‹ Cours de lecture à haute voix ou Leçons pratiques de lecture française et de prononciation, préparées spécialement pour les écoles canadiennes [microforme]Chapitre 39 sur 75 · ANONYME · texte numérisé non relu

ANONYME

ner chez nie fransujet des a bonne Le petites oligé de ourir le innomfàächeux, irait pas vétilles.

, profesrin, me çuelques ur, des ce, chez Fe parie, incon- ; Cosson a même mption !

ne per-

dîner ; iette en

vous mettant à table ?—De ma serviette ? Je fis comme tout le monde ; je la déployai, je l’étendis sur moi, et je l’attachai par un coin à ma boutonnière.—Eh bien, mon cher, vous êtes le seul qui ayez fait cela ; on n’étale point la serviette, on la laisse sur ses genoux. Et comment fites-vous pour manger votre soupe ?— Comme tout le monde, je pense : je pris ma cuiller d’une main, et ma fourchette de l’autre... —Votre fourchette, bon Dieu ! personne ne prend sa fourchette pour manger la soupe.

Mais poursuivons. Après votre soupe, que mangeâtes-vous ?—Un œuf frais. —Et que fitesvous de la coquille ?—Comme tout le monde ; je la laissai au laquais qui me servait Sans la casser ?—Sans la casser.—Eh bien, mon cher, en ne mange jamais un œuf sans briser la coquille. Et après votre œuf ?—Je demandai du bouilli.—Du bouilli ! personne ne se sert de cette expression ; on demande du bœuf, et point du bouilli. Et après cet aliment ?—Je priai l'abbé de Radonvilliers de m'envoyer d’une très belle volaille.—Malheureux ! de la volaille: On demande du poulet, du chapon, de la poularde ; on ne parle de la volaille qu'à la bassecour. Mais vous ne dites rien de votre manière de demander à boire.-—J’ai, comme tout le monde, demandé du champagne, du bordeaux, aux personnes qui en avaient devant elles. —Sachez qu'on dit du vin de Champagne, du vin de Bordeaux. Mais dites-moi quelque chose de Îa manière dont vous mangeâtes votre pain.—Certainement à la manière de tout ie monde : je le coupai proprement avec mon couteau.—Eh !

on rompt son pain, on ne le coupe pas. Ayan-

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çons. Le café, comment le prites-vous ?—Eh !

pour le coup, comme tout le monde : il était brûlant, je le versai par petites parties de ma tasse dans ma soucoupe.—[h bien, vous fites comme ne le fit sûrement personne : tout le monde boit son café dans sa tasse et jamais dans Sa soucoupe. Vous voyez donc, mon cher Cosson, que vous n'avez pas dit un mot, pas fait un mouvement qui ne fût contre l'usage...” —L'abbé Cosson était confondu. Pendant six semaines, il s’informait à toutes les personnes qu'il rencontrait de quelques-uns des usages sur lesquels je l'avais critiqué.—Brneuoux.

No 17.—Madame de Maintenon à sa mèce

Je vous aime trop, ma chère nièce, pour ne pas vous dire vos vérités ; je les dis bien aux demoiselles de Saint-Cyr, et comment vous négligerais-je, vous que je regarde comme ma propre fille ? Je ne sais si c’est vous qui leur inspirez la fierté qu’elles ont, ou si ce sont elles

ui vous donnent celle qu'on admire en vous.

uoi qu’il en soit, vous serez insupportable, si vous ne devenez humble. Le ton d'autorité que vous prenez he vous convient point.

Vous croyez-vous un personnage important, parce que vous êtes nourrie dans une maison où le roi va tous les jours ? Le lendemain de sa mort, ni son successeur, ni tout ce qui vous caresse, ne vous regardera, ni vous, ni Saint- Oyr. Si le roi meurt avant que vous soyez Mariés, vous Épouserez un grothemme de proyince avec peu de bien et beaucoup d'orgueil.

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Si, pendant ma vie, vous épousez un sei eur, li ne vous estimera, quand je ne serai plus, qu'autant que vous lui plairez ; et vous ne lui plairez que par la douceur, et vous n’en avez point. Je ne suis point prévenue contre vous, et je vous aime ; mais je voisen vous un orgueil stcyable Vous savez l'Evangile par cœur, et qu'importe, si vous ne vous conduisez point par ses maximes |

Songez que c’est uniquement la fortune de votre tante qui a fait celle de votre père et qui fera la vôtre, et moquez-vous des respects qu'on vous rend. Vous voudriez même vous 6 ever au-dessus de moi ; ne vous flattez pas ; je suis très peu de chose et vous n'êtes rien.

