I. Traité des lUiiJus, conclusion du livre I
)iclicules : après quoi, on se croit en droit d'abandonner aveuglément les iilie^ à la conduite de mères Ignorantes et indiscrètes. // est vrai qu'il faut craindre de faire des savantes ridicules... Mais que s'ensuit-il de la faiblesse dos femmes? Plus elles sont faibles, plus il est important de les fortifier.
Autant il serait puéril d'instituer une comparaison en règle entre une comédie faite pour amuser la foule aux dépens de certains ridicules, et un ouvrage d'éducation, aristocratique au fond par l'esprit, autant il est utile de marquer le progrès accompli des Femmes savcmtcs à YÈdiimlion des filles.
Le point de départ du livre de Fénelon semble d'abord absolument opposé : tandis que Molière, en effet, est surtout frappé des abus pédantesques d'une instruction mal comprise^, Fénelon est épouvanté de la vanité d'un savoir superficiel et frivole. C'est que chacun d'eux se place à un point de vue différent aussi : poète comique, ennemi de toutes les affeclalions, Molière se rit des excès que note et fixe pour toujours son observation pénétrante; pédagogue insinuant, aimant, Fénelon descend au fond des âmes et s'elfraye de les trouver vides. L'un a tous les dons de l'esprit élevé jusqu'au génie; l'autre y ajoute une chaleur de cœur sans laquelle tous les dons de l'esprit sont peu de chose en pareille matière, et ces nobles inquiétudes de l'âme chrétienne que ne connaît pas toujours le plus parfait honnête homme. En apparence, c'est Molière qui avait la supériorité de l'expérience : il touchait à la fin de sa carrière; il avait beaucoup vu et beaucoup retenu. Mais le jeune aumônier des Nouvelles Catholiques, en bien peu d'années, avait pénétré plus avant que lui dans les consciences féminines.
Ce sont les ressemblances pourtant qui frappent d'abord la vue, si l'on considère surtout la partie critique du livre de Fénelon. Le chapitre II [Inconvénients des éducations 07\linai7rs) est tout critique, et le souvenir de Cathos et de Madelon, de Bélise et de Philaminte, que Fénelon l'ait voulu ou non, est évoqué par tel passage où la préciosité et le pédantisme sont peints des mêmes traits, mais non pas ridiculisés du même ton que dans les Femmes savantes.
Los personnes instruites et occupées à des choses sérieuses n'ont d'ordinaire qu'une curiosité médiocre ; ce qu'elles savent leur donne du mépris pour beaucoup de choses qu'elles ignorent ; elles voient l'inutilité et le ridi-
1. Presque tous les hommes du xvii« siècle le sont comme lui et avant lui. B;ilza< écrit ;i M"" Desloges (20 sept. 1628): >< La pédanterie n'est pas supportable en nu maître es arts : comment le sera-t-elle on une femme ? »
cille de la plupart des choses que les petits esprits,' qui ne savent rien et qui n'ont rien à faire, sont empressés d'apprendre.
Au contraire, les filles mal instruites et inappliquées ont une imagination toujours errante. Faute d'aliment solide, leur curiosité se tourne en ardeur vers les objets vains et dangereux. Celles qui ont de l'esprit s'érigent souvent un précieuses, et lisent tous les livres qui peuvent nourrir leur vanité ; elles se passionnent pour des romans, pour des comédies, pour des récits d'aventures chimériques, où l'amour profane est mêlé. Elles se rendent l'esprit visionnaire, en s'accoutumant au langage magnilique des héros de romans ; elles se gùtent même par là pour le monde : car tous ces beaux sentiments en l'air, toutes ces passions généreuses, toutes ces aventures que l'auteur du roman a inventées pour le plaisir, n'ont aucun rapport avec les vrais motifs qui font agir dans le monde et qui décident des alïaircs, ni avec le mécompte qu'on trouve dans tout ce qu'on entreprend.
Une pauvre fille, pleine du tendre et du merveilleux qui l'ont charmée dans ses lectures, est étonnée de ne trouver point dans le monde de vrais personnages qui ressemblent à ces héros : elle voudrait vivre comme ces princesses imaginaires qui sont, dans les romans, toujours charmantes, toujours adorées, toujours au-dessus de tous les besoins. Quel dégoût pour elle de descendre de l'héroïsme jusqu'au plus bas détails du ménage !
Quelques-unes poussent leur curiosité encore plus loin, et se mêlent de décider sur la religion, quoiqu'elles n'en soient point capables. Mais celles qui n'ont pas assez d'ouverture d'esprit pour ces curiosités en ont d'autres qui leur sont proportionnées : elles veulent ardemment savoir ce qui se dit, ce qui se fait, une chanson, une nouvelle, une intrigue; recevoir des lettres, lire celles que les autres reçoivent ; elles veulent qu'on leur dise tout, et elles veulent aussi tout dire ; elles sont vaines, et la vanité fait parler beaucoup ; ellessont légères, et la légèreté empêche les réflexions qui feraient souvent garder le silence.
