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CHAPITRE XXXII

Ce qui arrive lorsqu’un prince favorise une partie de la nation.

Lorsqu’un roi favorise une partie de la nation, on ne demande plus dans la distribution des places : quel est Cet homme; mais, de quelle opinion est cet homme ; on ne demande plus que peut faire cet homme; mais, qu’est-ce que cet homme pense.

COURS

Il résulte de là, que pour arriver aux dignités, aux emplois, il faut posséder non la capacité nécessaire, mais une opinion connue; et comme des hommes très bornés peuvent avoir cette opinion, ou la prendre quand ils ne l’ont pas, il arrive qu’avec la nullité la plus parfaite un homme est sûr de parvenir aux plus hauts emplois, et que tous les emplois se trouvent occupés bientôt par les hommes qui sont les moins capables de les remplir.

Gomme le peuple voit cette injustice et qu’il en souffre, il se révolte parce que la souffrance et l’injustice sont deux choses que les hommes de tous les pays comprennent et qui poussent les hommes de tous les pays à la révolte. Qu’arrive-t-il? c’eslq u’au moment de la lutte c’est. le mérite qui attaque, la nullité qui défend, de sorte

que, sentant la supériorité de ses forces, le parti de la nation peut dire à ses adversaires ce que disait Coudé à ses ennemis avant d’engager le combat :

« Si vous n’avez pas encore vu comment se perd une bataille, vous allez bientôt le voir. »

Et ce n’est pas fausse sécurité ou bravade de sa part, car le roi eût-il un mérite extraordinaire, ne pourrait malgré cela remporter la victoire.

D’abord parce qu’avec tout le génie possible, on ne peut, à la tête de dix raille hommes, en battre vingt-cinq millions.

Ensuite, parcequele génie du roi se trouve paralysé par l’incapacité de ceux qui se trouvent occuper dans l’État toutes les places importantes.

Lorsqu’un gouvernement favorise

s 18 cours de i/éoiSL. godvern.

«utre chose que le mérite , il est donc impossible qu’il ait un bien long règne, et toute nation qui a à sa tête un gouvernement semblable, ne doit avoir foi ni en sa durée, ni en son avenir.

Ce qui arrive lorsqu 1 un prince favorise la nâiion entière.

Lorsqu’au lieu de favoriser un parti, un roi favorise également la nation entière, alors depuis le premier jusqu’au dernier échelon del’échelle sociale, toutes les places se trouvent occupées par ceux qui les méritent le mieux. Ceux qui se trouvent appelés à administrer

COURS

l’État se trouvent être ceux qui sont les plus capables de le faire; et comme ils conduisent les affaires avec sagesse et prudence, la nation est heureuse et ne songe pas à se révolter.

Cependant, comme il y a toujours dans une nation des hommes qui ne se croient pas récompensés assez, des ambitieux déçus, des méeontens et des gens égarés prêts à courir aux armes, voyons un peu ce que ces gens peuvent faire.

Ces gens forment une multitude sans talens, sans prudence, sans force, car s’il y avait parmi eux des hommes plus éclairés et plus sages que ceux qui se trouvent à la tête des affaires, c’est qu’alors le mérite n’aurait pas été récompensé, et nous parlons ici du cas contraire.

Que peut-il dpnc résulter d’une lutte

où ceux qui n’ont pour eux ni le nombre, ni le génie, ni la prudence, combattent contre ceux qui possèdent tout ce dont les premiers manquent?

La victoire n’est pas assurée lorsqu’on est fort, mais lorsqu’on est le plus fort. Il ne faut pas qu’un gouvernement ait pour lui des gens capables, mais les gens les plus capables, ou sans cela il a l’infériorité et succombe. Au contraire,‘si un gouvernement a dans son sein les hommes du plus haut mérite qu’ait la nation, nécessairement ceux qui seront contre lui seront d’un mérite moindre, et l’issue de la lutte ne pourra être douteuse, car pour remporter la victoire il ne faut pas seulement avoir la force dans ses rangs, mais il faut faire en sorte que la faiblesse se trouve dans les rangs de ses adversaires, et cela arrive naturelle-

COÜKS

ment qùând un gouvernement récompense le mérite.