Je vous parle comme à une grande fille, Parce que vous en avez l'esprit, Je consentirais de bon cœur que vous en eussiez moins, pourvu que vous perdissiez cette présomption ridicule devant les hommes et criminelle devant Dieu.

Que je vous retrouve, à mon retour, modeste, douce, timide, docile, je vous en aimerai davantage. Vous savez quelle peine j'ai à vous gronder, et quel plaisir j’ai à vous en faire.

No 18.— Madame de Sévigné à Monsieur de Pomponne

Il faut que je vous conte une petite historiette, qui est très vraie, et qui vous divertira, Le roi se mêle depuis peu de faire des vers ; MM. de Saint-Aignan et de Dangeau lui apprennent comment il faut s'y prendre. Il fit l'autre

jour un petit madrigal, que lui-même ne trouva

pas trop joli. Un matin, il dit au maréchal de

Gramont : “ Monsieur le maréchal, lisez, je (4

vous prie, ce petit madrigal, ot Voyez si von: en avez jamais vu un si impertinent : parce qu'on sait que depuis peu j'aime les vers, on m'en apporte de toutes les façons. ” Le marechal, après avoir lu, dit au roi : “ Sire, Votre Majesté juge divinement bien de toutes choses il est vrai que voilà le plus sot et le plus ridicule madrigal que j'aie jamais lu.” Le roi se mit à rire, et lui dit: “ N’est-il pas vrai que celui qui l’a fait est un fat ;—Sire, il n'y a pas moyen de lui donner un autre nom.—Oh ! bien : dit le roi, je suis ravi que vous m'en ayez parlé si bonnement, c’est moi qui l'ai fait—Ah ! Sire, quelle trahison ! que Votre Majesté me le rende. je l'ai lu brusquement.—Non, monsieur le maréchal, les premiers sentiments sont toujours les plus naturels. ” Le roi a fort ri de cette folie ; et tout le monde trouve que voilà la plus cruelle chose que l’on puisse faire à un vieux courtisan. Pour moi, qui aime toujours les réflexions, je voudrais que le roi en fit là. dessus, et qu’il jugeât par à combien il est loin de connaître jamais la vérité.

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No 19.—Une Scène du Grondeur

M. GricHaRD, médecin ; LOLIVE, son valet ; AISTE, son frère

GRICHARD.—Bourreau ! me feras-tu touiou::

frapper deux heures à la porte ?

LozivE.—Monsieur, je travaillais au jardin : au premier coup de marteau, j'ai couru si vite que je suis tombé en chemin.

GRICHAR".-—-;e voudrais que tu te fusses rompu le cu, :ouble chien ! que ne laisses-tu da porte ouverte ?

si von; |: parce vers, on e mare- >, Votre ; choses lus ridià roi Se Tai que y à pas 1! bien:

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LOLIVE.—Eh ! Monsieur, vous me grondâtes hier à cause qu'elle l'était, Quand elle est ouverte, vous vous fâchez; quand elle est fermée, vous vous fâchez aussi. Je ne sais plus comment faire ! ;

GRICHARD.—Comment faire !

ARISTE.—Mon frère, voulez-vous bien. ?

GRICHARD, en l'interrompant—Oh ! donnezvous patience... (A Lolive) Comment faire !

coquin !

ARISTE.—[h ! mon frère, laissez là ce valet et souffrez que je vous parle de.

GRICHARD, l'interrompant.— Monsieur mon frère, quand vous grondez vos valets, on vous les laisse gronder en repos.

ARISTE, à part.— I] faut lui laisser passer sa fougue.

CRICHARD, à Lolive.—Comment faire 2 infâme ! :

LOLIVE—Oh! ça, monsieur, quand vous serez sorti, voulez-vous que je laisse la porte ouverte ?

GRICHARD —Non.

LOIIVE. — Voulez-vous que je la tienne fermée ?

GRICHARD.—Non.

LOLIvVE.—Si faut-il, monsieur.

TRICHARD, l'inlerrompant.—Encore, tu raisonneras, ivrogne !

