Dr rEfflise gallicane, U, li
TELEMAQUE 5
patiences, ses hauteurs, ses colères redoutables, son mépris des hommes, son goût pour le faste et poar le luxe. Seulement, il n'y a pas de maître, ce maître fùt-il Fénclon ou .Mentor, dont les gronderies ne fatiguent à la longue.
Voilà pour la pédagogie; voici pour l'histoire.
Louis XIV, qui, dans les trente premières années de son règne, n'avait trouvé d'opposition nulle part, en trouve partout dans les trente dernières. Le Télhnaque , que Fénelon en ait eu ou non le dessein secret, est le manifeste de cette oi)position. Louis XIV ne s'y trompa pas. L'effet en fut grand en France : il fut terrible à l'étranger. Tout ce côté du Télémaque qui contribua tant à sa popularité est à peu près perdu pour nous. Il faut l'avoir présent à l'esprit néanmoins, si l'on veut bien comprendre ce livre. L'ouvrage de Fénelon est beau et séduisant, comme l'est toute opposition, qui n'a qu'à promettre ; il est souvent faux et chimérique au même litre. En littérature, en morale, en politique, en religion même, il présente un problème à résoudre : Est-ce un roman ou un poème? Est-ce le rêve d'un utopiste ou le code d'un sage"? un pamphlet ou le résumé le plus pur de la pulitique des philosophes ? Est-ce un ouvrage païen ou un ouvrage chrétien? C'est tout cela ensemble, accordé et fondu avec un art prodigieux, par un esprit à qui rien n'était impossible, et revêtu d'un style qui serait ce qu'il y a de plus beau et de plus enchanteur au monde, s'il n'y avait pas quelque chose de plus enchanteur encore, la grâce toute simple et la vérité naïve i.
Ces questions, bien crautresque M. de Sacy se les sont posées. Comijien y ont fait une réponse précise? Mais si le critique voyait et marquait avec netteté les faiblesses, il n'en passait pas moins de rindifTérenc/ ennuyée à la curiosité, de la curiosité à la sympathie, et bientôt à l'admiration presque sans réserve. Plus tard encore, j'imagine, la pleine admiration a fait place à une admiration raisonnée, capable de sacrifier la partie vieillie d'une œuvre où les préoccupations du moment tiennent trop de place, pour goûter plus à son aise le charme sérieux d'une leçon que la grâce enveloppe et que le sourire presque partout éclaire d'une lumière douce.
Causes passagères dn succès. — La satire. — Les allusious. Sout-ellcs inconscientes? — L*opiiosaut et l'utopisle.
Fénelon s'est toujours défendu d'avoir écrit une satire en écrivant Télémaque. Dans une lettre latine au cardinal Gabrielli,
■ l,t/,:iwiir<'^. ioorales et !iislorii;)iP'<
écrite sous les yeux et peut-être sous la dictée de l'archevêque, l'abbé de Ghantérac combattait tout soupçon de maligne allusion : Fauteur, selon lui, avait seulement voulu donner au Télémaqiie le charme et l'harmonie du style poétique, pour graver plus profondément dans l'esprit de son élève les leçons les plus pures et les plus graves de l'art de régner. Une justification plus précise eût été, sans doute, embarrassante, et pourtant sembla utile quand les amis de Fénelon purent espérer qu'il serait rappelé à la cour. A ce môme moment (1710) où il alFectait de dédaigner les critiques et les calomnies dirigées contre « la politique du Télémaque », et où il écrivait au P. Tellier, confesseur du roi : « Je dois souffrir et me taire, » il ne dédaignait pas d'écrire un mémoire qui est un véritable plaidoyer.
Pour Télcmaque, c'est une narration fabuleuse en forme de pobme héroïque, comme ceux d'Homère et de Virgile, où j'ai mis les principales actions qui conviennent à un prince que sa naissance destine à régner. Je t'ai fait dans un temps où j'étais cliarmé des marques de confiance et de bonté dont le roi me comblait; il aurait fallu que j'eusse été non seulement l'homme le plus ingrat, mais encore le plus insensé, pour y vouloir faire des portraits satiriques et insolents ; j'ai horreur de la seule pensée d'un tel dessein. // eut vrai que j'ai mis daim ees aventures toutes les vérités nécessaires pour le f/ouvernemenl, et tous les défauts qu'on peut avoir dans la puissance souveraine; mais je n'en ai marqué aucun avec une affectation qui tende à aucun portrait ni caractère. Plus on lira cet ouvrage, plus enverra que j'ai voulu dire tout, sans peindre personne de suite.