Molière n'avait pas songé à ce pédantisme des femmes qui (ir-cidenl sur la religion ; mais les autres traits sont de lui ou de Desmarels, l'auteur des Visionnaires, à moins que Fénelon ne les ait pris simplement dans la réalité qu'il avait tous les jours sous les yeux-. Ailleurs, au cliapilre X, c'est bien encore du ridicule éternel des précieuses et des femmes savantes que Fénelon se montre préoccupé.
Ce qui reste à faire, c'est de désabuser les filles du bel esprit. Si on n'y prend garde, quand elles ont quelque vivacité, elles s'intriguent, elles veulent parler de tout, elles décident sur les ouvrages les moins proportionnés à leur capacité, elles affectent de s'ennuyer par délicatesse. Une fille ne doit parler que pour de vrais besoins, avec un air de doute et de déférence ; elle ne doit pas même parler des choses qui sont au-dessus de la portée commune des tilles, quoiqu'elle en soit instruite.
Ces travers ont donc survécu au grand comique qui les avait éclairés d'une si vive lumière, puisque Fénelon doit les combattre à nouveau ; mais, si la matière de l'observation est restée la même, le point de vue d'où on l'observe a bien changé.
Le point de vue tout profane et, pour ainsi dire, tout extérieur de Molière, c'est celui du monde, de la vie en société ; Fénelon considère, non pas uniquement, mais avant lout, la vie intérieure de l'àme. Il ne dédaigne pas non plus, sans doute, le point de vue de la vie en commun, surtout dans le cercle de la famille; mais là même ses conseils n'ont rien de vulgairement utilitaire ; c'est la bonne entente qu'il désire, alors que d'autres se contentent trop facilement de la bonne soupe. Il ne se lasse pas d'insister sur cette idée que le rôle de la femme doit être lout domestique, qu'à son influence morale elle ne pourrait sans péril essayer de substituer une influence de science ou d'esprit. Aussi a-t-il soin de poser en principe qu'il faut proportionner l'instruction à la condition et aux besoins d'une lille, en réservant une instruction plus modeste aux filles d'une condition moins relevée. Le principe peut être contesté, mais l'intention est bonne : il craint, si l'on raffine trop l'esprit de certaines femmes, qu'on ne leur inspire le dégoût des devoirs plus obscurs qu'elles ont à remplir. Clirysale eûtétédecet avis, mais n'aurait pas manqué de fausser la pensée en l'outrant ; lilus avisé, Fénelon voit plus clairement la grande place qui est réservée à la femme dans la société moderne. Ghrysale eût lu avec plaisir, dans ce livre, l'éloge de l'économie et des vertus économiques; il eût applaudi à cette définition des devoirs essentiels des femmes : « La nature leur a donné en partage l'industrie, la propreté et l'économie, pour les occuper tranquillement dans leurs maisons ; » il n'eût pas pu, enfin, ne pas approuver en gros un livre dont les dernières lignes leur recommandent, au nom du Saint-Esprit même, « la simplicité des mœurs, l'économie et le travail». Mais en maint autre endroit il eût manifesté sa surprise; son bon sens un peu épais n'eût pas compris certains scrupules délicats, ou se serait alarmé de certaines concessions relativement hardies. Non que Ghrysale perde entièrement de vue les devoirs moraux de la femme : il veut qu'elle sache
Former tiux bonnes mœurs l'esprit de ses enfants;
mais la « philosophie « qu'il lui permet manque d'horizon, et lui, le mari, il voit dans la femme moins une épouse qu'une maîtresse de maison, qui fait aller son ménage, a l'œil sur ses gens, règle avec économie la dépense. 11 est vrai que sa fille, la charmante Henriette, est là; mais réalise-t-elle l'idéal de la
DE L'EDUCATION DES FILLES il
femme instruite sans pédantisme que veut former Fénelon? Il est permis d'en douter et de croire que chez celle-ci la part du sentiment — même sans parler du sentiment relipiieux — serait plus grande. A son éducation, livrée à des influences contraires, dont elle a su s'affranchir, elle doit la fermeté de son esprit et la décision de son caractère : la jeune fille élevée par Fénelon ne parlerait pas à Trissotin comme Henriette lui parle. Sur son instruction, nous savons peu : elle a sans doute des « clartés de tout » , puisque Clitandre ne les refuse pas aux femmes. Mais Clitandre se borne à consentir à ce que les femmes ne soient pas tenues dans l'ignorance; Fénelon proclame avec éloquence la nécessité de l'instruction, d'une instruction assez étendue pour le temps. Il est vrai que le robuste bon sens de Molière l'a préservé de l'esprit de chimère, dont ne s'est pas toujours gardé Fénelon ; mais les exagérations chimériques mêmes de Fénelon sont rachetées par un don que personne n'avait eu avant lui en pareil sujet, le don de sympathie. Et les chimères sont rares dans ce livre où M. Gréard admire précisément le sens du réel, où les modernes lisent encore avec profit des réflexions profondément sensées, comme celle-ci, qui signale le danger d'une confusion possible entre l'éducation des femmes et celle des hommes : « La science des femmes, comme celle des hommes, doit se borner à s'instruire par rapport à leurs fonctions : la différence de leurs emplois doit faire celle de leurs études. »
L<a coiuposîtiou; souplesse et laisscv^allei* de la causerie. Analyse sommaire.
