SOU
J'entrai sans me faire annoncer dans la cham. bre bleue. Henri me sauta au coup. (C'était toujours lui ; c'était cet œil pétillant, ce cœur vif que j'avais tant aimé. Le moment d’après, ce premier feu éteint, il me sembla que je ne le reconnaissais plus. Sa taille svelte et droite s'était épaissie et courbée: sa parole si rapide était devenue lente; le temps avait fait son sil. lon sur ce front dégarni de son abondante chevelure ; front paisible autrefois, et maintenant grave. Plus de flamme de gaicté dans ces yeux, qui désormais avaient trop regardé la vie. Je me rappelai qu'Henri, jadis, se plaignait de ne pouvoir dompter au fond de son âme l'opiniâtre sentiment du ridicule. “ — J'ai trop envie de rire, disait-il ; j'ai un démon qui me fait remarquer les grimaces des gens qui pleurent, même quand je les aime et quand je les plains.” Ah! je n’eus pas besoin de lui demander son histoire pour savoir qu'il avait pleuré à son tour, que ce sentiment de l'ironie était dompté, cette flamme du rire à jamais éteinte,
La femme d'Henri m'avait moins vu. Elle ne put pas, sans un petit effort, se rappeler ma figure et mon nom. Et moi, partout ailleurs, je lui aurais parlé sans la reconnaître. Dans ma mémoire, c'était la fée de la jeunesse, vêtue de &aze, couronnée de fleurs, abordant la vie le sourire aux lèvres, par les chemins verts du printemps. Un cœur que rien n'a froissé, des regc-ds qui n’ont vu rien de triste, un esprit qui n’a point conçu d’alarmes, des oreilles «ii
n'ont entendu que de douces parole dos
Fe vavS, UC
mains qui n’ont porté que des bouquets : tout
le matin, toute la fleur, toute la promesse de la (3
vie! Ainsi elle m'était apparue le jour de son mariage, chrétienne, femme, enfant tout ensemble, harmonie de beauté, de foi, d'amour, de candeur ; sérieuse parce qu’elle croyait,heureuse parce qu’elle aimait, radieuse parce qu’elle ignorait.…. Après quinze ans, c'était une épouse vieillie aux soucis du ménage, une fille en deuil de sa mère, une mère en deuil de ses enfants. Sur son visage pâli, le torrent des larmes avait creusé plus profonde la trace àes années; dans son cœur soumis à la croix, elle étouffait l’ineonsolable sanglot de Rachel. Je me rappelai que nous l’appelions Stella matutina: Maintenant, pensai-je, c'est Mater dolorosa qu’il faudrait dire.
Et dans ce moment, més yeux qui parcouraient la chambre bleue et qui ne la reeonnaissaient plus, s'arrétèrent sur une image de la Mère de douleurs, au cœur percé de sept glaives.
Henri pria sa femme d'aller chercher ses enfants qu'il voulait me montrer. J'avais achevé l'examen de la chambre bleue.
“ Je ne retrouve ici, dis-je à mon ami, quand nous fûmes seuls, que ton visage et ton cœur. Nous avions fait de cette chambre un musée qui n’est pas celui que je vois.
—Le goût de l'esprit, me répondit-il, avait arrangé cette ancienne décoration : peu à peu elle a été remplacée par le goût et par les besoins du cœur, qui sont la prière et le souvenir. Ni toi ni moi avons songé au Crucifix : le voilà. A l'endroit qu’il occupe se trouvait, si tu t'en souviens, la diane chasseresse: elle nous aurait moins consoiés, quand ia mort est venue allumer ici ses flambeaux! J'ai donné à ma
femme cette image de Marie au pied de la croix, et elle a remplacé je ne sais quelle gravure poétique après la mort de notre premier enfant. Ce dessin, au-dessus de la toilette, où était la grande féte de Wateau, représente la tombe de mon père dans le cimetière de son village ; c’est par là que j'ai commencé de bâtir, et les cyprès qui entourent l'édifice sont les premiers arbres que j'ai plantés. A côté est le portrait de la mére de ma femme. Elle est morte dans cette chambre que nous seuls pouvons habiter désormais. Ces autres portraits sont maintenant ce qui nous. reste de presque tous les êtres chers qui nous ont élevés, qui ont travaillé et souffert por nous, et si tendrement pris soin de notre bonheur. Cet ange qui s’envole au ciel est le second enfant que Dieu nous a repris, notre chère petite Térèse. Nous l'avons perdue l’année dernière, à six ans. Elle s’est écrice: “ Dieu ! Dieu! où est Dieu ! Je veux aller à Dieu!” Et elle a emporté les derniers jours heureux de sa mère.