Est-il de bonne foi? pourquoi en douter? Assurément il plaide une cause, et ne dit pas tout; mais il ne ment pas. Il déclare n'avoir voulu peindre « personne de suite )),et l'on ne voit pas, en effet, qu'un seul des nombreux tyrans dont il trace le portrait ou flétrit la mémoire dans le Télémaque soit Louis XIV, ou du moins soit le seul Louis XIV. Sésostris a triomphé avec trop de faste des rois qu'il a vaincus et s'est trop confié à l'un de ses ministres; mais c'est tout ce qu'on peut reprocher, « dans toute sa vie », au « bon roi Sésostris », qui est ici plutôt idéalisé : s'il s'est laissé un moment séduire par « la vaine gloire des conquérants », il s'est toujours plu à écouter les hommes savants et à converser avec les plus honnêtes gens, qu'il savait bien choisir pour les admettre dans sa familiarité. De même le fastueux Idoménée, qu'il est convenu d'identifier avec Louis XIV comme on identilie son indigne ministre Protésilas avec Louvois, n'est jamais sciemment injuste : ses fautes sont celles qui sont communes à tous les rois, et il se distingue par de rares qualités. S'il était vraiment Louis XIV, Fénelon mettrait-il en
TELEMAQUE 1
relief avec tant d'insistance, comme trait essentiel de son caractère, la négligence indolente? « J'étais, lui répondit Idoménée, trop ennemi des afïaires et trop inappliqué pour pouvoir nie tirer de ses rnains... Ah! vous ne savez pas ce que peuvent les hommes artilicieux sur un roi faible et inappliqué qui s'est livré à eux pour toutes ses affaires ! » Louis XIV faisait plus virilement son métier de roi, et ne souffrait guère qu'un Louvois même empiétât sur son autorité. Au reste , Fénelon savait, et Mentor disait « combien il est dangereux d'être injuste en se laissant aller à une cxntique rigoureuse contre les autres hommes, et surtout contre ceux qui sont chargés des embarras et des difficultés du gouvernement. » Aux tyrans mêmes l'obéissance est due, et le dévouement. « Pour moi, dit un sujet du cruel Pygmalion, je crains les dieux : quoiqu'il m'en coûte, je serai lidèle au roi qu'ils m'ont donné; j'aimerais mieux qu'il me fit mourir, que de lui ôter la vie, et même que de manquer à le défendre. »
Mais si Fénelon n'a pas peint de parti pris et «■ de suite » Louis XIV, il est difficile d'admettre qu'il ne se soit jamais souvenu du temps où il vivait, ni, par conséquent, d'une façon plus ou moins consciente, du roi qui régnait alors. Ami d'une simplicité et d'une frugalité peut-être chimériques, il ne laisse échapper aucune occasion de condamner le luxe et la corruption des cours; ami de la paix, il s'élève et, avouons-le, il déclame volontiers contre les conquérants : « Un roi qui verse le sang de tant d'hommes et qui cause tant de malheurs pour acquérir un peu de- gloire ou pour étendre les bornes de son royaume, est indigne de la gloire qu'il cherche, et mérite de perdre ce qu'il possède, pour avoir voulu usurper ce qui ne lui appartient pas... Jamais aucun peuple n'a eu un roi conquérant sans avoir beaucoup à souffrir de son ambilion : un conquérant, enivré de sa gloire, ruine presque autant sa nation victorieuse que les nations vaincues. « Que Fénelon le veuille ou non, ce lieu commun prend sous sa plume un air de satire. Ne le faisons pas trop innocent : il n'a pu croire que Louis XIV fût le .(( roi philosophe « qu'il rêvait; et s'il ne l'a pas cru, le portrait maintes fois repris, caressé avec amour, de ce roi idéal, qu'estce autre chose qu'une épigramme prolongée et répétée?
Il peut tout sur les peuples; mais les lois peuvent tout sur lui. Il a une puissance alisolue pour faire le bien, et les mains liées dès qu'il veut faire le mal. I,es lois lui contient les peuples comme le plus précieux de tous les
dépôts, à condition qu'il sera lu père de ses sujets. Elles veulent qu'un seul homme serve, par sa sagesse et par sa modération, à la félicité de tant d'hommes, et non pas que tant d'hommes servent, par leur misère et par leur servitude lâche, à flatter l'orgueil et la mollesse d'un seul homme. Le roi ne doit rien avoir au-dessus des autres, excepté ce qui est nécessaire ou pour le soulager dans ses pénibles fonctions, ou pour imprimer aux peuples le respect de celui qui doit soutenir les lois. D'ailleurs le roi doit être plus sobre, plus ennemi de la mollesse, plus exempt de faste et de hauteur, qu'aucun autre. Il ne doit point avoir plus de richesses et de plaisirs, mais plus de sagesse, de vertu et de gloire que le reste des hommes. Il doit être au dehors le défenseur de la patrie, en commandant les armées; et au dedans, le juge des peuples, pour les rendre bons, sages et heureux. Ce n'est point pour lui-même que les dieux l'ont fait roi; il ne l'est que pour être l'homme des peuples : c'est aux peuples qu'il doit tout sou temps, tous ses soins, toute son affection : et il n'est digne de la royauté qu'autant qu'il s'oublie luimême pour se sacrifier au bien public... Ceux qui ont dans les mains les lois pour gouverner les peuples doivent toujours se laisser gouverner eux-mêmes par les lois. C'est la loi et non pas l'homme qui doit régner.
Ils sont rendus responsables, non seulement de leurs fautes, mais de celles de leurs peuples, et Tonne s'étonne pas, dès lors, qu'ils soient si nombreux dans les Enfers.
On voyait plusieurs de ces rois sévèrement punis, non pour les maux qu'ils avaient faits, mais pour les biens qu'ils auraient dû faire. Tous les crimes des peuples , qui viennent de la négligence avec laquelle on fait observer les lois, étaient imputés aux rois, qui ne doivent régner qu'afin que les lois régnent par leur ministère. On leur imputait aussi tous les désordres qui viennent du fasie, du luxe et de tous les autres excès qui jettent les hommes dans un état violent et dans la tentation de mépriser les lois pour acquérir du bien. Surtout on traitait rigoureusement les rois qui, au lieu d'être de bons et vigilants pasteurs des peuples, n'avaient songé qu'à ravager le troupeau comme des loups dévorants. Mais ce qui consterna davantage Télémaque, ce fut de voir, dans cet abîme de ténèbres et de maux, un grand nombre de rois qui avaient passé sur la terre pour des rois assez bons. Ils avaient été condamnés aux peines du Tartare pour s'être laissé gouverner par des hommes méchants et artificieux. Ils étaient punis pour les maux qu'ils avaient laissé faire par leur autorité.
