‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 113 sur 186 · Boissier, Saint-Simon, p. 40 c[ passim · texte numérisé non relu

Boissier, Saint-Simon, p. 40 c[ passim

de Fénelon el Saint-Simon, rapprochés par les ducs de Beauvilliers et de Clievreuse, furent ravis de découvrir l'un chez l'autre des vues presque identiques sur la réformation de l'Etat, en particulier sur la nécessité de borner le despotisme du monarque et de restreindre le pouvoir excessif des ministres, en relevant la noblesse de son excessif abaissement. Ce fut comme un point lumineux dans la vie de Saint-Simon; il tenait sa revanche, et d'avance il la savourait. On sait quelle catastrophe nouvelle la lui arracha. Après de longues années, l'émotion qu'il en ressentit est encore toute vive : « La France tomba enfin sous ce dernier châtiment : Dieu lui montra un prince qu'elle ne méritait pas. La terre n'en était pas digne : il était déjà mûr pour la bienheureuse éternité... Plaise à la miséricorde de Dieu que je le voie éternellement dans la place où sa bonté sans doute l'a mis! »

Que valaient au juste ces plans de gouvernement dont ses poches étaient gonflées quand il passait chez le duc de Bourgogne? Nous en aurions peut-être une très haute idée si Saint-Simon n'avait, sous la Régence, traversé le pouvoir. 11 s'était parfois montré, môme dans les moments difficiles, l'ami de Phifippe d'Orléans, si ditïérent de lui pourtant par son caractère et par ses mœurs. Le régent, capable d'estimer sa personne, mais non pas de s'abandonner tout à fait à sa direction, lui donna une première satisfaction en instituant ces grands conseils, composés surtout de gentilshommes, et dont Saint-Simon avait rêvé de substituer l'autorité réglée à l'autorité arbitraire des secrétaires d'Etat. Saint-Simon fit lui-même partie du conseil de régence. Mais quel usage fit-il de son crédit au moment où s'off"rait l'occasion de se montrer un véritable homme d'Etat? Il supplia le régent de permettre que les ducs et pairs restassent couverts devant le parlement. Il proposa, il est vrai, une mesure plus sérieuse, la convocation des états généraux tous les cinq ans. Mais on n'est point à la veille de 1789, et Saint-Simon n'est pas Mirabeau. Dans la pensée de Saint-Simon, les états ne devaient être qu'un « corps de plaignants et suppliants ». Leur seul droit était d'adresser d'humbles remontrances au roi. Mais on leur permettait aussi d'assumer la responsabilité démesures odieuses, telles que la banqueroute, résolument conseillée par Saint-Simon. Il n'était question ni de liberté politique ni de tolérance religieuse, et Saint-Simon, si éloquent adversaire de la révocation de Fédit de Nantes dans ses Mémoires, s'opposait, dans la pratique, au

rappel des proteslants. Au reste, rinsUtulion des conseils ne dura que (rois ans, et le régime détesté par Saint-Simon fut rétabli.

Une autre satisfaction donnée par le régent à Saint-Simon, ce fut son envoi en Espagne comme ambassadeur pour en ramener l'infante, destinée d'abord au jeune Louis XV. Il quitta Versailles le 6 octobre 1721, à demi ruiné par les dépenses nécessaires pour soutenir son rang à l'étranger. A Baronne, il se « creva » d'huitres vertes; mais de Bayonne à Madrid, il fit maigre chère dans les auberges de la route. A Madrid, il lui fallut danser à la cour « avec trois cents livres de dorure sur le corps », et prendre part aux ennuyeuses chasses du roi, toujours les mêmes. Les sermons espagnols, les conversations et les repas de tous ces mangeurs d'ail, font croître en lui une irrésistible nostalgie. « Je pétille de m'en aller, » écrit-il au régent.

Quand il fut revenu, pourtant, le régent, dominé par Dubois et si différent de lui, d'ailleurs, par les mœurs et le caractère, lui témoigna une froideur significative. Bien que la toute-puissance d'un Dubois fût plus propre que toute autre à soulever dans l'àme de Saint-Simon ces révoltes du rang et de la vertu dont parle Taine, l'ami sincère du régent n'avait jamais heurté de front le valet du régent, devenu premier ministre et caj-dinal. On assure même qu'avant le voyage d'Espagne tous deux s'étaient embrassés avec une cordialité apparente; mais aucun d'eux n'était dupe de ces démonstrations, et le porti-ait de Dubois est un des plus tristement vivants que Saint-Simon ait tracés : « C'était un petit homme maigre, effilé, chafouin, à perruque blonde, à mine de fouine... Tous les vices combattaient en lui à qui en demeurerait le maître. Ils y faisaient un bruit et un combat continuel entre eux... » Saint-Simon ne disputa pas le régent h Dubois. Il s'éloigna de la cour; mais bientôt Dubois mourut, suivi de près par le régent (172.3), et la retraite de Saint-Simon dans ses terres fut définitive. Il avait alors quarante-huit ans, et depuis une trentaine d'années, avec d'assez longues interruptions sous la régence, il avait recueilli par écrit tout ce qu'il avait vu et entendu de notable, sans pourtant songei' peut-être à laisser après lui une histoire suivie. En 1729, il sentit plus que le désir, le besoin d'être historien. Les xMémoireH de Dangeau, mort en 1720, lui furent communiqués alors par le duc de Luynes, petit-fils de l'auteur. Il lut avec stupéfaction d'abord ce journal du coui'tisan

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exact et servile; puis, il ne put s'empêcher d'en couvrir les marges de notes indignées; enfin il en fit prendre une copie. Pendant quatre ou cinq ans, il l'étudia de près, avec fureur et pourtant avec précision. Bien médiocre était la valeur littéraire et morale de l'œuvre, mais non sa valeur comme document historique et chronologique. C'était un cadre admirable où Saint-Simon désormais pouvait disposer avec ordre des souvenirs jetés jusque-là un peu pêle-mêle. Vers 1739, sans le suivre toujours et sans le perdre jamais de vue, il commença à classer et à rédiger ses notes personnelles. C'est en 1743 qu'il achève le récit du règne de Louis XIV, et qu'il écrit son Parcdlùle des trois premiers Bourbons, sujet cher à son cœur et où il semble avoir voulu dégager la philosophie politique de son ouvrage, si le plus passionné des historiens peut avoir quelque chose de commun avec un philosophe.

En dehors de ce plaisir et de ce devoir, la fin de sa vie fut plutôt triste. Il vivait à l'écart de la cour; mais son isolement ne l'empêchait pas de voir la misère grandissante du peuple et de la dénoncer au cardinal de Fleury, non sans lui demander de jeter sa lettre au feu'. En 1743, il fut frappé au cœur par la mort de sa femme : plus tard, il demandera, dans son testament, que leurs deux cercueils soient réunis par des crampons de fer et désormais inséparables. En 1746, il voyait mourir son fils aîné, le duc de Ruffec; en 1755, son fils cadet, peu avant sa propre mort. Sa fille aînée était contrefaite et fut mal mariée au besogneux prince de Chimay. Le vide se faisait peu à peu à l'hôtel de la rue de Grenelle, et Saint-Simon y mourait lui-même le 2 mars 1753, quatre ans après avoir terminé son œuvre.

Histoire des papiers de Saint-Simon. — Le « Parallèle des trois premiers Bourbons ».

Les scellés avaient été apposés à Paris, au domicile de Saint- Simon, et à la Ferté-Vidame. Nous avons l'ordonnance royale du 21 décembre 1760, qui enjoignit de transporter tous les papiers du mort^ au ministère des Affaires étrangères.

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