Les yeux d'Henri se remplirent de larmes. Troublé moi-même, je promenai silencieusement . me- regards sur tous ces souvenirs funèbres, Mon ami comprit me pensée.
Oui, frère Louis, me dit-il, en me serrant la main, voilà ce que devient une chambre nuptinle : au bout de quelques années, c’est un mémorial de deuil, écrit du doigt de la mort. .
‘Mais, ajouta-t-il avec la forte foi du chrétien, g'âce au Christ éternel, ni l'infamie, ni l’aver- “ion, ni le désespoir ne sont entrés ici; et que SAVORS-NOUS si Ce n’est pas la douleur qui nous à Conservé au contraire l'amour, la con ance et Ja paix ?”—Ls, Veuiror.
No ©26,-7'insnde
Ouvrez la carte du monde. et considérez à ses deux extrémités ces deux groupes d'iles, les iles du Japon et les îles Britanniques. Suivez la traec des pouples sur cette liwne de trois mille lieues ; nombrez le Japon, la Chine, la Russie, l1 Suède, Ja Prusse, le Danemark, le Ianovre, l'Angleterre, l'Irlande. Vous compiez en vain ; dans ce grand nombre de royaumes, il n'en est pas uu seul où l'église de Dieu Jouisse de ces inaliénables libertés, où sa parole, ses sacrements cet scs assemblées ne soient humiliés et captifs. Quoii tant de peuples à la fois dé.
pouillés de Ia sainte indépendance des enfants de Dieu! Quoi ! parmi ces deux cent millions d'hommes, il ne s'est pas rencontré des cœur assez forts pour maintenir quelque part les droits de la conscience et la dignité du chrétien.' Ah ! détrompez-vous, messieurs, Dieu n'a jamais laissé la vérité sans martyrs, c'est-à-dire sans témoins, qui la servent jusqu'au sang ; et comme ici le scandale de l'oppression était au comble par son étendue, sa durée et sa rigueur, Dieu, de sou côté, a fait aussi un miracle nouveau dans l’histoire du martyre. On avait vu des hommes et des familles mourir pour leur foi, et ne laisser après eux de ce grand spectacle que leurs restes mutilés et leur mémoire incorruptible. Mais un peuple tout entier vivant dans un martyre continu, des générations d'âmes liées entre elles par une même patrie icrrestre, se transmettant l'héritage de la foi dans un supplice héréditaire aussi, on ne l'avait pas vu. Dieu l'a voulu et l’a fait; il l'a voulu de notre temps et
l’a fait de notre temps. Parmi ces nations que je : montrais tout à l'heure enchaînées l’une à l'autre dans l’espace et dans la servitude spiritulle, il en est une, qui n’a point accepté le joug, qui, esclave matériellement, est demeurée libre par l'âme. Une des plus fières puissances du monde s'est prise corps à corps avec elle pour l'entrainer dans l’abime du schisme et de l'apostasie. Vouée à une guerre d'extermination, elle a suecombé sans trahir ni le courage des combats, ni le courage de la fidélité à Dieu. Spoliée de sa terre natale par des confiscations gigantesques, elle a cultivé pour ses vainqueurs le champ de ses aïeux, et trouvé dans sessueurs le pain qui lui suffisait pour vivre avec honneur et pour mourir avec foi. La famine lui a disputé ce morceau de pain, elle a levé vers la Providence des yeux qui ne l'accusaient pas. Ni la guerre, ni la spoliation, ni la famine n'ont réussi à la faire périr ni à la faire apostasier 5 ses oppresseurs, si puissants qu'ils fussent, n'ont pu épuiser la vie dans ses entrailles et le devoir dans son cœur. Enfin, comme le glaive le plus hardi et le plus lâche ne saurait tuer toujours, la tyrannie a cherché quelque chose de plus constant que le fer, et l’on a vu se vérifier dans cette nation victime cette prophétie de la révélation de saint Jean, qu'il viendra des temps où l'on ne pourra ni vendre ni acheter, sans avoir dans la main el sur le front le signe de la béle, c'est-à-dire de l’apostasie.