ARISTE.—J1 me semble, après tout, mon frère, qu'il ne raisonne pas mal ;—et l'on doit être bien aise (l'avoir un valet raisonnable.

GRICHARD.--Il me semble à moi, monsieur ion frère, que vous raisonnez fort mai. Oui, l'on doit être bien aise d’avoir un valet raisonnable, mais non pas un valet raisonneur.

LOLIVE, à part.—Morbleu ! J ’enrage d’avoir raison.

GRICHARD.—Te tairas-tu ?

LoLiv£.—Monsieur, je me ferais hacher : il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée : choisissez ; comment la voulez-vous 2

GRICHARD.—Je te l'ai dit mille fois, coquin ! Je la veux... Je la... Mais voyez ce maraud-là ! Est-ce à un valet àme venir faire des questions ! Si je te prends, traitre ! je te montrerai bien comment je la veux. (4 Ariste.) Vous riez, je pense, monsieur le jurisconsulte 2

ARISTE.—Moi ! point, je sais que les valets ne font jamais les choses comme on leur dit.

CRICHARD, montrant Lolive—Vous m'avez Pourtant donné ce coquin-là.

ARISTE.--Je croyais bien faire.

GRICHARD.—Oh ! je croyais... Sachez, monsieur le rieur, que 'e croyais n’est pas le langage d’un homme bien sensé.

ARISTE.—Eh ! laissons cela, mon frère, et permettez que je vous parle d’une affaire plus importante, dont je serai bien aise …

GRICHARD, l'interrompant. — N on; je veux auparavant vous faire voir à vous-même comment je suis servi par ce pendard-là, afin que vous ne veniez pas après me dire que je me fâche sans sujet. Vous allez voir, vous allez voir. (4 Lolive.) As-tu balayé l'escalier ?

LOLIVE.—Oui, monsieur, depuis le haut jusqu'en bas.

GRICHARD.—Et la cour ?

LOLIVE.—$Si vous Y trouvez une ordure comme cela, je veux perdre mes gages |

GRICHARD.— Tu n'as pas fait boire la mule ?

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LoLivE.--Ah ! monsieur, demandez-le aux voisins qui m'ont vu passer.

GRICHARD.—Lui as-tu donné l'avoine ?

LOLIVE.—Oui, monsieur, Guillaume y était présent.

CGRICHARD.-—Mais tu n'as point porté ces boutcilles de quinquina où je t'ai dit.

LOLIVE.—Pardonnez-moi, monsieur, et j'ai rapporté les vides. :

CGRICHARD.— Et mes lettres, les as-tu portées à la poste ? Hein ?

LOLIVE.—Peste ! Monsieur, je n’ai eu garde d'y manquer.

GRICHARD.—Je tai défendu cent fois de râcler ton maudit violon : cependant j'ai entendu ce matin …

LOLIVE, l'interrompant. Ce matin ! Ne vous souvient-il pas que vous me le mites hier en mille pièces ?

GRICHARD —Je gagerais que ces deux voies de bois sont encore.

LOLIVE, linterrompant Elles sont logées, monsieur. Vraiment, depuis cela j'ai aidé à Guillaume à mettre dans le grenier une charretée de foin, j'ai arrosé tous les arbres du

jardin, j'ai nettoyé les allées, j'ai béché trois

planches, et j'achevais l'autre quand vous avez frappé.

GRICHARD, à part.—Oh ! il faut que je chasse ce coquin-là ! Jamais valet ne m'a fait enrager comme Celui-ci, Ii me ferait mourir de chagrin. (À Lolive,) Hors d'ici.

LOLIVE, à Ariste—Que diable aujourd'hui ?

ARISTE, avec douceur.—Retire-toi

‘ No 20.—Le Lapin de La Fontaine

Je m'étais ennuyé Jongtemps, et jen avais ennuyé bien d’autres; je voulus aller m'eunuyer tout seul. Jai une fort belle forêt: j'y allai un jour, ou, pour mieux dire, un soir, pour tirer un Lapin. C'était à l'heure de l'affût. Quantité de Lapereaux paraissaient, disparaissaient, se grattaient le nez, faisaient mille bonds, mille tours, mais toujours si vite que je n'avais pas le temps de lâcher mon coup. Ün ancien, d'un poil un peu plus gris, d’une allure plus posée, parut tout d’un coup au bord de son terrier.