Mais défions-nous des louanges hyperboliques dont Fénelon lui-même n'eût pas voulu. Dans son Éloge de Fénelon, Maury dit avec emphase : « Son traité de ['Éducation des filles devient le code universel des épouses et des mères. » Non, c'est une œuvre de jeunesse à laquelle un charme de jeunesse reste attaché, mais qui de la jeunesse a la mollesse un peu abandonnée comme la grâce. Écrit au xvii'^ siècle, le « traité » qu'exalte Maury ne saurait être le « code » définitif de la pédagogie féminine. Mais il ne faut même pas le prendre pour un traité et le juger comme tel. Ce petit livre aie laisser aller delà lettre, les replis sinueux
de la causerie. Point d'enchaînement systématique, de transitions marquées ; à certains endroits même, serable-t-il, point de suite, ou plutôt une suite insensible, car Fénelon ne marcho pas au hasard, mais la composition flotte çà et là, comme indécise, et cette indécision même est une grâce de plus; mais la grâce ne se passe jamais impunément de la force, et des longueurs subsistent, des négligences, des contradiclions même. Un regard rapide jeté sur l'ensemble ne sera donc pas inutile. Dès le début, avec une décision qui ne lui est pas habituelle. Fénelon pénètre au cœur même de son sujet : rien n'est plus important que l'éducation des filles, mais aussi rien n'est plus négligé. Quelle différence avec les soins qu'on prend de l'éducation des garçons!
Rien n'est plus négligé que l'éducation des filles, La coutume elle caprice tlos mères y décident souvent de tout : on suppose qu'on doit donner à ce sexe peu d'instruction. L'éducation des garçons passe pour une des principales affaires par rapport au bien public; et quoiqu'on n'y fasse guère moins do fautes que dans celle des filles, du moins on est persuadé qu'il faut beaucoup de lumières pour y réussir. Les plus habiles gens se sont appliqués adonner des règles dans celte matière. Combien voit-on de maîtres et de collèges! Combien de dépenses pour des impressions de livres, pour des recherches de sciences, pour des méthodes d'apprendre les langues, pour le choix des professeurs ! Tous ces grands préparatifs ont souvent plus d'apparence que de solidité; mais enfin, ils marquent la haute idée qu'on a de l'éducation des garçons.
Fénelon accorde que les femmes ont l'esprit, comme le corps, plus faible que les hommes, qu'il n'est point à propos de les engager dans des études trop étendues ou trop particulières dont elles pourraient s'entêter. Mais plus elles sont faibles, plus elles ont besoin d'être fortifiées, pour être à la hauteur de leurs devoirs, dontp'énelon montre l'importance (chapitre I""^).
« Voilà ce qui prouve l'importance de bien élever les filles; cherchons -en les moyens. » La transition est d'une netteté irréprochable; mais Fénelon s'échappe aussitôt, et, avant d'indiquer les moyens, esquisse une critique des « éducations ordinaires n (chapitre II). Il excelle à relever ainsi, par quelques digressions piquantes, ce qu'un ouvrage purement didactique pourrait avoir d'un peu monotone. Cette digression n'est pas> d'ailleurs, un hors-d'œuvre; avant de jeter « les premiers fondements » de l'éducation vraie (chapitre III), il convient de ruiner les fondements de l'éducation mal entendue. Du chapitre III jusqu'au chapitre IX, c'est de l'éducation des enfants qu'il s'agit, de l'éducation morale avant tout, mais sans préjudice de-
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réducalion physique. Toute celle éducation est dominée par le principe dout Rousseau abusera, mais qui alors marque une réaction salutaire contre la routine d'une pédagogie surannée : i< Il faut se contenter de suivre et d'aider la nature. » Sur l'éducation de la curiosité chez l'enfant il y a là des pages précises et neuves; mais le chapitre IV {Imitation à craindre) est superticiel et bien court, mal rattaché au chapitre V [Instructions indirectes), qui est de beaucoup le plus développé de l'ouvrage. C'est qu'ici se développe à l'aise la méthode essentielle, chère à Fénelon, la méthode indirecte, lente, aimable, qu'annonce suffisamment le sous-titre : Il ne faut pas jiresser les enfants. Poussée à l'extrême, la méthode est discutable, mais elle sert de point de départ à une psychologie de l'enfant, qui est d'un observateur exact et d'un pédagogue consommé.
Entrant plus avant dans le détail, Fénelon recommande de profiter du goût qu'ont les enfants pour les fables et pour les histoires, et de captiver par là leur imagination (chapitre VI). C'est la méthode qu'il suivra lui-même dans l'éducation du duc de Bourgogne. 11 l'applique ici à l'histoire sainte elle-même et à la suite de la religion à travers les âges, à l'exposition et à l'explication des dogmes, que des images sensibles devront rendre intelligible à l'imagination des enfants. Longuement, dans les chapitres VII et VIII, Fénelon insiste sur l'enseignement des principes de la religion, sur la lecture du Décalogue, sur les sacrements.