Les peintures idylliques des mœurs et des institutions de la Bétique et de la Crète sont tout idéales et, par conséquent, semble-t-ii, inolîensives. Mais voyez sous quels traits on nous montre ces hommes sages, qui n'ont appris la sagesse qu'en étudiant la simple nature, « qui sont toujours libres et égaux » ; entendez-les parler des conquérants, usurpateurs que les dieux, irrités contre le genre humain, donnent à la terre, dans leur colère, pour ravager les royaumes et faire autant d'esclaves qu'il y a d'hommes libres. Ils n'admettent point qu'on songe à la guerre autrement que pour défendre sa liberté. Qu'on
veuille bien comparei' ces heureux habitants de la Bétique à ceux de la France humiliée et ruinée par les guerres de Louis XIV, on sentira l'ironie secrète de cette pastorale. L'oubli des tristesses présentes, Fénelon le demande aux rêves platoniciens et chrétiens à la fois dont son imagination est hantée. C'est le chrétien qui dit aux Dauniens, parla bouche de Télémaque : « Souvenez-vous que tous les hommes doivent s'entr'aimer » : ou, par la bouche de Mentor, aux rois assemblés : « Tout le genre humain n'est qu'une famille dispersée sur la surface de toute la terre; tous les peuples sont frères, et doivent s'aimer comme tels. Malheur à ces impies qui cherchent une gloire cruelle dans le sang de leurs frères, qui est leur propre sang. » Cette « république universelle » du monde, il faut pardonner à Louis XIV de n'en avoir eu qu'une idée assez vague. Et voici maintenant le platonicien qui règle l'étendue des terres, et s'empare de l'éducation des enfants, au nom de l'État; car « ils appartiennent moins à leurs parents qu'à la république ». Ce n'est pas remonter assez haut encore : par-dessus Platon et les Grecs, Fénelon remonte à l'état dépure nature, et se complaît, comme plus lard Rousseau, dans la chimère rajeunie de l'âge d'or. Voyez, au livre IX, la candeur, l'indépendance, l'innocence des bons sauvages dont Idoménée s'est fait des ennemis : quelle supériorité de la barbarie naïve sur une civilisation qui, après avoir énervé le corps, obscurcit la conscience ! Idylle, satire, utopie, autant de prises que Fénelon avait .sur l'opinion, mécontente ici du faste déployé en face delà misère croissante, là "du despotisme qui faisait autour de lui la grande paix du silence. Pour les esprits restés libres, c'était comme un rafraîchissement et une douce revanche que ce rêve d'Éden terrestre, de vertu et de justice primitives, de concorde fraternelle parmi les hommes.
La poésie lioiuérique. — La mythologie. — Le pagaiii«!>iue et le elii'istianîsine dans la Deseente aux cufers.
Ce goût vif pour les choses, même pour les chimères d'une antiquité idéalisée, qui est chez Fénelon, comme l'a fort bien vu H. Rigault, non pas seulement une inclination littéraire, mais une idée morale, presque une préférence politique, l'a
conduit à donner à son Télémaque la forme d'un vrai poème homérique en prose. Cela même qui nous choque, aujourd'hui que nous sommes plus sensibles à l'insuffisante harmonie des éléments antiques el des éléments modernes, juxtaposés plutôt que fondus dans l'ensemble, a dû attirer autrefois un public que charmaient tant de réminiscences classiques écloses à chaque pas, le public des contemporains deBoileau* : «Il y a chez Fénelon une description du bouclier de ïélémaque, comme il y a chez Homère une description du bouclier d'Achille. Mais qu'Homère est ici attendri ! Belle et assez virile au début, la description finit par verser dans l'utopie banale.
Tout représentait la paix, l'abondance, les délices; tout paraissait riant et heureux. On voyait même dans les pâturages les loups se jouer au milieu des moutons ; le lion et le tigre, ayant quitté leur férocité, étaient paisiblement avec les tendres agneaux ; un petit berger les menait ensemble sous sa houlette ; et cette aimable peinture rappelait tous les charmes de l'ftge d'or.
Comme chez Homère, les dieux et les déesses interviennent, soit pour arracher le héros à la poursuite de ses ennemis (vraiment ils protègent de trop prés Télémaque), soit, au contraire, pour le jeter dans de nouveaux périls, d'où nous sommes avertis du reste qu'il sortira vainqueur. Les interventions de Minerve ne se comptent plus; mais Vénus, son ennemie, n'est pas économe de démarches auprès de Neptune, auprès de Jupiter. L'Amour descend dans File de Calypso, et l'on nous montre les dieux et les déesses de l'Olympe, assemblés dans un profond silence, les yeux attachés sur l'ile de Calypso, pour voir qui
1. « Au premier aspect, on est enivré ])(ii' ces souvenirs de rantiqnitc. Il y a dans le Télémaque du M. de Fénelon une imita/ion d'IJomère que j'approuve fort, (lisait Boileau. Hoileau s'y connaissait assurément mieux que moi. Je ne veux pas faire l'helléniste, mais j'ai lu Homère comme tout le monde. Qu'y a-t-il de plus différent que la simplicité d'Homère et celle de Fénelon ? Est-ce (jue Fénelon ne calcule pas sa simplicité? Est-ce qu'il ne la recherche pas? Ne sent-on pas la main de l'artiste partout, et dans ces descriptions de la nature qui sont trop brillantes et trop parées pour être vraies : bois d'orangers, grottes profondes, cascadesjaillissantes ; et dans ces mœurs héro'iques dont la rudesse apjiaiente n'a pour but que de faire contraste avec l'élégance et le faste de Versailles ; et jusque dans ces tresses négligées qui tombent avec une grâce merveilleuse sur les épaules d'Eucharis? Malgré tous ces grands noms antiques, l'illusion tombe souvent, au point qu'on éprouve une sensation désagréable lorsque Fénelon ramène sur la scène le sage Ulysse et Pénélope avec ses amants. Son Ulysse n'est pas plus l'Ulysse d'Honiere que sa Minerve n'est la Minerve antique. Au fond, ce qui est admirable dans le Télémaque, c'est l'art, l'élégance, une imagination toujours maîtresse d'elle-même. Ce qui y manque... vais-je écrire un blas[ihénie ? c'est la simplicité, le naturel, la vraie grâce, la grâce qui s'ignore. » (Du Sacy.) On essayera d'atténuer plus loin ce que ce jugement a de trop sévère.