On a donc enlevé à ce peuple d'un seul coup tous ses droits politiques et civils. Tont être qui nak, naît avec un droit. La pierre même inanimée apporte avec elle au monde une loi qui la
protégée et l'ennoblit ; elle est sous la garde de a loi mathématique, loi éternelle, ne faisant qu'une même chose avec l'essence de Dieu, et qui ne vous permet pas de toucher, ne fût-ce
w'un atome, sans le respect de sa force et de son droit. Tout être naît ainsi, aussi ‘:‘hle qu'il soit, avec une part de la puissance l'éternité de Dieu, et à plus forte raison : homme, créature qui pense et qui sent, fils aîné de l'intelligence et de la volonté divine, en sorte qu'ôter a un homme son droit natal, c’est un crime si grand, que la pierre même, si on pouvait lui ôter le sien, accuserait le ravisseur de parricide et de sacrilége. Que sera-ce donc d'enlever le droit d'un peuple ? Eh bien ! C'est ce qu'on a fait à ce peuple héroïque dont je vous dépeins le supplice et la fermeté! On a fait plus, Messieurs, ce rapt du droit, ce meurtre légal d’une nation, on ne l’a pas établi d’une manière absolue, mais d'une manière conditionnelle, en sorte qu'il fût toujours possible à le nation et à chacun de ses membres de se racheter de la mort publique et civile par l’apostasie. La loi leur disait : Vous n'êtes rien, apostasiez et vous serez quelque chose. Vous êtes esclaves, apostasiez, et vous serez libres. Vous mourez de faim, apostasiez, et vous serez riches. Quelle tentation, Messieurs, et que le calcul était profond, si la conscience n’était pas plus profonde encore que l'enfer! Ne craignez rien pour le peuple martyr ; voilà deux siècles qu'il est plus grand que cette séduction, et qu'il lève vers Dieu ses mains tranquilles, en disant dans son cœur : ‘ Dieu les voit et il nous voit ansei - ” ils auront leur récompense et nous la nôtre. ?
Je ne le nommerai pas, Messieurs, ce peuple cher et sacré, ce peuple plus fort que la mort : mes lèvres ne sont pas assez pures et assez ardentes pour le nommer ; mais le ciel le connaît, la terre le bénit, tous les cœurs généreux lui ont fait une patrie, un amour, un asile... O ciel qui voyez, 6 terre qui savez, 6 vous tous, meilleurs et plus dignes que moi, nommez-le, nommez-le, dites : l'Irlande lLaconnarne.
No 27.— Episodes de la vie d’un Savant
‘ Oui, dit Quaterquem, le problème est résolu, et le ballon va voler comme l’hirondelle et remplacer la diligence. J'aurai des millions. (Dieu ! que ce pain est dur! Ce sale Auvergnat devrait me donner de l’eau mieux filtrée), Le monde est à moi. À propos, que vais-je en faire?”
À ce moment le portier entra.
“ Monsieur, dit-il, c'est aujourd'hui le 15 avril.
—J’en suis bien aise, Faït-il chaud ?
—Oui, monsieur, assez. Je vous apporte la petite quittance.
— Les feuilles commencent à pousser ?
—Oui, monsieur. Le propriétaire.
—Et les oiseaux chantent dans les bois ?
— Monsieur, je le présume. J'étais venu.
—0 puissante nature, toujours belle et toujours riante dans sa jeunesse immortelle !
—Monsieur, c'est deux cents francs.
— Que tu m’apportes ? Sois le bienvenu, mon brave. Et quel est l’homme généreux... ?
—Monsieur, c’est le propriétaire.
HSE ue
—Qui me les envoie? Ah! le digne homme ,
—Non, monsieur—
—Comment ton propriétaire n’est pas un digne homme !
—Je ne dis pas cela.
—Mais tu l'as dit,
—Monsieur, avec tout le respect que je vous dois, je ne l’ai pas dit !
—J’ai donc menti?” ditle savant, en se levant d'un bond !