Après avoir fait sa toilette tout à son aise (car c'est de là qu'on dit: propre comme un lapin), voyant que je le tenais au bout de mon fusil : “Tire donc, me dit-il, qu'attends-tu ?” Oh ! je vous avoue que je fus saisi d'étoñinement !...Je n'avais jamais tiré qu’à la guerre sur des animaux qui parlent. “Je n’en ferai rien, Jui disje; tu es sorcier, ou je meure.—Moi, point du tout, me répondit-il; je suis un vieux Lapin de la Fontaine.” Oh! pour le coup, je tombai de mon haut. Je me mis à ses petits pieds ; je lui demandai mille pardons, et lui fis des reproches de ce qu'il s'était exposé. “Eh! d’où vient cet ennui de vivre ?—De tout ce que je vois. —Ah ! bon Dieu, n’avez-vous pas le même thym, le même serpolet ?—Oui; mais ce ne sont plus les mêmes gens. Si tu savais avec qui je suis obligé de passer ma vie! Hélas! ce ne sont plus les bêtes de mon temps. Ce sont de petits Lapins

musqués qui cherchent des fleurs. Ils veulent

se nourrir de roses, au lieu d’une bonne feuille

de chou qui nous suflisait autrefois. Ce sont des ”

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Lapins géomètres, politiques, philosophes : que sais-je! d'autres qui ne parlent qu’allemand ; d’autres qui parlent un français que je n’entends pas davantage. Si je sors de mon trou pour passer chez quelque gent voisine, c’est de même ; je ne comprends plus personne. Les bêtes d’aujourd'hui ont tant d'esprit! Enfin, vous le diraije, à force d’en avoir, ils en ont si peu, quo notre vieux Âne en avait devantage que les Singes de ce temps-ci.” Je priai mon Lapin de ne plus avoir d'humeur, et je lui dis que j'aurais soin de lui et de ses camarades, s’il s'en trouvait encore. il me promit de me dire ce qw’il disait à la Fontaine, et de me mener chez ses vieux amis. Il m'y mena en effet. Sa Grenouille, qui n’était pas tout à fait morte, quoiqu'il l'eût dit, était de la plus grande modestie, en comparaison des autres animaux que nous voyons tous les jours ; ses Crapauds, ses Cigales chantaient mieux que nos Rossignols; ses loups valaient mieux que nos Moutons. ‘ Adieu, petit Lapin, je vais retourner dans mes bois, à mes champs et à mon verger. J'élèverai une statue à la Fontaine, et je passerai ma vie avec les bêtes de ce bonhomme.”—1x Prince px Licwe,

No ?1.—Eflicacité de la Prière

Quand vous avez prié, ne sentez-vous pas votre cœur plus léger, et votre âme plus contente ?

La prière rend l’affliction moins douloureuse,

et la joie plus pure : elle mêle à l'une je ne sais

quoi de fortifiant et de doux, et à l’autre un parfum céleste, %

Que faites-vous sur la terre, et n'avez-vous rien à demander à celui qui vous y a mis ?

Vous êtes un vo ageur qui cherche la patrie.

Ne marchez point la tête aissée : il faut lever les yeux pour reconnaître sa route.

otre patrie, c’est le ciel : quand vous regardez le ciel, est-ce qu’en vous il ne se remue rien ? est-ce que nul désir ne vous presse ? ou ce désir est-il muet ?

Il en est qui disent : A quoi bon de prier ?

Dieu est trop au-dessus de nous pour écouter d'aussi chétives créatures.

Et qui donc a fait ces créatures chétives ? qui leur a douné le sentiment, et la pensée, et la parole, si ce n’est Dieu ?

Et s'il à été si bon envers elles, était-ce pour les délaisser ensuite et les repousser loin de lui ?

En vérité, je vous le dis, quiconque dit dans son Cœur que Dieu méprise ges œuvres, blasphème Dieu.

Il en est d’autres qui disent: À quoi bon prier Dieu ? Dieu ne sait.il Pas mieux que nous ce dont nous ayons besoin ?

Dieu sait mieux que nous ce dont nous avons besoin, et c’est pour cela qu'il veut que vous le Jui demandiez, car Dieu est lui-même votre premier besoin, et prier Dieu, c’est commencer à posséder Dieu.