sera victorieux ou de Minerve, ou de l'Amour. Mais cette lutte nous laisse aussi froids que la mort presque chrétienne d'Hercule, racontée par Philoclète. Toutefois les emprunts faits par Fénelon au merveilleux antique ne sont pas toujours malheureux, et il n'est pas sans intérêt d'étudier dans le livre XIV cet art très curieux d'imitation originale, de rajeunissement, de transformation.
Un livre entier est, en effet, occupé par le récit de la descente de Téléniaque aux enfers. Depuis Homère et Virgile, ces sortes d'épisodes semblaient un des éléments constitutifs de tout poème épique régulier. Seulement, pour être saisissant, le merveilleux a besoin d'être sincère, et il ne saurait l'être si une terreur mystérieuse n'a dominé le poète avant de s'imposer au lecteur : c'est ici surtout que, pour nous émouvoir, le poète doit commencer par être ému lui-même. Le caractère essentiel de ces descriptions est donc le vague; dès qu'elles se précisent, elles perdent en grandeur ce qu'elles gagnent en clarté. C'est la principale différence qu'on peut établir entre les descentes aux enfers chez Homère et chez Virgile.
A proprement parler, le chant XI de l'Odyssée n'est pas une descente aux enfers, mais une évocation des morts. Mais combien le cadre en est lugubre, et quel mystère plane sur le récit tout entier! Sur les conseils de Circé, Ulysse, errant, désespérant de revoir sa patrie/va consulter l'ombre du devin Tirésias, qui lui révélera l'avenir. Aux extrémités du fleuve Océan est le pays des Gimmériens, où ne luit jamais le soleil, où croissent à peine quelques misérables arbustes. C'est vers ces limites du monde réel qu'il se dirige, effrayé de s'enfoncer ainsi dans l'inconnu. Combien son eltroi parait plus naturel que celui d'Énée, dont les dieux guident les moindres pas! Au reste, on sent trop, chez Virgile, que, si Enée descend aux enfers, c'est surtout pour fournir au poète l'occasion de dérouler devant nos yeux cette galerie historique et nationale où figurent tous les héros de Rome, depuis Romulusjusqu'à Auguste. Virgile a besoin d'accumuler les détails épouvantables, de faire ' f-tci-^, mugir la terre et tressaillir les forêts; mais son art trahit un peu l'effort. En quelques mots très simples, Homère nous touche davantage : une fosse creusée avec l'épée, des libations de vin, d'eau et de farine, le sang noir des victimes qui coule, les morts accourant en foule et se pressant pour boire le sang, cela suffit pour nous donner comme la sensation du mystère. D'où viennent ces ombres? qui peut le dire? mais leur frémissement
i-2 COURS DE LITTERATURE
est immense, et la pâle terreur saisit Ulysse, dont la figure! énergique et personnelle se détache sur ce fond vague.
Les personnages de Virgile parlent et pensent comme sur la terre; ils semblent avoir un corps réel. Ceux d'Homère sont de purs fantômes, dont la faiblesse et l'inertie nous émeuvent. Avant d'avoir bu ce sang vers lequel les entraîne un instinct irrésistible, ces ombres ne peuvent avoir ni sentiment ni pensée ; elles vivent d'une vie morne et végétative, plus misérable que celle des bètes, et, l'épée à la main, Ulysse doit les écarter loin de lui, en pleurant d'être obligé d'écarter aussi sa mère, jusqu'à ce que le devin Tirésias ait parlé. « Hélas ! mon fils, lui dirat-elle bientôt (après avoir bu le sang des victimes), telle est la loi des hommes quand ils sont moris. En effet, les nerfs ne soutiennent, plus les chairs et les os, et l'âme vole comme un songe. » Tout ce début du chant XI est d'un effet puissant. Les physionomies deviennent ensuite plus distinctes : à ce tableau d'ensemble, d'une grandeur sauvage, d'une obscurité terrifiante, succède une série de tableaux où ressortent des caractères : c'est l'orgueilleux Agamemnou, qui exhale sa haine contre sa femme criminelle, et , même après la mort, est tourmenté par une soif impuissante de vengeance ; c'est Achille, qui à la royauté chez les morts préfère la condition d'un garçon de charrue sur la terre, et qui, satisfait d'apprendre que son fils se montre digne de lui, s'éloigne d'un pas superbe à travers la prairie d'asphodèles ; c'est Ajax, encore irrité contre son heureux rival, et qui, sans daigner répondre à son appel ému, se perd, silencieux et farouche, dans la foule des âmes. Ce silence obstiné d'Ajax, Virgile en a compris l'éloquence, et il n'a point essayé de faire parler sa Didon,
Il est vrai qu'ensuite, par une brusque transition, nous sommes transportés du seuil des enfers dans les enfers mêmes. Ces âmes, qui auparavant erraient au hasard, sans demeure fixe, sans existence réelle, elles sont maintenant logées, pour ainsi dire, dans le Tartare, où elles vivent d'une vie particulière, où Minos juge les morts, où Tantale, Sisyphe, Orion, subissent leur peine. Ainsi, l'idée de l'expiation s'introduit dans la conception primitive. Comment expliquer ces contradictions, ou plutôt à quoi bon les expliquer? Ce qui prouve la sincérité naïve des croyances homériques, c'est précisément leur confusion; mais on peut admettre que cette dernière partie a été interpolée. En tout cas, elle est moins saisissante que la première, parce qu'elle est moins vague et moins mystérieuse.