À cette vue, le portier ouvritla porte etrecula sur le palier.
“ Monsieur, dit-il, au nom du ciel, ne vous fâchez pas. Je veux dire que mon propriétaire m'envoie, non pas vous donner, mais vous demander deux cents francs.
—Ouf! dit Quaterquem. Et à quelle occasion, je te prie ? Est-ce aujourd'hui sa fête ?
—Non, monsieur.
—Ou celle de sa femme, qui a le nez fait comme une vitelotte et rouge comme un homard cuit ?
— Non, monsieur, c'est.
—Croit-il que je prête de l'argent à la petite semaine ?
—Monsieur, vous lui devez un terme.
—Déjà ?
— Oui, monsieur; vous êtes entré ici le 15 janvier 1859 : cela fait aujourd'hui trois mois. —Trois mois ? comme le temps passe vite !
La vie est un vas fragile:
. Le briser, hélas ! est facile.
La vie, mon pauvre ami, est comme un mur dans lequel on enfonce quelques clos de distance en distance. Ces clous, ce sont les jours
ne ,
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ous ant ula JUS ire US
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heureux. De loin, ils paraissent innombrables : arrachez-les, il n'y en à pas assez pour remplir ‘a main. Sais-tu qui a dit cela ?
—Non, monsieur.
— C'est Bossuet. As-tu —u Bossuet ?
— Non, monsieur.
Tant pis. C'était un grand homme, un beau génie, un aigle de Meaux.
— Monsieur, je suis pressé. Si vous vouliez...
— Te payer? Si je le veux? Eh! mon pauvre ami, que ne parlais-tu plus tôt”
Le savant tira de sa poche la clef de son secrétaire, Au moment de la mettre dans la serrure, 1] se retourna. Le portier frémit d’impatience,
“ Es-tu bien sûr, dit-il que nous sommes au 15 avril ?
— Monsieur, voici l’almanach.
—— Ta sais le proverbe “ menteur comme un almanach”” Je me défie des almanachs.
— Voici le journal de ce matin
Est-ce que tu crois tout ce que ditun journal ?
—Oui, monsieur; je crois tout ce qu'on linprime,
—Eh bien ! mon cher ami, je vais te donner une prenve certaine que le journal a menti Assieds-toi sur cette chaise et prête-moi une oreille attentive, Mon histoire ne sera pas trop longue.
— Monsieur, le propriétaire m'attend.
— Va lui dire qu'il débouche une bouteille de vin de Sauterne. Cela Jui fera prendre patience.
— Monsieur.
— Ah! tn m'ennuies à ja fin. Veux-tu ‘m’écouter, oui ou non ?
—Monsieur, je-veux être payé.
—Ëh ! je ne suis pas sourd. Ecoute d’abord mon histoire. Elle a plus de rapport que tu ne crois avec ta demande, Je suis né sur les bords de la Raure, qui est la plus belle rivière de la Bretagne, et, par suite, du monde entier. Mon père, qui est mort l'an dernier, m'a laissé huit ou dix hectares de landes que j'ai vendues six mille francs. J’attendais l'argent le 14 avril. Or, il n’est pas arrivé. Donc, nous ne sommes Pas encore au 15. Donc, il faut prendre patience, : et revenir ici quand le 15 avril sera arrivé, c'est-à-dire quand j'aurai reçu mes six mille francs. As-tu compris ?
— Oui, monsieur; et je m'en vais.—Je vais chez le propriétaire.
—Présentez-lui mes compliments.
—Oui, monsieur; et je lui dirai que vous refusez de payer votre terme, et il vous fera mettre à la porte,
—P'aît-il ?
—À la porte, oui, monsieur, à la porte.” ditle portier en prenant la fuite. Le savant ne le poursuivit pas. Il s’assit dans son fauteuil, les bras croisés, les jambes étendues, et réfléchit profondément.
“ Décidément, dit-il, la condition de locataire est insupportable. Il faut que je me fasse bâtir une maison...Bah! à quoi bon ? Quand on peut fendre l’air comme une hirondelle, faut-il se mettre en cage comme un serin 2... Conçoit-on ce notaire qui garde mes six mille francs ? ”
Trois coups frappés à la porte interrompirent les réflexions de notre ami. :
“ Entrez ! ” dit-il.