C'est seulement à partir du chapitre IX qu'il abandonne, comme à regret, les enfants pour revenir aux filles, par une transition facile: « rs'ous avons encore à parler du soin qu'il faut prendre pour préserver les filles de plusieurs défauts ordinaires à leur sexe. » Parmi ces défauts, les principaux sont l'intempérance de la parole et le naturel artificieux, le goût da luxe et des ajustements dont on tire vanité , le penchant au bel esprit et à la fausse délicatesse (chapitres IX et X). Fénelon y oppose les devoirs sérieux de la femme, surtout de la mère; il envisage surtout son rôle dans la vie de la famille, mais sans fermer les yeux à son rôle dans la société (chapitre XI). Il n'est pas jusqu'aux devoirs de la maîtresse de maison envers ses domestiques qui ne soient traités h. fond. Mais on ne voit pas bien comment Fénelon passe de ces « devoirs » du gouvernement domestique à l'énumération rapide des connaissances qui sont nécessaires aux filles ; cette énumération remplit la majeure partie du chapitre XII. Il est vrai que Fénelon semble
s'èlre appliqué à ne pas séparer l'éducation de rinstruction. Le livre se termine par un treizième chapitre sur le choix des gouvernautes, et par le porirail de la femme forte tel que Ta tracé Salomon.
Cette analyse sommaire suffit à montrer et que la composition de l'ouvrage est un peu lâche, et que la proportion des développements y est inégale, et aussi, pourtant, que ces développements se ramènent à quelques idées générales dont la suite est suffisamment nette et logique :
L'éducation des filles est une chose très importante et très négligée. Il faut donc la reprendre par les premiers fondements.
C'est sur l'éducation de l'enfant qu'il faut fonder l'éducation de la jeune fille. Étudions donc et connaissons l'enfant; accommodons à sa nature nos méthodes d'éducation religieuse et morale.
Même après cette éducation première, nous aurons à combattre certains défauts particuliers aux filles. Nous ne les combattrons efficacement qu'en leur faisant comprendre quels sont leurs devoirs, en fortifiant par là leur àme, et, d'autre pari, en éclairant leur esprit par une instruction sagement réglée. Ce sera la lâche des parents d'abord, puis des personnes soigneusement choisies sur qui ils se reposeront de ce soin.
Une analyse peut dégager ces lignes essentielles d'un enchevêtrement de détails d'ailleurs séduisants; mais ce qu'aucune analyse ne rendra, c'est la souplesse facile et le mol abandon de cette causerie familière et pourtant élevée, ici doucement ironique, là poétique, avec des traits qui ravisseat : « On ne doit verser dans un réservoir si petit et si précieux que des choses exquises... Le cerveau des enfants est comme une bougie allumée dans un lieu exposé au vent; sa lumière vacille toujours. » Point de termes d'école, de grands mots abstraits: on sent un honnête homme, d'une distinction naturelle. Cette aisance et cette grcàce charmantes, M. Nisard lui-même les reconnaît, mais pour la première partie seulement. D'après lui, Fénelon, vite fatigué, n'aurait pas su attacher à la fin de son ouvrage le même intérêt qu'au commencement. Il est vrai que Fénelon se répète parfois et que çà et là le développement languit ; mais presque tous les derniers chapitres sont parmi les plus importants et les plus nouveaux de l'ouvrage. Et jusqu'au bout l'intérêt en est soutenu par une jeunesse de style, par une candeur de ton qui sont une convenance de plus avec le sujet.
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€c qu'il y a de particulier à Féuelou daus 1' « Éducation des elles ». — Le prêtre. — Le geutillioiuuie.
Vei'S le milieu, quelques chapitres, particulièrement le chapitre sur le Décalogue, peuvent sembler aujourd'hui d'un caractère bien spécial, et l'on serait tenté de les abréger, sinon de les supprimer. Mais ne nous y trompons pas, là était le cœur même du livre pour Fénelon. 11 était prêtre, et ce caractère de prêtre se retrouve partout dans son œuvre. Aumônier des Nouvelles Catholiques, il leur donnait, dit le P. Querbœuf, des règlements, des méthodes simples et claires, proportionnées ;i leur degré d'intelligence. Il était né pédagogue à ce point que tous ses ouvrages sont en quelque façon des ouvrages de pédagogie : pédagogie morale ou littéraire, politique ou religieuse, peu importe ; mais il était naturel que, dans la pédagogie, c'est à la partie religieuse qu'il revint de préférence. En même temps qu'il dirigeait les consciences des nouvelles converties, peut-être mal affermies dans leur conversion, il faisait le catéchisme aux enfants à Sainl-Sulpice.