Le père connaît les besoins de son fils : fautil, à cause de cela, que le fils n'ait jamais une parole de demande et d'actions de grâces pour son père ?

Quand les animaux souffrent, quand ils craiguent, ou quand ils ont faim, ils poussent des éris plainüfs. Ces cris sont la prière qu'ils

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adressent à Dieu, et Dieu l'écoute. L'homme serait-il donc, dans la création, le seul être dont la voix ne dût jamais monter à l'oreille du Créateur ?

Il passe quelquefois sur les Campagnes un vent qui dessèche les plantes, et alors on voit leurs tiges flétries pencher vers la terre ; mais, humectées par la rosée, elles reprennent leur fraîcheur, et relèvent leur tête languissante.

Il y a toujours des vents brûülants, qui passent sur l'âme de l’homme et la dessèchent. La prière est la rosée qui la rafraichit.

DE LA MEnnais.

No ?22.—Le Riche et le Fauvre

Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l'œil fixe et assuré, les épaules lärges, l’estomac haut, la démarche ferme et délibérée : il parle avec confiance, il fait répéter celui qu’il entretient, et il ne goûte que médiocrement tout ce qu'il lui dit: il déploie un ample mouchoir, et se mouche avec grand bruit ; il crache fort loin, et il éternue fort haut ; il dort le jour, il dort la nuit, et profondément, il ronfle en compagnie. Il occupe à table et à la promenade plus de place qu'un autre ; il tient le milieu en se promenant avecses égaux; il s'arrête et l’on s'arrête; il continue de marcher, et l'on marche: tous se règlent sur lui. Il interrompt, il redresse ceux qui ont la parole ; on ne l’interrompt pas, on l'écoute aussi longtemps qu’il veut parler, on est de son avis: on eroit les nouvelles qu'il débite. S'il s’assied, vous le voyez s'enfoncer dans un fauteuil,

croiser les jambes l’une sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser son chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et découvrir son front par fierté ou par audace. Il est enjoué, grand rieur, impatient, présomptueux, colère, libertin, politique, mystérieux sur les affaires du temps : il se croit des talents et de l'esprit ; il est RICHE.

Phédon 2 les yeux creux, le teint échauffé, le corps sec et le visage maigre: il dort peu et d'un sommeil fort léger: il est abstrait, rêveur, et il a, avec de l'esprit, l'air d’un stupide : il oublie de dire ce qu'il sait, ou de parler d'événements qui lui sont connus ; et s'il le fait quelquefois, ik s’en tire mal: il croit peser à ceux à qui il parle : il conte brièvement, mais froidement; il ne se fait pas écouter, il ne fait point rire ; il applaudit, il sourit à ce que les autres lui disent, il est de leur avis ; il Court, il vole, pour leur rendre de petits services: il est complaisant, flatteur, empressé ; il est mystérieux, scrupuleux, timide ; il marche doucement et légèrement, il semble craindre de fouler la terre; il marche les yeux baissés, et il n'ose les lever sur ceux qui passent, Il n’est jamais du nombre de ceux qui forment un cercle pour discourir; il se met derrière celui qui parle, recueille furtivement ce qui se dit, et se retire si on le regarde. Il n’occupe point de lieu, il ne tient point de place : il va les épaules serrées, le chapeau abaissé sur ses yeux pour n'être point vu; il se replie et se renferme dans son manteau ; il n’y a point de galeries, si embarrassées et si remplies de monde, où ii ne trouve moyen de passer sans effort, et de se couler sans

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être aperçu Si on le prie de s'asseoir, il se met à peine sur le bord d’un siége ; il parle bas dans la conversation, et il articule mal; libre néanmoins sur les affaires publiques, chagrin contre le siècle, médiocrement prévenu des ministres et du ministère, il n’ouvre la bouche que pour répondre ; il tousse, il se mouche sous son chapeau ; il crache presque sous soi, et il attend qu'il soit seul pour éternuer, ou, si cela lui arrive, c’est à l'insu de la compagnie, et il n’en coûte à personne ni salut ni compliment. Il est PAUVRE.——La BRuYÈRE,