TELÉMAQUE 13
A quoi bon, de même, opposer à ces tableaux d'une indécision si terrible, la précision parfaite des peintures de Virgile"? Entre les deux poêles, il y a tout le travail de la philosophie; les rapprocher, c'est l'approcher deux époques fort dissemblables. Il serait donc supertlii de démontrer ici, soit que la topographie des enfers est plus détaillée, plus minutieuse, plus claire dans Virgile (puisqu'on a pu donner une carte de l'itinéraire suivi par Énée et la Sibylle), soit que les personnages y apparaissent mieux dans tout leur jour, soit que les doctrines morales y sont plus ingénieuses, plus touchantes et plus nobles, car la théorie de l'expiation et de la récompense y est marquée de traits forts et délicats, et la morale de 'Virgile est déjà chrétienne par certains côtés. Tout le sixième chant de YÉnéide n'a qu'un but: la glorification de la pairie romaine; il est relevé par d'admirables épisodes; mais on aurait tort d'y chercher ce qu'on trouve dans Homère, l'émotion profondément et naïvement religieuse. Le Tartare n'est qu'une forteresse plus terrible que les autres. Les champs Élysées ne sont qu'une plaine idéale, où le gazon est plus vert, les bois plus ombreux, la lumière plus pure. Quant au bonheur dont les morts y jouissent, qu'est-ce autre chose que la journée d'un épicurien aimable prolongée à travers les siècles? Ils chantent, dansent, font la guerre (la petite guerre, comme on serait tenté de dire aujourd'hui), en un mot conlindent à faire après la mort ce qu'ils faisaient pendant la vie. Dès lors, l'exclamation touchante :
Quae vitœ miseris tam dira cupido ?
nous touche beaucoup moins; car, en vérité, ces morts ont des raisons sérieuses de ne pas regretter la vie, tandis que les morts, chez Homère, ces morts qui ne vivent, ne pensent, ne sentent plus, doivent tout préférer à l'état lamentable où ils sont réduits. Tout ce tableau tracé par Virgile est d'une grâce et d'une délicatesse merveilleuses : on y sent un artiste iniraitable, mais un artiste. Homère ignore pourquoi il est ému, et c'est pour cela qu'il nous émeut. Le chant XI de VOdyssée finil ie^mmè it^'lf'v^art' commencé. Autour d'Ulysse s'agite la multitude des morts, dont la rumeur est pareille à celle des oiseaux. Saisi par la pâle terreur, le héros retourne à son navire, et vogue de nouveau sur le fleuve Océan. Après comme avant, dans cette région mystérieuse tout demeure obscur et vague. Chez Virgile, Enée prend le temps d'écouter un admirable ex-
posé des doctrines pythagoriciennes et platoniciennes, et, de plus, un cours suivi d'histoire romaine ; puis, sans se hâler et sans s'effrayer, il sort par la porte d'ivoire.
Ce qui n'est qu'un épisode chez Homère et chez Virgile est devenu l'essentiel chez Dante, et le chant de la Divine Comédie qu'on lit aujourd'hui de préférence est celui de l'Enfer. Il a, d'ailleurs, le même genre d'intérêt secondaire que le sixième chant de Virgile, car les allusions aux événements politiques et religieux du temps y abondent. Mais l'intérêt général n'est pas moins saisissant que chez Homère. Elle n'est pas moins mystérieuse que le pays des Cimmériens, cette vallée obscure, cette étrange forêt, où Dante s'égare au milieu de la course de sa vie; et si les ombres des morts ne s'y pressent pas, la panthère, le lion, la louve qui l'empêchent de franchir la colline derrière laquelle se lève le soleil, ne nous inspirent pas un moins vague effroi. Comme le poète, nous sommes rassurés par l'approche de Virgile, le maître, le modèle, la source d'où s'épanche le flot de la poésie harmonieuse. Par un touchant et vivant souvenir du sixième chant de ÏÉnéide, Dante a choisi Virgile pour 'guide à travers les enfers et le purgatoire, jusqu'au moment où, arrivé au seuil du paradis, son guide devra céder la place à Béalrix, comme la poésie humaine à l'idéal divin. H faut bien l'avouer pourtant, le disciple surpasse ici le maître, non pour l'art, qui est infini chez Virgile, alors qu'il y a bien des inégalités et des obscurités dans le poème de Dante, poème encyclopédique et souvent mystérieux. Mais c'est ce mystère qui est grand : moins primitive que l'œuvre d'Homère, l'œuvre de Dante l'est plus parle sentiment que celle de Virgile, si antérieure par la date. 11 est vrai que l'on retrouve chez lui plusieurs épisodes virgiliens, tels que ceux de Charon, de Cerbère, de Cacus. IMais nous n'avons point à entrer ici dans une comparaison détaillée. Il nous suffira d'observer que, malgré une précision apparente dans la division des cercles, la topographie des enfers chez Dante est des plus incertaines, et que partout règne une terreur indécise. Rien de plus vague aussi que son paradis : tout à l'heure on errait dans la nuit sinistre; maintenant on est ébloui par une lumière idéale, dont un reflet semble éclairer les champs Élysées du Télémaquc.