De là des avantages compensés par des inconvénients. Pour indiquer ceux-ci d'abord, il est clair que, sans avoir la dureté de Bossuel, Fénelon ne saurait voir la femme des mêmes yeux que les pédagogues modernes et que, s'il s'applique à définir ses devoirs, il ne songe pas même à définir ses droits. Il se borne, en chrétien, à écrire, et c'est déjà beaucoup pour l'époque : « La vertu n'est pas moins pour les femmes que pour les hommes : sans parler du bien ou du mal qu'elles peuvent faire au public, elles sont la moitié du genre humain, racheté du sang de Jésus-Christ et destiné à la vie éternelle. » Mais presque partout il lui fait une situation subordonnée, et plus d'une fois il témoigne à son égard d'une certaine défiance, par exemple quand il condamne à l'avance sans réserves le principe des écoles mixtes : « Point de garçons avec les filles, » ou lorsqu'il signale le^ dangers des arts d'agrément, qu'il n'interdit pas ab. solumentsans doute, mais pour les raisons les moins profanes.
Il est tout simple que Fénelon conseille de tourner le premier usage de la raison chez les enfants à connaître Dieu; mais à Dieu l'Église est intimement associée.
11 faudrait poser comme le principal fondement raiitoritc de l'Église, épouse du fils de Dieu et mère do tous les fidèles : « C'est elle, direz-vous, qu'il faut écouter, parce que le Saint-Esprit l'éclairé pour nous expliquer les Écritures; on ne peut aller que par elle h Jésus-Christ. » Ne manquez pas de relire souvent avec les enfants les endroits o'i Jésus-Christ promet de soutenir et d'animer l'Église, afin qu'elle conduise ses enfants dans la voie dii la vérité. Surtout, inspirez aux filles cette sagesse sol)re et tempérée que saint Paul recommande; faites-leur craindre le piège do la nouveauté, dont l'amour est si naturel à leur sexe; prévenez-les d'une horreur salutaire pour toute singularité en matière de religion ; proposez-leur cette perfection céleste, cette merveilleuse discipline qui régnait parmi les premiers chrétiens; faites-les rougir de nos relâchements; faites-les soupirer après cette pureté évangélique; mais éloignez avec un soin extrême toutes les pensées de critique présomptueuse et de réformation indiscrète. Songez donc il leur mettre devant les yeux l'Évangile et les grands exemples de l'antiquité; mais ne le faites qu'après avoir éprouvé leur docilité et la simplicité do leur foi : revenez toujours à l'Eglise.
L'inconvénient de ce mélange des choses religieuses et des choses morales, c'est qu'il n'est point facile aux hommes de définir et de fixer à tout jamais la « vérité » ni même l'orthodoxie pure. Kéiielon faisait son devoir de prêtre et d'aumônier des Nouvelles Catholiques en conseillant de préparer doucement les filles contre les discours des calvinistes; mais ne J"eût-on pas étonné alors, si on lui eût dit qu'il allait être Lientùt lui-même suspect de nouveauté en matière de doctrine?
Cela dit, il faut louer les ingénieux efforts de Fénelon pour peindre à l'imagination vive et tendre des enfants « la religion belle , aimable et auguste , au lieu qu'ils se la représentent d'ordinaire comme quelque chose de triste et de languissant »,, pour les mettre en garde contre certaines dévotions superstilieuses qu'un zèle indiscret introduit; pour leur faire com- [irendre « que la lettre tue et que c'est l'esprit qui vivifie^ c'est-à-dire que la simple observation du culte extérieur est inutile et nuisible, si elle n'est intérieurement animée par l'esprit d'amour et de religion >>. Bien qu'il insiste sur cette idée (c que les cérémonies ne sont pas la religion même, qu'elle est toute au dedans, puisque Dieu cherche des adorateurs en espritet en vérité; qu'il s'agit de l'aimer intérieurement, et de nous regarder comme s'il n'y avait dans toute la nature que lui et nous; qu'il n'a pas besoin de nos paioles, de nos postures, ni même de notre argent; que ce qu'il veut, c'est nous-mêmes; que si on n'entre dans les vrais sentiments d'amour de Dieu, de renoncement aux biens temporels, de mépris de sol-même^ et d'horreur pour le monde, on fait du christianisme un fantôme
trompeur pour soi et pour les autres » ; il n'est pas encore le mystique qui s'etforcera d'anéantir la personnalité et de réduire toute la vie morale à une contemplation passive*. Il s'intéresse à la vie, et, s'il l'envisage parfois à un point de vue trop exclusivement ecclésiastique, il blâme avec énergie les vocations religieuses forcées; s'il arrête la pensée des jeunes filles sur la grave pensée de la mort, c'est pour les entretenir tout aussitôt, avec sérieux et hardiesse, de l'état de mariage.
A ce point de vue, rien de plus instructif que la Lettre à une dame de qualité , sur Védacation de sa fille, vraie lettre de direction morale et pédagogique, et que l'on joint d'oidinaire au mémoire dont elle est, en effet, le complément naturel. Fénelon ne craint pas d'y mettre en lumière la supériorité de l'éducation de la famille sur l'éducation du couvent.