Aussitôt un homme de mine douce et polie
se présente.
“ Monsieur, dit celui-ci en refusant la chaise
ue le savant lui offrait, c'est à monsieur Ives ados professeur de physique et de chimie, que j'ai l'honneur de parler ?
ui, monsieur, à lui-même.
—Monsieur, je suis charmé de faire votre connaissance. C'est vous qui avez fait des recherches très savantes sur la manière de diriger les aérostats ?
—Oui, monsieur; et ces recherches viennent d'aboutir aujourd’hui même à la solution du problème. Depuis une heure, je suis certain du succès. Est-ce à un confrère que j'ai l'honneur de parler ?
— Pas tout à fait, monsieur, bien que je fasse grand cas des sciences et que j'honore particulièrement les savants. Votre réputation, monsieur, est venue jusqu’à moi.
- Monsieur. !
—Dans la pratique de ma profession, j'ai souvent affaire aux hommes de votre génie, aux inventeurs, et j'ose dire qu'ils n’ont jamais eu qu à se louer de moi.
—Monsieur, je vous crois. Quelle est votre profession, s’il vous plaît ?
— Monsieur, je suis connu par mes exploits.
— Vous êtes officier ?
—Oui, monsieur, officier public, ou si vous voulez, jurisconsulte chargé de citer, notifier et signifier, au plus juste prix, les ordonnances de
justice, jugements et arrêts de messieurs de la cour et du tribunal civil.
—Àh ! vous êtes huissier, mon cher monsieur;
j'en suis bien aise. J'ai toujours animé les huis. siers. Asseyez-vous donc je vous prie
—Monsieur, je ne saurais. ”
Ici l’homme tira de sa poche un papier timbré parfaitement illisible. “ Croyez, continua-t-il, que j'accomplis à regret un pénible devoir. M. Mardochée, mon client, vous fait réclamer la petite somme de quinze cent trente-cinq francs quarante-trois centimes, composant en p rincipal, intérêts et frais, le montant de sa créance,
— Ah ! oui, je me souviens. Il me vendit, il ÿ à six mois, trois ou quatre instruments de physique. Cela faisait sept cents francs, si je ne me trompe.
—Oui, monsieur, et les frais de recouvrement de la dite créance font le reste. Vous avez été condamné par défaut.
— Et si je ne paye pas aujourd'hui, qu'arrivera-t-il ?
— Monsieur, j'ai regret de le dire, mais je me verrai forcé de saisir vos meubles, vos papiers et vos instruments.
—Saisir !...Qui parle de saisir ? cria-t-on du corridor. Les meubles sont à moi et garantissent le payement du loyer.”
Au même moment, un grand et gros homme entra dans la chambre.
* Ma foi! dit Quaterquem, en s’asseyant dans un fauteuil, voyons quil’emportera. Nous allons rire. Mon cher propriétaire, ajouta-t.il, je vous présente mon huissier; mon cher huissier, je vous présente mon propriétaire.
— Monsieur, dit le propriétaire, on ne se joue pas de moi. Je veux de l'argent!
—Parbleu ! dit Quaterquem, vous n'êtes pas dégoûté. J'en demande au ciel tous les jours,
et je ne sais comment l'obtenir. Croiriez-vous qu'hier même j'attendais six mille francs, et que je n'ai pas recu une seule guinée, une seule é piastre, un seul petit écu !”
L’huissier était assis et grionnait en silence.
Que faites-vous là? demanda le propriér la | taire.
—.Où étant et parlant à sa personne...dit l'huissier. Vous le voyez bien, j'instrumente et je dresse un procès-verbal de saisie.
it, il —Ces meubles sont à moi! cria le proprié-
| de taire.
si je | — Aussitôt que mon client sera payé, oui, monsieur.”
nènt
La querelle allait s’'échauffer. Heureusement | été | le facteur monta l'escalier et parut tenant à la l main une lettre chargée. Quaterquem brisa le
arri- | cachet et en tira six billets de banque de mille | francs.
me “ Sauvé ! dit-il: 6 facteur chéri, porteur de iers D. la bonne nouvelle, prends cette pièce de cinq F | francs, la dernière qui orne mon porte-monnaie, | du
et va boire à ma santé.”
