tous côtés ; on cherche Vatel pour la distribuer ; on va à sa chambre, on heurte, on enfonce la porte, : on le trouve noyé dans son sang. On court à M. le Prince, qui fut au désespoir. M. le duc pleura ; c'était sur Vatel que tournait tout son voyage de Bourgogne. M. le Prince le dit au roi fort tristement. On dit que c'était à force d’avoir de l'honneur à sa manière. On le loua fort, on loua et bläma son courage.
Mu pe SÉVIGNÉ.
No 8.—Mme de Sévigné à M. de Coulanges
Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïie, la plus sin-
lière, la plus extraordinaire, la plus incroyable,
a plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusqu’aujourd’hui, la plus digne d'envie ; enfin une chose dont on ne trouve qu'un exemple dans les siècles passés, encore cet exemple n'est-il pas juste: une chose que nous ne saurions croire à Paris, comment la pourrait-on croire à Lyon? une chose qui fait crier miséricorde à tout le monde: une chose qui comble de joie madame de Rohan et madame de Hauteville ; une chose enfin qui se
fera dimanche, où ceux qui la verront croiront avoir la berlue : une chosa qui se fera dimanche, et qui ne sera peut-être pas faite lundi. Je ne puis me résoudre à vous ]a dire, devinez-la : je vous la donne en trois. Jetez-vous votre langue aux chiens ?
H6 bien! il faut donc vous la dire: M. de Lauzun épouse dimanche, au Louvre, devinez qui? Je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix, je vous le donne en cent, Madame de Coulanges dit: Voilà qui ést bien difficile à deviner! c'est madame de la Vallière.—Point du tout, madame C'est done mademoiselle de Retz ?—Point du tout : vous étés bien provincialc! Ah! vraiment, nous sommes bien bêtes ! dites-vous : c'est mademoiselle Colbert —-[ncore moins.-—C’ost assurément mademoiselle de Créqui—Vous n'y êtes pas, IT fant donc à la fin vous le dire, Il épouse, dimanche, au Louvre, avec la permission du roi. mademoiselle de.
mademoiselle. devinez le nou ; il Cpouse mademoiselle, fille de fou Monsieur : Mademoiselle, petite fille de Tenri 1V: mademoiselle d'Eu, de Dombes, mademoiselle de Montpensier, mademoiselle d'Orléans : Mademoiselle, cousine germaine du roi ; Mademoiselle, destinée au trône ; Mademoiselle, le seul parti de France qui fût digne de Monsieur.
Voilà nn beau sujet de disconrir. Si vous criez, si vous êtes hors de vous-même, si vous dites que nous avons menti, que cela est faux, qu'on se moque de vous, que voilà une belle raillerie, que cela est bien facile à imaginer ; si enfin vous nous dites des injures, nous trouve- Tons que Vous avez raison; nous en avons fait
ront che, e ne : je gue
de nez ; le ime le à int de ‘ines !
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autant que vous; adieu. Les lettres qui seront | portées par cet ordinaire vous feront voir si nous disons vrai ou non.
No 9.—Madame de Sévigné à sa fille
Voici un terrible jour, ma chère enfant, je vous avoue que jenen puis plus. Je vous ai quittée dans un état qui augmente ma douleur. Je songe à tous les pas que vous faites, et à tous ceux que je fais; et combien il s’en faut qu'en marchant toujours de cette sorte, nous puissions jamais nous rencontrer! Mon cœur est en repos quand il est auprès de vous : c'est son état naturel, et le seul qui peut lui plaire.
Ce qui s’est passé ce matin me donne une douleur sensible et me fait un déchirement dont votre philosophie sait les raisons. Je les ai senties et les sentirai longtemps. J'ai le cœur et l'imagination tout remplis de vous, je n'y puis penser sans pleurer, et j y pense toujours : de sorte que l'état où je suis n’est pas une chose soutenable : comme il est extrême, j'espère qu'il ne durera pas dans cette violence. Je vous cherche toujours, et je trouve que tout me munque, parce que vous me manquez. Mes yeux, qui vous ont tant rencontrée, depuis quatorse mois ne vous trouvent plus. Le temps agréable qui est passé rend celui-ci douloureux, jusqu'à ce que je sois un peu accoutumée : mais ce ne sera jämais pour ne pas souhaiter ardemment de vous revoir et de vous embrasser.
Je ne dois pas espérer mieux de l'avenir que du passé ; je sais ce que votre absence m'a fait souffrir, je serai encore plus à plaindre, parce
que je me suis fait imprudemment une habitude nécessaire de vous voir, Il me semble que je ne vous ‘ai pas assez embrassée en partant, Qu'avais-je à ménager ! je ne vous ai point assez dit combien je suis contente de votre tendresse : je ne vous ai point assez recommandée à M. de Grignan, je ne l'ai point assez remercié de toutes ses politesses et de toute l'amitié qu'il a pour moi: j'en attendrai les effets sur tous les chapitres.
Je suis déjà dévorée de curiosité ; je n’espère de consolation que de vos lettres, qui me feront encore bien soupirer. En un mot, ma fille, je ne vis que pour vous. Dieu me fasse ln grâce de l’aimer quelque jour comme je vous aime!
Jamais un départ n'a été si triste que le nôtre ; nous ne disions pas un mot. Aäieu, ma chère enfant ; plaignez-moi de vous avoir quittée.
Hélas ! nous voilà dans les lettres.
No 10.—Mme de Maintenon à Mme de Montespan (1)