De l'égalité (les se.crs, 1GT
Il est nécessaire de m'expliquer sur les études des filles. Ce sera sans doute un grand paradoxe, qu'elles doivent apprendre autre chose que leur catéchisme, la couture et divers petits ouvrages, chanter, danser, et s'habiller à lamodi', faire bien la révérence, et parler civilement ; car voilà en quoi l'on fait consister, pour l'ordinaire, toute leur éducation. 11 est vrai qu'elles n'ont pas besoin de la plupart des connaissances que l'on comprend aujourd'hui sous l; nom d'Études : ni le latin, ni le grec, ni la rhétorique ou la philosophie des collèges ne sont point à leur usage; et si quelques-unes, plus curieuses que les autres, ont voulu les apprendre, la plupart n'en ont tiré que de la vanité, qui les a rendues odieuses aux autres femmes, et méprisables aux hommes. Delà cependant on a conclu, comme d'une expérience assurée, que les femmes n'étaient pas capables d'études : comme si leur âme était d'une autre espèce que celle des hommes, comme si elles n'avaient pas aussi bien que nous une raison à conduire, une volonté à régler, des passions à combattre, une santé à conserver, des biens à gouverner, ou s'il leur était plus facile qu'à nous de satisfaire à tous ces devoirs sans rien apprendre. Il est vrai que les femmes ont pour l'ordinaire moins d'application, moins de patience pour raisonner de suite, moins de courage et de fermeté que les hommes, et que la constitution de leur corps y fait quelque chose, quoique sans doute la mauvaise éducation y fasse plus ; mais en récompense elles ont plus de vivaciti' d'esprit et de pénétration, plus de douceur et de modestie, et si elles ne sont pas destinées à de si grands exploits que les hommes, elles ont d'ailleurs beaucoup plus de loisir, qui dégénère en une grande corruption de mœurs, s'il n'est assaisonné de quelque étude.
Une remarque ingénieuse de Fleury, et qui n'est pas chez Fénelon, c'est qu'en France particulièrement on doit souhaiter que les lemmes soient éclairées et raisonnables, à cause du crédit dont elles jouissent dans le monde. Quand il en vient au « programme « d'instruction, il satisfait moins le lecteur moderne. Que doit-on enseigner aux filles? Les principes d'une religion solide, mais non savante ni superstitieuse ; l'art de raisonner, sans les grands mots abstraits de la logique; les exercices du corps, dont les femmes ont un pressant besoin, puisqu'elles sont les mères des garçons aussi bien que des filles ; la grammaire, mais seulement pour les mettre à même de lire et d'écrire correctement une lettre; l'arithmétique pratique; les soins du ménage et de l'économie domestique ; la jurisprudence commune, u Elles se peuvent passer de tout le reste des études, du latin et des autres langues, de l'histoire, des mathématiques, de la poésie et de toutes les autres curiosités. Elles ne sont pas destinées aux emplois qui rendent ces études nécessaires ou utiles, et plusieurs en titreraient de la vanité. 11 vaudrait mieux toutefois qu'elles y employassent les heures de leur loisir qu'à lire des romans, à médire, jouer ou parler de leurs jupes et de leurs rubans. «Cette dernière réllexion n'infirme-t-elle pas les conclusions qui précèdent? Fénelon, dont le
pi-ogramnie n'est guère plus ambitieux, a pourtant sur ce point montré plus de clairvoyance et de largeur desprit. C'est à lui surtout, mais c'est un peu aussi à Fleury qu'on doit le mouvement d'opinion qui peu à peu gagna les esprits les plus attachés à la tradilion, et qui devait dicter au janséniste Rollin lui-même ces paroles d'une sagesse encore hai^die, mais dont la hardiesse n'étonnait plus :
L'affectation de science et de bel esprit ne convient à personne, et encore moins aux dames; mais s'ensuit-il qu'elles doivent être condamnées à une grossière ignorance? L'étude que je leur conseille ici ne les empêchera point de s'acquitter exactement de tous leurs devoirs, d'apprendre à travailler utilement des mains, d'entrer dans tous les soins du ménage, de s'instruire d'tout ce qui regarde une sage économie. Loin d'être un obstacle à ces devoirs, l'étude dont je parle les y conduira naturellement et leur en rendra la pratique plus facile, en leur donnant un esprit plus sérieux, plus exact, plus solide, plus capable d'ordre, d'attention, de travail, en leur faisant aimer davantage leurs maisons et en leur apprenant à se passer de compagnie. Elles ne feront jamais parade de ce qu'elles auront appris, et ne se feront distinguer des autres que par une plus grande modestie. L'avantage qu'elles tireront de leurs connaissances sera de n'être pas obligées, pour éviter l'ennui et le dégoût d'une vie désoccupée, d'en remplir le vide par le jeu, par les s[)ectacles, l)ar des visites inutiles, par des conversations frivoles; et d'être en état, après qu'elles auron satisfait aux bienséances de leur condition, de se réserverdcs moments précieux oîi, libres et retirées, elles puissent s'occuper des lectures capables de nourrir agréablement leur esprit, et de remplir leur cœur d'une joie solide et durable, en lui montrant le seul bien qui peut le rendre heureux*.
Molière et Féneloii. — I.a partie critique de « rÉducation <les filles ».
Parmi ces « précurseurs » plus ou moins directs de Fénelon, il est difficile d'oublier Molière, dont les Femmes savantes furent représentées quinze ans avant la publication de VÉducation des filles. Fénelon, au reste, ne l'oublie pas lui-même, car il semble bien répondi-e à Molière dans des passages tels que celui-ci :
Pour les filles, dit-on. Une faut pas qu'elles soient savantes : la curiosité les rend vaines et précieuses ; il suffît qu'elles sachent gouverner un jour leur ménage, et obéir à leurs maris sans raisonner. On ne manque pas de se servir de l'expérience qu'on a de beaucoup de femmes que la science a rendues