Entre Dante et Fénelon, se placent plusieurs autres poètes qui, eux aussi, ont voulu imiter Homère et Virgile. Au quatrième et dernier chant de la Franciade inachevée, Francus
TELEMAQUE 15
contraint Hyante, sa fiancée, fille du roi gaulois Dicée, à évoquer les âmes des rois qui doivent naître de lui. Les âmes s'élèvent de l'abîme, celles des premiers Carlovingiens après celles des Mérovingiens ; mais on ne tire de ce spectacle qu'une leçon morale sur la vanité des grandeurs. Il y a des évocations pareilles dans la Pucelle de Chapelain, où, dans la grotte de saint Marculplie, Jeanne fait entendre au roi et à Dunois les voix qui annoncent la série de ses successeurs jusqu'à Louis XIV et Condé ; dans le Clovis de Desmarets, où l'enchanteur Auberon évoque les ancêtres de Clovis, d"Énée à Childéric ; où sur le bouclier miraculeux donné au roi franc par sainte Geneviève et saint Germain, sont représentés les successeurs de ce premier prince chrétien, Charlemagne, saint Louis, et Louis XIII avec Richelieu devant la Rochelle. De même, dans le Saint Louis du P. Lemoyne, l'archange Michel découvre à saint Louis le paradis :
Au delà de ces corps sans ombre et sans matière, Il s'étend un pays de gloire et de lumière, Un pays où le jour, sans aube et sans déclin, N'a pas eu d'orient, et n'aura pas de fin.
Cette lumière éternelle est déjà celle que nous peint Fénelon, comme Virgile nous l'avait peinte :
Largior hic compos œther et lumine vestit Purpureo, solemque suum, sua sidéra norunt.
Le chant XIV du Télémaqtte nous montre le fils d'Ulysse descendant aux enfers par la caverne d'Acherontia. Il n'est pas malaisé de voir que Fénelon garde le souvenir toujours présent du chant Vide VÉnéide. Ici, c'est la même accumulation de détails terribles, ou qui veulent l'être : mugissement du sol, frayeur du héros, qui doit écarter de son épée les ombres. Là, c'est Arcésius, l'aïeul de Télémaque, qui, comme Anchise à Enée, montre à son pelit-fils les héros futurs de sa race. D'autre part, l'épisode d'Ajax est renouvelé d'Homère. En quoi la descente de Télémaque aux enfers est-elle donc originale? par la double peinture et des châtiments que subissent les criminels, et du bonheur dont jouissent les bienheureux. Au premier rang des coupables voués aux plus cruels supplices, Fénelon place les hypocrites, à un moment où l'hypocrisie était à la mode : « Il y remarqua beaucoup d'impies hypocrites qui,
16 COURS DE LlïTÉRAïUllE
faisant semblant d'aimer la religion, s'en étaient servis comme d'un beau prétexte pour contenter leurs ambitions, et pour se jouer des hommes crédules. Ces hommes, qui avaient abusé de la vertu même, quoiqu'elle soit le plus grand don des dieux, étaient punis comme les plus scélérats de tous les hommes, y Mais Féiielon insiste surtout, avec une complaisance bien remarquable, sur les punitions réservées aux tyrans. Les théories chères au pi'écepteur du duc de Bourgogne le suivent jusque dans les enfers.
Mais le passage essentiel est celui où les champs Élysées nous sont montrés après le Tartare. Un paysage un peu vague, mais doux, encadre un tableau tout idéal de félicité paisible :
Une lumière pure et douce se répand autour du cori)s de ces ïiommes justes et les environne de ses rayons comme d'un vêtement. Cette lumière n'est point scmljlable à la lumière sombre qui éclaire les yeux des misérables mortels et qui n'est que ténèbres; c'est plutôt une gloire céleste qu'une lumière ; elle pénètre plus subtilement les corps les plus épais que les rayons du soleil ne pénètrent le plus pur cristal... Ils sont plongés dans cet abîme de joie comme les poissons dans la mer. Ils ne veulent plus rien : ils ont tout sans rien avoir, car ce goût de lumière pure apaise la faim de leur cœur; tous leurs désirs sont rassasiés, et leur plénitude les élève au-dessus de tout ce que les hommes vides et affamés cherchent sur la terre.... C'est d'elle seule que ces hommes bienheureux sont nourris : elle sort d'eux et elle y entre; elle les pénètre et s'incorpore à eux comme les aliments s'incorporent à nous.