si un couvent n'est pas réguliei", elle y verra la vanité en honneui', ce qui est le plus subtil de tous les poisons pour une jeune personne. Elle y entendra parler du monde comme d'une espèce d'enchantement, et rien ne fait une plus pernicieuse impression que celte image trompeuse du siècle, qu'on regarde de loin avec admiration, et qui en exagère tous les plaisirs, sans en montrer les mécomptes et les amertumes. Le monde n'éblouit jamais tant que quand on le voit de loin sans l'avoir jamais vu lie près , et sans être prévenu contre sa séduction. Ainsi , je craindrais un crnivent mondain encore plus que le monde même. Si, au contraire, un i-ouvent est dans la ferveur et dans la régularilé de son institut, une jeune liile de condition y croît dans une profonde ignorance du siècle. C'est sans doute une heureuse ignorance, si elle doit durer toujours. Mais si cette fille sort de ce couvent et passe, à un certain âge, dans la maison paternelle, où le monde aborde, rien n'est plus à craindre que cette surprise et que ce Lrand ébranlement d'une imagination vive. Une fille qui n'a été détachée du monde qu'à force de l'ignorer, et eri qiîl la vertu n'a pas encore jeté de profondes racines, est bientôt tentée de croire qu'on lui a caché ce qu'il y a de jdus merveilleux. Elle sort du couvent comme une personne qu'on aurait nourrie dans les ténèbres d'une profonde caverne et qu'on ferait tout d'un coup passer au grand jour. Rien n'est plus éblouissant que ce passage imprévu et que cet éclat auquel on n'a jamais été accoutumé. Il vaut beaucoup mieux qu'une fille s'accoutume peu à peu au monde auprès d'une mère^ pieuse et discrète, qui ne lui en montre que ce qu'il lui convient d'en voir, qui lui en découvre les défauts dans les occasions, et qui lui donne l' exempledo n'en user qu'avec modération, pour le seul besoin.
Dans la lettre pas plus que dans le mémoire il n'épargne (1 le caractère vain et ridicule des femmes qui affectent d'être savantes » ; qui no peuvent rien savoir qu'à demi; qui se flat-
1. Miuhclet voit là, sans raison, un calcul, et dit : " Un seul mot de mysticité dit trop tôt l'eût perdu près de ses maîtres de Saint-Sulpice, chez son patron Bossuet et surtout à Versailles. »
lent d'êlre des génies supérieurs dans leui' sexe, décident sur tout, même sur la tliéologie. Tout est perdu, il le répète, si la femme s'entête du bel esprit et se dégoûte des soins domestiques; et il revient au portrait de la i'emme forte selon les Proverbes, qui « fde, se renferme dans son ménage, se tait, croit et obéit ». Mais il conseille à la mère de gagner avant tout le cœur de sa fille, de ne pas relïaroucher sur la piété par une sévérité inutile, de lui laisser une liberté honnête et une Joie innocente, de l'accoutumer, en revanche, « à considérer avec compassion les misères affreuses des pauvres, et à sentir combien il est indigne de l'humanité que certains hommes, qui ont tout, ne se donnent aucune borne dans l'usage du superflu, pendant qu'ils refusent le nécessaire aux autres. »
Et pourtant ce chrétien, ce prêtre, est un gentilhomme. On ne comprendrait rien à son livre si l'on ne voyait qu'il est destiné à une élite, et si l'on essayait d'en accommoder toutes les prescriptions aux besoins de notre société démocratique. Dès le chapitre II, Fénelon accuse ces femmes flatteuses qui, par des complaisances basses, s'insinuent dans la conflance des jeunes filles, et nous sentons que ces jeunes filles ne peuvent être que des filles de maison. Le dernier chapitre du livre est consacré au choix d'une gouvernante. Si on l'oubliait, on s'étonnerait de la place importante qui, dans la revue des connaissances indispensables, est faite aux règles, aux termes mêmes du droit (donations, substitutions, biens meubles et immeubles, etc.). Un peu plus loin, lorsqu'il touche aux devoirs et aux droits des seigneurs, quelle érudition aristocratique Fénelon déploie ! Le lui reprocher serait enfantin ; autant vaudrait lui reprocher d'écrire à la duchesse de Beauvilliers. Mais celte préoccupation enfin affaiblit pour nous la valeur durable de certaines pages. Il faut se hâter d'ajouter qu'elle n'exclut chez Fénelon ni la charité envers les ignorants et les pauvres, qu'il prescrit d'instruire et de soulager, ni même un certain pressentiment confus du sentiment moderne de l'égalité, qui est en germe dans le sentiment de la fraternité chrétienne. Voyez ces fortes paroles sur les rapports des maîtres et des domestiques :
Tl ne sera pas facile d'accoutumer les jeunes personnes de qualité à cetlu conduite douce et charitable; car l'impatience et l'ardeur de la jeunesse, jointes à la fausse idée qu'on leur donne de leur naissance, leur fait regarder les domestiques il peu prés comme des chevaux : on se croit d'une autre nature que les valets; on suppose qu'ils sont faits pour la commodité de leurs
maîtres. Tâchez de montrer combien ces maximes sont contraires à la modestie pour soi, et à l'humanité pour son prochain. Faites entendre que /<■< hommes ne sont point faits pour être servis; que c'est une erreur brutale de croire qu'il y ait des hommes nés pour flatter la paresse et l'orgueil des autres; que, le service étant établi contre l'égalité naturelle des hommes, il faut l'adoucir autant qu'on le peut; que les maîtres, qui sont mieux élevés que leurs ralets, étant pleins de défauts, il ne faut pas s'attendre que les valets n'en nient point, eux qui ont manqué d'instruction et de bons exemples; qu'enfin, si les valets se gâtent et servent mal, ce que l'on appelle d'ordinaire être bien servi gâte encore plus les maîtres ; car cette facilité de se satisfaire en tout et de se livrer à ses désirs, ne fait qu'amollir l'âme, que la rendre ardente et passionnée pour les moindres commodités.