No 23.—La Mort

Sur quoi vous rassurez-vous donc? Sur la force du tempérament? Mais qu'est-ce que la santé la mieux établie ? Une étincelle qu'un souflle éteint ; il ne faut qu'un jour d'infirmité pour détruire le corps le plus robuste du monde. Je n’examine pas après cela si vous ne vous flattez pas vous-même là-dessus; si un corps ruiné par les désordres de vos premiers ans ne vous annonce pas au dedans de vous une réponse de mort; si des infirmités habitnelles ne vous ouvrent pas de loin les portes du tombeau ; si des indices fâcheux ne vous menacent pas d'un accident soudain. Je veux que vous prolongiez vos jours au-delà même de vos espérances. Hélas ! ce qui doit finir, mes frères, doitil vous paraître long ? Regardez derrière vous : où sont vos premières années ? Que laissent-

elles de réel dans votre souvenir ? Pas plus

qu'un songe de la nuit. Vous rêvez que yous Y

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avez vécu ; voilà tout ce qui vous en reste. Tout cet intervalle qui s'est écoulé depuis votre naissance jusqu'aujourd’hui, ce n’est qu'un trait rapide qu'à peine vous avez vu passer. Quand vous auriez commencé à vivre avec le monde, le passé ne vous paraîtrait pas plus long ni plus réel. Tous les siècles qui sé sont écoulés jusqu’à nous, vous les regarderiez comme des instants fugitifs ; tous les peuples qui ont paru et disparu dans l'Univers, toutes les révolutions d'empires et de royaumes, tous ces grands événements qui embellissent nos histoires, ne seraient pour vous que les différentes scènes d’un spectacle que vous auriez vu finir en nn jour. Rappelezvous seulement les victoires, les prisesde places, les traités glorieux, les magnificences, les événements pompeux des premières années de ce règne. Vous y touchez encore, vous en avez été pour la plupart non-seulement spectateurs, mais vous en avez partagé les périls et la gloire. Ils passeront dans nos annales jusqu'à nos derniers neveux; Mais pour vous ce n'est plus qu'un songe, qu'un éclair qui a disparu, et que chaque jour efface même de notre souvenir. Qu'est-ce donc que le peu de chemin qui vous reste à faire ? Croyons-nous que les jours à venir aient plus de réalité que les jours passés ? Les années paraissent longues quand elles sont encore loin de nous ; arrivées, elles disparaissent, elles nous échappent en un instant, et nous n’aurons pas tourné la tête,que nous nous trouverons, comme Par un enchantement, au terme fatal qui nous Paraît encore si loin et semblait ne devoir jamais arriver. Regardez le monde tel que vous l'avez vu dans vos premières années et tel que vous le

e. Tout s votre un trait Quand monde, ni plus jusqu'à nstants lisparu mpires ements it pour ectacle ppelezplaces, 8 évéde ce rez été S, INais re. Ils rniers qu'un haque est-ce ste à aient nnées e loin nous LS pas mme nous mais l'avez

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voyez aujourd’hui : une nouvelle cour a succédé celle que vos premiers ans ont vue; de nouveaux personnages sont montés sur la scène ; les grands rôles sont rem plis par de nouveaux acteurs.

Ce sont de nouveaux événements, de nouvelles intrigues, de nouvelles passions, de nouveaux héros duns la vertu comme dans le vice, qui font le sujet des louanges, des dérisions, des censures publiques; un nouveau monde s’est élevé insensiblement, et sans que vous vous en soyez aperçus, sur les débris du premier. Tout passe avec vous et comme vous ; une rapidité que rien n'arrête entraîne tout dans les abîimes de l'éternité ; vos ancêtres vous en frayèrent le chemin, et nous allons Je frayer demain à ceux qui viendront après nous. Les âges se renouvellent, la figure du monde passe sans cesse, les morts et les vivants se remplacent et se succèdent continuellement ; tout change, tout s'use, tout s'éteint. Dieu seul demeure toujours le même ; le torrent des siècles, qui entraine tous les hommes, roule devant ses yeux, et il voit avec indignation de faibles mortels, emportés par ce cours rapide, l'insulteren passant, vouloir faire de ce seul instant tout leur bonheur, et tomber au sortir de là, entre les mains de sa colère et de sa rengeance.—Masuron.