Et Fénelon, avec un dédain aristocratique et mystique à la fois, oppose à cette nourriture surnaturelle les « viandes » dont se nourrit le commun des hommes. La joie des bienheureux: telle qu'il nous la peint est tout intellectuelle et immatérielle; c'est une joie douce et noble, un goût sublime de la vérité et de la verlu, un « ravissement divin », qui les dispense de sentir et de vouloir. Combien nous sommes loin de ces ombres virgiliennes, qui s'adonnent aux plaisirs les plus divers et mangent des mets succulents ! et combien la peinture aurait peine à reproduire les contours tlottants de cet Éden mystique, le charme impalpable de cetle lumière diffuse, à la fois gloire céleste, vêlement et nourriture des corps transfigurés ! Le paradis de Fénelon est un paradis chrétien, et plus que chrétien, quiétiste, où le bonheur des élus est contemplatif et extalique.
Le paradis de Voltaire sera, au contraire, un paradis philosophique. Saint Louis n'y fera descendre son descendant, au chant VII de la Henriade, que pour dérouler devant ses yeux la suite, non seulement des princes de sa race, depuis Louis XII
jusqu'au Régent et au jeune Louis XV, mais des héros ou des hommes d'État qui ont défendu et illustré la France, Duguesclin, Montmorency, la Trémouille, Clisson, Gaston de Foix, Richelieu, Mazarin, Condé, Turenne, Catinat, Luxembourg, Villars. L'imitation de Virgile est évidente, et le duc de Bourgogne, enlevé prématurément à l'amour des Français, y tient la place de Marcellus. C'est par ces souvenirs et ces allusions historiques que vit ce chant, bien froid par ailleurs. En quoi nous touchent ces fantômes abstraits dont est peuplé l'enfer de Voltaire, la Mort, la Confusion, le Crime, l'Envie, l'Orgueil, la Faiblesse, l'Ambition,
La tendre Hypocrisie aux yeux pleins de douceur (Le ciel est dans ses yeux, l'enfer est dans son cœur), Le faux Zèle étalant ses barbares maximes, Et l'Intérêt enfin, père de tous les crimes ?
Ces vers nous indiquent à la fois la faiblesse et le genre d'intérêt particulier de ce chant VII : il n'y faut voir qu'un ingénieux plaidoyer en faveur de la tolérance religieuse. Transformé, lui aussi, en philosophe, Henri de Bourbon voit s'évanouir les vaines distinctions de religions et de sectes devant le Dieu juste pour tous, qui ne repousse personne et reconnaît pour siens ceux qui ont suivi"" « la loi de la nature », seule immuable.
En résumé, la conception de la vie fului^e a varié suivant les civilisations et les préoccupations du moment. La supériorité d'Homère, c'est qu'il a vécu à une époque primitive où le mystère semblait encore impénétrable. Le délicat Virgile, contemporain d'Auguste, ami d'Horace, nous a peint un Tibur idéalisé. Dante a versé dans son poème toutes ses haines et toutes ses espérances. Fénelon est un quiétiste, et Voltaire un philosophe. Le progrès incessant des idées morales est sensible ; mais, pour l'intensité de l'émotion, Homère et Dante restent sans rivaux.
Le roman. — Analyse et jngeiueiit sur In composition.
Ce poème, plus chrétien au fond que païen, est aussi un roman )lus païen que chrétien, écrit par un admirateur idolâtre de
Fantiquilé, qui se trouve être un évêque catholique, EsL-il, comme l'aftirmait Bossuet, indigne d'un prèlre ? Il semble plus équitable de dire, avec M. Janet, qu'on n'y sent à aucun degré l'esprit ecclésiastique, et c'est ce qui en fait le- charme. La nymphe Eucharis semble sourire au début de ce roman poétique; la douce figure entrevue d'Antiope en éclaire la fin. Quand Télémaque abat le sanglier farouche aux pieds d'Antiope sauvée, il n'est pas loin de ressembler à ces chevaliers errants de la Table Ronde qui arrachent les princesses aux monstres ; et quand il court le monde à la poursuite d'un être cher qui semble fuir toujours devant lui; quand il met au service d'Idoménée son épée invincible, sa divine armure; quand il extermine les tyrans pendant que sur sa tête veille une protection mystérieuse, n'est-il pas un chevalier encore? Mais- la fiction romanesque risquerait de paraître bientôt fade, si elle n'avait pour fond l'observation et la peinture de la passion vraie. Les fureurs de Calypso ne valent pas celles de Didon, mais ont quelque chose de plus âpre, de plus désordonné, de plus moderne en un mot.
En parlant ainsi, Calypso avait les yeux, rouges et enflammés : ses regards no s'arrêtaient jamais en aucun endroit ; ils avaient je ne sais quoi de sombre et de l'arouclic. Ses joues tremblantes étaient couvertes de tacbes noires et livides ; elle changeait à chaque moment do couleur. Souvent une pâleur mortelle se répandait sur tout son visage : ses larmes ne coulaient plus comme autrefois avec abondance : la rage et le désespoir semblaient en avoir tari la source, et à peine en coulait-il quelqu'une sur ses joues. Sa voix était rauque, tremblante et ontrecoupée.
C'est elle qui, dans sa jalousie, donne à Mentor les moyens de construire un vaisseau pour sortir de son île; mais, quand il l'a construit (en un seul jour; car « la puissance et l'industrie de Minerve n'ont pas besoin d'un grand temps pour achever les plus grands ouvrages »), elle se sent mourir de douleur et de rage.
Calypso aperçut de loin le vaisseau achevé ; ses yeux se couvrirent à l'instant d'un épais nuage, semblable à celui de la mort. Ses genoux tremblants se dérobaient sous elle ; une froide sueur courut par tous les membres de son corps ; elle fut contrainte de s'appuyer sur les nymphes qui l'environnaient, et, Eucharis lui tendant la main pour la soutenir, elle la repoussa en jetant sur elle un regard terrilde.