Un la Bruyère (les Caractères parurent un an après VÈdiication des filles), un Beaumarchais, ne diront pas mieux. Mais ce qui plaîl ici, comme dans tout le reste du livre, c'est que la satire, si elle se devine au fond, ne paraît jamais satire dans la forme; c'est que l'observateur impartial, mais non impitoyable, en signalant le mal, cherche toujours et ofîre le remède.
L'homiue d'iiua£;ijintioii ef de seiifiiuent. L'éducation riniite.
Homme du xvn^ et du xvni'^ siècle à la fois, Fénelon est un homme d'imagination et de sentiment. L'homme de raison, cartésien presque malgré lui,' écrit qu'il faut rendre raison aux 'iifants de tout ce qu'on leur enseigne. Mais l'homme d'imagination et de sentiment ne peut concevoir qu'une pédagogie liinable et sensible comme lui.
Nous ne savons pas avec précision quelle fut l'éducation de Fénelon. Michelet, qui aime à deviner, assure qu'il doit à sa mère ces dons aimables et singuliers, ces heureuses contradictions qui plaisent en la femme et en font une énigme. Il est certain que son caractère et son génie gardèrent toujours quelque chose de féminin, plus gracieux que robuste. 11 n'est pas moins certain que l'abbé de Fénelon resta un homme du monde plein d'aisance et de souplesse, et que le libéralisme de sa pédagogie, chez lui un peu comme chez Montaigne (avec le christianisme en plus) tient en grande partie à ce qu'il y eut de libéral aussi et de généreux, comme on disait alors, dans sa condition et son éducation. On ne s'étonne donc pas de voir
que la méthode pédagogique de Fénelon repose sur des principes tels que ceux-ci : « Il faut faire le moins de règles qu'on peut; et quand on ne peut éviter d'en faire quelqu'une, il faut la faire passer doucement sans lui donner ce nom... Le moins qu'on peut faire de leçons en forme, c'est le meilleur... » En vrai honnête homme qui ne se pique de rien, il a horreur du pédantisme, et ce nom même de pédagogue que nous lui intligeons l'eût surpris, choqué peut-être.
De là cette complaisante insistance à vanter l'éducation riante et facile.
Il faut chercher tous les moyens de rendre agréables à l'enfant les choses que vous exigez de lui.
Il faut considérer que les enfants ont la tète faible, que leur âge ne les renil encore sensibles qu'au plaisir, et qu'on leur demande souvent une exactitudiet un sérieux dont ceux qui l'exigent seraient incapables. On fait même une dangereuse impression d'ennui et de tristesse sur leur tempérament, eu leur parlant toujours des mots et des choses qu'ils n'entendent point ; nulle liberté, nul enjouement, toujours leçons, silence, posture gonée, correction et menaces.
Remarquez un grand défaut des éducations ordinaires : on met tout le plaisir d'un côté, et tout l'ennui de l'autre ; tout l'ennui dans l'élude, tout le plaisir dans les divertissements. Que peut faire un enfant, sinon supporter impatiemment cette règle, et courir ardemment après les jeux?
Tâchons donc de changer cet ordre : rendons l'étude agréable; cachons-la sous l'apparence de la liberté et du plaisir; soulïrons que les enfants interrompent quelquefois l'étude par de petites saillies de divertissements; ils ont besoin de ces distractions pour délasser le\n' esprit...
Laissez donc jouer un enfant, et mêlez l'instruction avec le jeu; que la sagesse ne se montre à lui que par intervalle et avec un visage riant : gardezvous de le fatiguer par une exactitude indiscrète.