No 24,—Péroraison de l’Oraison Funèbre de Condé

du ciel, et vous plus que tous les autres, princes et princesses, nobles rejetons de tant de rois, lumières de la France, mais aujourd’hui obscurcies et couvertes de votre douleur comme d'un nuage; venez voir le pen qui nous reste d’une si auguste naissance, de tant de grandeur, de tant de gloire. Jetez les yeux de toutes parts : voilà tout ce qu'a pu faire Ja magnificence et la piété pour honorer un héros: des titres, des inscriptions, vaines marques de ce qui n’est plus; des figures qui semblent pleurer autour d'un tombeau, ct de fragiles images d'une douleur que le temps emporte avec tout le reste ; des colonnes qui semblent vouloir porter jusqu'au ciel le magnifique témoignage de notre néant. Et rien enlin ne manque dans tous ces

onneurs, que celui à qui on les rend, Pleurez donc sur ces faibles restes de la vie humaine ; pleurez sur cette triste immortalité que nous donnons aux héros: mais approchez en particulier, ô vous qui courez avec tant d’ardeur dans la carrière de la gloire, âmes guerrières et intrépides ; quel autre fut plus digne de vous Commander ? Mais dans quel autre avez-vous trouvé le commandement plus honnête ? Pleurez donc ce grand capitaine, et dites en gémissant: voilà celui qui nous menait dans les hasards; sous lui se sont formés tant de renommés capitaines, que ses exemples ont élevés aux premiers honneurs de la guerre : son ombre eût pu encore gagner des batailles, et voilà que dans son silence son nom même nous anime, et ensemble, il nous avertit que pour trouver à la mort quelque reste de nos travaux, et n'arriver pas sans ressources à notre éternelle demeure,

rinces le rois, bscure d'un d’une ur, de parts :

e et la s, des n’est tutour > doureste ; 1 Jjusnotre US ces eurez laine ; nous partirdeur res et

vous VOUS Pleuémis- S les :nom- S aux re eût à que ne, et r à la ‘river Leurs,

avec le roi de la terre, il faut encore servir le roi du ciel. Servez donc ce roi immortel et si plein de miséricorde, qui vous comptera un soupir et un verre d'eau donné en son nom, plus que tous les autres ne feront jamais tout votre sang répandu; et commencez à compter le temps de vos utiles services, du jour que vous vous serez donnés à un maître si bienfaisant. Et vous, ne viendrez-vous pas à ce triste monument, vous, dis-je, qu'il a bien voulu mettre au rang de ses amis ? Tous ensemble, en quelque degré de sa confiance qu'il vous ait reçus, environnez ce tombeau, versez des larmes avec des prières, et, admirant dans un si grand prince une amitié si commode et un commerce si doux, conservez le souvenir d'un héros dont la bonté avait égalé le Courage. Puisse-til toujours vous être un cher entretien ! Ainsi, puissiez-vous profiter de ses vertus ; et que sa mort, que vous déplorez, vous serve à Ja fois de consolation et d'exemple ! Pour moi, s’il m'est permis, après tous les autres, de venir rendre les derniers devoirs à ce tombeau, ô prince! le digne sujet de nos louanges et de nos regrets! vous vivrez éternellement dans ma mémoire ; votre image y sera tracée, non point avec cette audace qui promettait la victoire, non, je ne veux rien voir en vous de ce que la mort y efface ; vous aurez dans cette image des souvenirs immortels : je vous y verrai tel que vous étiez à ce dernier jour sous la main de Dieu, lorsque sa gloire sembla commencer à vous apparaître. C'est là que je vous verrai plus triomphant qu'à Fribourg et à Rocroy, et, ravi d'an si beau triomphe, je dirai en action de gràces, ces belles paroles du bien-aimé disciple :

la véritable victoire, celle qui met sous nos pieds le monde entier, c'est notre foi, J ouissez, prince, de cette victoire, jouissez-en éternellement par l'immortelle vertu de ce sacrifice. Agréez ces derniers eflorts d'une voix qui vous fut connue : vous mettrez fin à tous ces discours. Au lieu de déplorer la mort es autres, grand prince, dorénavant je veux apprendre de vous à rendre la mienne sainte ; heureux si, averti par ces cheveux blancs du compte que je dois rendre de mon administration, je réserve au troupeau que je dois nourrir de L parole de vie, les restes d'une voix qui tombe, et d'une ardeur qui s'éteint.—Bossuer.