Aussi, il ne peut y avoir alors qu'un combat, parce que vos ennemis ne connaissent pas vos forces; mais une lois qu’ils en ont fait J'éprèuvc, ce combat ne se renouvelle plus; et entre des hommes agissant sans méthode, sans ordre, sans art', et des hommes agissant avec énergie, savoir et prudence, cet unique combat ne peut être un moment redoutable.

Eu récompensant le mérite, un gouvernement trouve encore un immense avantage, c’est qu’il en crée et eu fait naître.

Après une rosée du printemps on voit sortir de terre mille plantes qui n existaient pas la veille. La protection d’un gouvernement est celte rosée Ineondante, et partout oA un gouverne-

ment récompense le mérite , les hommes de mérite semblent sortir de terre.

S’il se contente de réprimer le mal sans récompenser le bien, il fait naître dans tous les esprits la crainte du mal, mais aussi l'indifférence du bien, et pour un état celte indifférence est le fléau le plus à craindre : il ne suffît pas que le mal reçoive sa punition , il faut que le bien reçoive sa récompense ; sans cela , personne n’a intérêt à le faire, à le défendre,; et ce que les hommes n ont pas intérêt à défendre, ils sont bien près de le laisser abattre; enfin, si un gouvernement peut être renversé par la haine, il peut être aussi renversé par l’indifférence, et ce danger est d’autant plus grand, qu’il ne frappe pas la vue d’abord, et échappe, par cela même, au coup d œil des hommes ordinaires.

COORS

Mais lorsqu’un gouvernement favorise le mérite, il fait le bonheur du pays; et comme un eorps brillant augmente toujours son éclat en raison des lumières dont il s’entoure, il augmente ainsi sa propre gloire. De plus, l’action d’un gouvernement sur sou peuple étant toute-puissante, un gouvernement étant, si j'ose m?exprimer ainsi, le moule immense ou le peuple vient se fondre , quand un gouvernement est bon, juste et grand, il étreint le peuple dans seYbras, réchauffe de son amour, par ce contact de tous les jours il lui fait prendre sa forme, et le peuple aussi devient alors bon , juste et grand.

Toutes les fois qu’un gouvernement protégera également le mérite , il se posera donc sur une base solide, inébranlable ; et, toute nation qui

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aura un gouvernement semblable aura raison d’avoir foi à sa durée cl à son avenir.

Fauu»a de la Reslauratiou,

Quand an gouverne ui* grand peuple , un vaste État, il faut avoir non seulement la for& d’un aigle, mais la v ue d un aigle. On ne gouverne pas avec des systèmes, un homme à systèmes est eu état de tout ruiner. £u politique, tout dépend des circonstances, et je me suis efforcé d’attirer

COTTBS

toujours l'attention sur cette "vérité, qui est la base de la science pratique.

En affaires d’État, les moyens d'exécution bons la veille 11 e sont plus bons le lendemain : le but est toujours le même, mais le chemin qui conduisait à un but la veille, conduit à un but tout différent le lendemain. 11 laut a<nr selon les hommes , selon les temps, si l’on veut toujours réussir ; et puisque les hommes et les temps changent, la politique exécutante est 1 art d observer ce changement et de régler ce qu’on fait d’après les circonstances.

Pour observer ce changement il faut avoir une vue qui puisse tout embrasser, tout comprendre.

Avec une vue courte on n’aperçoit que les objets les plus rapprochés et l’on néglige l’ensemble. Pu restauration n’aperçut ni les temps, ni les cir-

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constances, ni les hommes. Elle ne vil fjue quelques personnes qui T entouraient et oublia tout-à-fait qu’elle gouvernait la France : seulement comme on lui répétait qu’elle gouvernait, elle crut que gouverner c’était faire exécuter ses fantaisies, et au lieu de se plier aux besoins de trente millions d’hommes, elle voulut que trente millions d’hommes se pliassent à ses besoins.

Gomme elle avait formé dans l’État une classe privilégiée, elle voulut avoir aussi un culte privilégié auquel fût soumise la France.

Mais bien créer en administration »

c’est créer des choses en harmonie avec l’avenir, c’est-à-dire, que le temps doit consolider au lieu de détruire, et la restauration ne voyait pas qu’en créant ces corporations privilégiées, elle posait des principes désavanta-

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