Si l'enfant se fait une idée triste et sombre de la vertu, si la liberté et le dérèglement se présentent à lui sous une figure agréable, tout est perdu, vous travaillez en vain. S
En elle-même, la méthode est excellente : elle Fêlait surtout' alors qu'elle réagissait contre une méthode plus sévère et plus abstraite, en ce qu'elle réhabilitait, pour ainsi dire, l'imagination traitée en ennemie. Mais l'excès n'est pas loin : par exem- ' pie, Fénelon a raison de trouver étrange qu'on apprenne aux enfants à lire d'abord en latin ; mais il ajoute : » il faut leur donner un livre bien relié, doré même sur la tranche, avec de belles images et des caractères bien formés. Tout ce qui réjouit l'imagination facilite l'élude. 11 faut tâcher de choisir un livre plein d'histoires courtes et merveilleuses... » Pour les tout petits enfants, l'attrait extérieur n'est pas à dédaigner. Mais il viendra un moment où les histoires merveilleuses, même dorées, sur tranche, ne suffiront plus, où l'enfant deviendra jeune fille, :j
où l'éducation de la volonté par Teflort, déjà nécessaire en quelque mesuie dans l'enfance, deviendra plus nécessaire encore. Fénelon ne semble pas y avoir songé : il réjouit l'imagination, mais il n'atléimit pas assez la raison et n'arme pas assez la volonté. Sans doute il veut accoutumer l'imagination à la vérité, « en atlendanl que la raison puisse s'y tourner par principes ». Mais nous alti-ndons en vain qu'il nous marque ce passage. 11 répète trop, même à ne considérer que l'enfance : « Frappez vivement leur imagination ; ne leur proposez rien qui ne soit revêtu d'iujages sensibles. >> Dans l'enseignement même des ])remiers principes de la pbilosophie et de la religion, le corps c'est la bêle ; l'âme c'est l'ange ; Dieu est assis sur son trône, [avec des yeux plus biillants que les rayons du soleil, plus perçants que les éclairs; le paradis est tout or, perles et pierreries : comment ne pas sourire? Mais après? Suffira-t-il d'insinuer aux entants « une infinité d'instructions, plus utiles que les leçons mêmes, dans des conversations gaies »? Eh quoi! toujours insinuer, jamais enseigner? toujours des instructions indirectes, jamais l'instruction, celle qui exige l'attention, la patience, l'énergie pei>onnelle?
Même originalité, mais aussi mêmes dangers dans les fréquents appf-lsau sentiment. Doué d'une sensibilité affectueuse, Fénelon inuigine une sorte de culture de la sensibilité : il parle avec un grand charme de l'amitié envisagée comme moyen d'éducation. H repousse avec une émotion sincère la servitude que prétendrait faire peser sur les enfants « une autorité sèche et absolue ».
Ne prenez jamais sans une extrême nécessité un air austère et impérieux, qui fait tremijl t les enfants. Souvent c'est affe talion et pédanterie dans ceux qui les gouvernent; car, pour les enfants, ils ne sont d'ordinaire que trop timides et lionteux. Vous leur fermeriez le cœur, et leur ôteriez la confiance, sans laqui'lle il n'y a nul fruit à espérer de l'éducation : faites-vous aimer d'eux ; qu'ils soient libres avec vous, et qu'ils ne craignent point de vous laisser voir leurs di'fauls. Pour y réussir, soyez indulgent à ceux qui ne se déguisent point devant vous : ne paraissez ni étonné ni irrité de leurs mauvaises inclinations; au contraire, compalissezà leurs fniblesses : qucliiue,''ois il en arrivera cet incoiivénieiU qu'ils semiu luiina relenuH pa'' la craiiile ; mais, « lotit prendre, la confiance et la sincérité leur s mt plus utiles que l'autorité rigoureuse.
On le voit, Fénelon ne se dissimule pas les inconvénients possibles du système. 11 sait qu'il y a, d'ailleurs, « des naturels fiu'il faut dompter parla crainte », que même ce naturel, chez le commun des enfants, est « dur et indocile » ; mais il veut qu'on recoure à la crainte seulement après avoir épuisé les
autres remèdes, car « la crainte est comme les remèdes violents qu'on emploie dans les maladies extrêmes : ils purgent, mais ils altèrent le tempérament et usent les organes : une âme menée par la crainte en est toujours plus faible ». Tout cela est très bon, toujours en tant que réaction contre l'éducation trop sèchement autoritaire. Mais les moyens de concilier l'autorité et la liberté, ce n'est pas à Fénelon qu'il faut les demander, et, après l'avoir lu, on garde l'impression qu'il est préoccupé de la liberté des enfants à sauvegarder plus que de l'autorité des parents à défendre. Ne pas déplaire aux enfants, faire en sorte même « que la joie et la confiance soient leur disposition ordinaire », aucune préoccupation n'est plus digne d'un éducateur; mais il viendra toujours un temps où l'on ne pourra plus tout apprendre en se jouant, où il faudra subir la gêne salutaire de l'effort, le joug utile de la règle, et il est d'un éducateur aussi de préciser comment la règle pourra être forte sans être oppressive.
Partout il faudrait faire ce départ entre les idées justes et contestables de Fénelon, ou plutôt entre ce qu'il y a tout à la fois de juste et de contestable dans les mêmes idées. Ainsi, il est d'avis qu'il convient de mettre enjeu, dans l'éducation de l'enfance, une honnête émulation, et, s'il ne parle guère des punitions, il indique certaines petites récompenses propres à encourager l'enfant. Mais quand il dit de lui donner de temps en temps de petites victoires sur ceux dont il est jaloux, ce ne sont plus les avantages, mais les dangers de l'émulation qui nous apparaissent.
Que Féueloii pourtant n'est pas un utopiste dans l'éducafion. — Sa pédagogie fondée sur l'observation psychologique de l'enrant et de la femme.
On se tromperait pourtant si, malgré ces exagérations, on prenait pour un utopiste celui dont on a pu dire qu'il poursuit ul'applicationdu possible dans l'idéal' ». Lui-même se demande si son plan d'éducation ne passera pas, dans l'esprit de beaucoup de gens, pour un projet chimérique; il répond sans embarras