No 25.—La Chambre nuptiale

Mon cœur battait quand je descendis de voiture à la porte d'Henri. j'allais le revoir après quinze ans d'absence. Nous avions été compagnons de marches et de cavalcades, compagnons de clairs de lune et de levers de soleil, compagnons de fêtes, de lectures, de réveries, d'epinions, de chimères: enfin, compagnons de vingt ans. Nous nous étions assis à la même table, la dernière fois, pour le festin de ses noces; et le lendemain, au milieu de cette pus fête de sa vie, je lui avais dit adieu.

érobant une heure à sa joie, il était venu me reconduire, seul, bien loin, ne pouvant me quitter, ni cesser de me parler de son bonheur. Je l'avais laissé l’homme le plus heureux du monde, au comble de ses vœux, bien établi, plein de confiance, plein de projets. Il ne s0n-

pieds rince, it par Z ces nue ; eu de doréire la y chere de peau ‘estes qui

geait qu’à parer sa femme, qu'à embellir sa maison, qu'à planter son jardin. Je verrais comme ses enfants seraient bien élevés, il me les amènerait, je serais parrain du second, tout au moins du troisième... Depuis quinze ans, nous ne nous étions point revus; depuis cinq ans, à peine nous étions-nous écrit.

Cependant, je n'ignorais pas qu'il avait prospéré, que sa vie était paisible, qu'ii m'aimait toujours. Je savais, et j'en étais encore plus charmé, qu'il connaissait et qu'il aimait Dion, et que je retrouverais dans l'ami de ma jeunesse uu bon chrétien, un fervent catholiaue, un frère.

Sa maison était celle où je l'aveis luisss, Il l’habitait depuis le jour de son mariage. Que de visites nous y avions faites avant ce jour ! que de conseils et de délibérations entre noue, pour la rendre digne de la souveraine qu'on y attendait! Une vieille servante m'ouvrit: “Quoi!

c'est vous, Monsieur!” Je la regardai : ‘“ Vous ne me Connaissez pas? ” reprit-elle, — Quoi ! Madelon, c’est vous, m'écriai-je à mon tour.

Avez-vous été malade, ma chère ?— Ah! poursuivit Madelon, j'ai fait la maladie de tout le monde, et j'ai quinze ans de plus qu'il y a:

quinze ans. Je suis arrivée de quarante-cinq, à soixante, toujours sur mes jambes...Mais ne vous inquiétez pas, je sais encore faire la galette de sarrazin.” C'était son grand talent, que nous avions souvent célébré. Je lui promis mon appétit d'autrefois. “ Et Henri, comment va-t-il ?— Il va bien, Monsieur, il a fait comme vous: il a oublié de vieillir. Qu'il sera content de vous voir ! [ne manque pas de parler de vous quand

je lui sers quelque chose que vous aimiez. Ve.

nez ; il est là-haut, avec Madame, dans la chambre bleue; vous savez, la chambre nuptiale, comme vous disiez.. Etiez-vous gai dans ce temps-là, Monsieur ! Vous avez tout de même l'air plus rassis. ”

Madelon avait toujours trouvé quelque chose de très plaisant à ce mot de chambre nuptiule. Elle n’était pas parvenue sans peine à le prononcer correctement, et depuis quinze ans elle eontinuait d'en rire, sans savoir pourquoi.

“ Quelle drôle de chose, Monsieur, poursuivit la bonne créature, en s’arrétant pour re. prendre haleine sur les marches de cet escalier, qu'autrefois elle franchissait quatre à quatre Comme nous, quelle drôle de chose, cette jeunesse, pour avoir comme ça des mots et des idées qui font rire! En disiez-vous, avec M.

Henri ! Il y en a qui me reviennent et qui me -dérident encore. Peut-être que ça ne serait pas de même aujourd’hui. Vous ne le diriez plus, ou je n’en rirais plus. La peine nous arrive de tant de côtés dans la vie de ce monde ! Le souci finit par faire son nid en dedans de nous, et nous restons tristes même sans sujet de chagrin. Ça se prend à tout le tempérament, Monsieur : et j'ai peur que vous n'aimiez plus mes galettes.”

Le marche lourde de Madelon s'accordait trop avec sa philosophie pour que l'une et l’autre ne fissent pas sur moi une certaine impression. Je me trouvai vieux tout à coup, dans cette maison et sur cet escalier où je me souvenais d’avoir été si jeune. J'y avais senti mes jarrets plus souples, mon cœur plus allèvre.

Madelon memettait un poids de quinze ans sur Jes épaules,

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