sent Le facteur salua en mettant la main sur son cœur et partit.
ime “ Et vous, amis généreux qui ne m'avez pas abandonné dans le malheur, soyez bénis! Voici
ans votre argent, rendez-moi la monnaie.
ons À celui qui a tout perdu, il reste toujours une
ous dernière consolation, c'est Je visage affliré de
r, je son créancier. Ses amis peuvent l'oublier, son chien peut chercher un autre Maître, mais son
oue créancier, toujours fidèle et dévoué, ne ie quiticra que sur le seuil du cimetière ”
pas :
A SSOLANT.
urs,
…— 040 No 28.—Les Crêches de Noël
Je me trouvais un jour dans une église où était une de ces crèches. J'étais caché par un pilier, et je fus témoin, sans le vouloir, des impressions que faisait sur les visiteurs le petit monument.
Un monsieur, étranger à la localité, entra dans l’église avec une jeune personne d'environ dix-huit ans, qui paraissait être sa fille. Le monsieur tira son chapeau qu'il remplaça par un bonnet grec et commença à visiter l’église avec autant de sans facon que si c'eût été un musée de province. La demoiselle trempa le bout de ses doigts dans le bénitier, dépêcha un bout de prière et courut rejoindre monsieur son père, avec lequel elle se mit à causer et à rire. Quand ils furent arrivés devant la crèche, le père raffermit son pince-nez, la fille prit son lorgnon, et ils contemplèrent pendant quelques minutes cette scène nouvelle pour eux.
Au bout d'un moment, le monsieur haussa les épaules :—Qu'est-ce que toutes ces poupées ? —Papa, c’est l’étable de Bethléem et une représentation naïve de la naissance de Jésus-Christ. —Naïve? tu es indulgente aujourd’hui, Azémia ; c’est grotesque et bouffonné qu'il faut dire. Est-il possible de pousser aussi loin le mauvais goût? Il ne suffit pas que leurs mystères soient incompréhensibles, voici qu’ils travaillent à les rendre ridicules ! :
—Mon Dieu, papa, songe donc, pour le peuple et les paysans.
—Je te dis, Azémia, que c'est absurde et cha.
quant, et que les paysans et les indigènes eux-
mêmes doivent en rire. Allons-nous en ! je sens que je m'enrhume ici, et le diner doit être prêt.
mi-voix l'enfant, vois donc le petit J ésus, et la sainte Vierge et saint J Oseph. Vois donc les rois
et les bergers, Oh! Maman, vois donc l'étoile
que les rois ont suivie et qui s’est arrêtée sur l'étable de Bethléem.—Et l'enfant se haussait sur ses petits pieds et regardait de tous ses eux.—Maman, Continua-t-il, vois donc l’âne et e bœuf qui étaient dans l'étable quand le petit Jésus vint au monde, Oh! le bel âne gris! et ce bœuf qui est tout rouge, on dirait un bœuf Pour tout de vrai comme ceux qui sont dans les prés. Dis donc, petite mère, si Jj'envoyais un baiser au petit Jésus ?—Et l'enfant, portant la main à ses lèvres, fit un geste d’une admirable naïveté.
— Tiens ! un baiser aussi pour la sainte
ierge, un aussi Pour saint Joseph.—La mère embrassa silencieusement son enfant, et il me sembla qu’elle pleurait.
— Voyons, Chéri, maintenant que tu as tout vu, dis au petit Jésus la prière que tu fais chaque soir avant de te coucher. — L'enfant parut hésiter.—Tu vois bien qu'il n’y a ici que
le bon Dieu, et, d’ailleurs, dis un peu bas.— .
Mon Dieu! dit l'enfant, je vons aime. Gardez
moi pendant mon sommeil ; gardez aussi potit
père, petite mère, bon Papa et bonne mamsn, 16 Fr |
ma.sœur Marie qui est en pension, et tous mes
parents vivants et morts. Jésus, Marie, J oseph,
je vous donne mon cœur.
La mère et l'enfant sortirent ; et moi qui avais tout entendu, je pensai au terme sacré : “Je vous remercie, ô Père, de ce que vous avez caché ces choses aux superbes et de ce que vous les avez révélées aux humbles.”
No 29.—Rapidité de la Vie
La vie humaine est semblable à un chemin, dont l'issue est un précipice affreux : on nous en avertit dès le premier pas, mais la loi est prononcée, il faut avancer toujours. Je voudrais retourner sur mes pas; marche, marche.
Un poids invincible, une force irrésistible nous entraîne ; il faut sans cesse avancer vers le précipice. Mille traverses, mille peines nous fatiguent et nous inquiètent dans la route ; encore si je pouvais éviter ce précipice affreux. Non, non, il faut marcher, il faut courir, telle est la rapidité des années. On se console pourtant, parce que de temps en temps on rencontre des objets qui nous divertissent, des eaux courantes, des fleurs qui passent. On voudrait arrêter:
marche, marche. Et cependant on voit tomber derrière soi tout ce qu'on avait passé: fracas effroyable, inévitable ruine ! On se console parce qu'on emporte quelques fleurs cueillies en passant, qu'on voit se faner entre ses mains du matin au soir, queiques fruits qu’on perd en les goûtant. Enchantement! toujours entraîné, tu, approches du gouflre. Déjà tout commence à s'eltacer ; les jardins moins fleuris, les fleurs
Do Ti —
armee
moins brillantes, leurs couleurs moins vives,
les prairies moins rian tes, les eaux moins claires, tout se tcrnit, tout s’efface : l'ombre de la mort se présente; on commence À sentir l'approche du gouffre fatal, Mais il faut aller sur le bord ; encore un pas. Déjà l'horreur trouble les sens, la tête tourne, les yeux s'égarent, il faut marcher. On voudrait retourner en arrière, plus de
moyen; tout est tombé, tout est évanoui, tout est échappé.—rossuer.
nn. rss
POÉSIE No 30.—Oreste
AU NOM DES GRECS DEMANDE A PYRRHUS DE LEUR LIVRER FILS D’HECTOR d
Avant que tous les Grecs vous parlent par ma voix, Souffrez que j'ose‘ici mo flatter de leur choix
Et qu’à vos yeux, Seigneur, jo montre quelque joie
De voir le fils d'Achille et lo Vainqueur do Troie.
Oui, comme ses exploits nous admirons vos coups :
Hector tomba sous lui, Troie expira sous vous ;
Et vous avez montré, par une heurcuso audace,
Que lo fils seul d'Achille a pu remplir sa place.
Mais, ce qu’il n’eût point fuit, la Grèco avec douleur
Vous voit du Sang troyen relever le malheur,
Et, vous laissant toucher d’une pitié funeste,
D'une guerre si longue entretenir la reste.
Ne vous souvient-il plus, stisneur, quel fut Hector ?
Nos peuples affaiblis s’en souviennent oncor: | Son nom seul fait frémir no: veuves et nos filles; au Et dans toute la Grèco il n’est point de familles
Qui ne demandent compte à co malheureux fils
D'un père ou d’un époux qu’Ilector leur à ravis.
Et qui sait ce qu’un jour ce fils peut entreprendre ?
Peut-être dans nos ports nous le verrons descendre,
Tel qu'on a vu son pèro embraser nos vaisseaux,
Et, la flamme à la main, les suivre sur les eaux.
Oserai-je, seigneur, dire ce que je pense ?
Vous-même de vos soins craignez la récompense,
Et que dans votre sein ce serpent élevé
Ne vous punisse un jour de l'avoir conservé.
Enfin, de tous les Grecs satisfaites l'envie,
Assurez leur vengeance, assurez votre vie :
Perdez un ennemi d'autant plus dangereux
Qu'il s’essaiera sur vous À combattre contre eux. RACINE
No 31.—Le Meunier Sans-Souci
L'hommo, est dans ses écarts, un étrange problème.
Qui de nous en tout temps est fidèle à soi-même ?
Le commun caractère est de n’en point avoir ;
Le matin incrédule, on est dévot le soir.
Tel s'élève ot s’abaisse, au gré do l'atmosphère,
Lo iiquide métal balancé sous lo verre.
L'homme est bien variable ; et ces malheureux rois,
Dont on dit tant de mal, ont du bon quelquefois.
J'en conviendrai sans peine, et ferai mieux encore ;
J'en citerai pour preuve un trait qui les honore :
Il est de ce héros, de Frédéric second,
Qui, tout roi qu’il était, fut un penseur profond,
Redouté de l'Autriche, envié dans Versailles,
Cultivant les beaux arts au sortir des batailles,
D'un royaume nouveau la gloire et le soutien,
Grand roi, bon philosophe et fort mauvais chrétien. I! voulait se construire un agréable asile,
Où, loin d’une étiquetts arrogante et futile,
Il pât, non végétor, boire et courir des cerfs,
Mais des faibles humains méditer les travers,
Et, mêlant ia sagesso à ia piaisanterio,
Souper aveo d'Argens, Voltaire et La Mettrie,
Sur le riant cotean par le prince choisi,
S'clex ait le moulin du meunier Sans-Soucr.
Le vendeur de farine avait pour habitude
D'y vivre au jour le jour, exempt d'inquiétuds ; Et, de quelque côté que vint soufiler lo vent. Il ÿ tournait son aile, et s’endormait content Fort bien achalandé, grâco à son caractère, Lo moulin prit le nom de son propriétaire ; Et des hameaux voisins, les filles, les garcons Allaient à Sans- Souci pour danser aux chansons. Sans-Souci 1... ce doux nom d’un favorable augure Devait plaire aux amis des dogmes d’'Epicure. Frédéric le trouva conforme à ses projets,
Et du nom d’un moulin honora son palais.
Télas ! est-ce une loi sur notre pauvre terre
Que toujours deux voisins auront entre eux la guerre ;
. Que la soif d’envahir et d'étendre ses droits
l'onrmentera toujours les meunicers et les rois ? En cette occasion le roi fut le moins sage :
Il lorgna du voisin le modeste héritage.
On avait fait des plans, fort beaux sur le papier, Où le chétif enclos se perdait tout entier.
Il fallait, sans cela, renoncer à la vue, Rétrécir les jardins, et masquer l'avenue.
Des bâtiments royaux l’ordinaire intendant Fit venir le meunier, et d’un ton important : € [nous faut ton moulin ; que veux-tu qu’on t’en donne? — Rien du tout, car j'entends ne le vendre à personne. Il vous faut est fort bon…...mon moulin est à moi... Tout aussi bien, au moins, que la Prusse est au roi. —Allons,ton dernier mot,bonhomme,et prends-y garde — Faut-il vous parler clair ?-Oui.-C'est que je le garde: Voilà mon dernier mot.» Ce refus effronté Avec un grand scandale an prince est raconté. Il mande auprès de lui le meunier indocile ; Presse, flatte, promet; ce fut peine inutile, Sans- Souci s'obstinait. « Entendez la raiso: Sire, je ne peux pas vous vendre ma maison :
Mon vieux père y mourut, mon fils y vient de naitre;
C'est mon Postdam, à moi. Je suis trauchant peut-être: Ne l’êtes-vous jamais ? Tenez, mille ducats,
Au bout de vos discours ne me tenteraient pas.
Il faut vous en passer, je l'ai dit, j'y persiste.»
Les rois malaisément souffrent qu’on leur résiste, Frédéric, un moment par l'humeur emporté :
—Parbleu! de ton moulin c’est bien être entêté ;
Je suis bon de vouloir t’engager à le vendre!
Sais-tu que sans payer je pourrais bien le prendre ?
Je suis le maïtre.—Vous!.... de prendre mon moulin ?
Oui, si nous n'avions pas des juges à Berlin.»
Le monarque, à co mot, revient do son caprice.
Charmé que sous son règne on crût à la justice,
Il rit, ct so tournant vers quelques courtisans:
«Ma foi, mossienrs, je crois qu’il faut changer nos plans.
Voisin, garde ton bien ; j'aime fort ta réplique. »
Qu'aurait-on fait de micux dans une république ?
Le plus sûr est pourtant de no pas s’y ficr :
Ce même Frédéric, juste envers un meunicr,
Se permit maintes fois telle autre fantaisie :
Témoin ce certain jour qu’il prit la Silésie ;
Qu’à peine sur le trône, avide de lauriers,
Épris du vain renom qui séduit les gucrricrs,
Il mit l’Europe on feu. Ce sont là jeux de prince:
On respecte un moulin, on vole une province.