« Plus furieuse qu'une lionne à qui on a enlevé ses petits », elle court au travers de la forêt, sans suivre aucun chemin ; elle fait retentir sa grotte de ses « hurlements ». Mais, il faut l'a-
vouer, il n'y a qu'une Calypso dans le Télémaque. Le reste du récit, considéré comme fiction romanesque, languit souvent, et ce n'est pas de Fénelon qu'on pourrait dire aujourd'hui ce qu'il dit de son ïermosiris : « Il racontait si bien les choses passées qu'on croyait les voir; mais il les racontait courlement, et jamais ses histoires ne m'ont lassé. » On n'est point lassé de lire du Fénelon pour peu qu'on ait le sens littéraire un peu délicat; mais comme on est moderne malgré soi, on languit çà et là, dans l'attente d'une péripétie qui tarde à venir. L'analyse la plus sommaire du Télémaque en fait foi.
Tout un premier groupe de livres (de I à VI) est consacré à l'arrivée de Télémaque et de Mentor dans l'île de Calypso, au récit long, trop long, que Télémaque fait de ses aventures à la déesse : Pylos et Lacédémone, la Sicile et le roi Aceste, l'Egypte et le bon roi Sésostris, si mal remplacé par le tyran Bocchoris, Tyr et le cruel Pygmalion, Chypre et le culte de Véuus, la Crète et les lois de Minos, la tempête que soulève Neptune pour consoler Vénus irritée et qui jette les naufragés dans l'île de Calypso, ce sont autant d'épisodes que Télémaque parcourt avec un peu de complaisance, qui composent un voyage plus fabuleuxque géographique, et plus moral, plus pédagogique encore que fabuleux; car si ce voyage n'avait pour but principal et pour premier effet de former le caractère du jeune narrateur, on ne voit pas co,mment, incounu, menacé à Tyr, réduit à cacher son nom, il pourrait avoir la pensée et le loisir de se livrer à une étude approfondie de la civilisation phénicienne. Le mouvement alangui de ce récit en cinq livres contraste avec le mouvement rapide du sixième, qui accumule en quelques pages tant d'événements dramatiques : l'amour de Télémaque pour la nymphe Eucharis, la jalousie de Calypso, le départ précipité de Télémaque entraîné par Mentor. A l'épopée a succédé le roman, et le roman aboutit au drame.
Les livres VII, VIII et IX i^acontent l'arrivée et le premier séjour de Télémaque à Salente, fondée parldoménée, ancien roi de Crète. Après le court et assez vif orage de la rivalité d'Eucliaris et de Calypso, nous voici retombés dans la narration placide, qu'interrompent des hors-d'œuvre comme la vision de l'idéale Bétique. Cependant, voici qu'une nouvelle action s'engage : Idoménée est attaqué par les peuples que sa hauteur a ligués contre lui ; mais aussitôt le divin Mentor vient à son secours et conclut la paix en son nom. A peine commencée, cette nouvelle action est close.
Une action incidente se greffe sur celle-là : Télémaqiie accepte, au livre X, de commander, dans les rangs des alliés, les Cretois d'idoméaée, et, au livre XIIl, il sauve l'armée entière qu'Adrasle, roi des Dauuiens, allait anéantir par surprise. Mais que de longueurs pour en venir à ce premier exploit! Non seulement les entretiens et les réformes de Mentor, resté à Salente, les aveux humiliés d'Idoménée, que son favori Protésilas a égaré, la disgrâce du ministre indigne, le rappel de Philoclès, le vertueux ministre exilé, forment une action à part, si l'on peut découvrir quelques traces d'une action dans ce véritable traité politique et moral à l'adresse des princes, des législateurs et des ministres ; mais encore, avant de vaincre Adraste, Télémaque doit écouter le récit des infortunes de Philoctète et de la mort édifiante d'Hercule repentant de ses fautes. Les belles réminiscences de Sophocle ne m'empêchent pas ici de m'impalienter. Et lorsqu'on en est venu aux mains, comment ne pas s'étonner de voir Fénelon suspendre le récit du combat pour raisonner et moraliser? M. de Sacyne voyait jamais sans malaise arriver cet endroit.
Lorsque Adraste envahit le camp des alliés pendant la nuit, au milieu d'une peinture admirable du désordre causé i)ar cette irruption soudaine, Fénelon abandonne tout à coup le camp à demi brûlé, Hippias expirant sous les coups d' Adraste, Phalante blessé et noyé dans son sang, pour expliquer comment Adraste avait surpris le secret des alliés et savait tout ce qui se passait dans leur camp, grâce à l'indiscrétion de Nestor et de Philoctète : de Nestor, auquel on faisait tout dire en le flattant et en écoutant avec complaisance ses longs discoui's; de Philoctète, auquel on arrachait son secret en irritant son impatience par la contradiction. Les deux portraits sont admirables. La Bruyère ne les aurait pas tracés avec plus de finesse et d:' profondeur. Sont-ils bien à leur place ? N'interrompent-ils pas l'action d'une manière déplaisante? Ne saulerait-on pas quelques pages, si on l'osait, pour retourner à Adraste et à Phalante ?
Mais la digression du livre XIV est plus mal rattachée encore à l'ensemble. Adraste est repoussé, il est vrai, mais ne songe qu'à prendre sa revanche : on le compare à un lion forcé de rentrer dans sa caverne, « où il aiguise ses dents et ses griffes, attendant le moment favorable pour égorger tous les troupeaux ». Télémaque juge l'occasion propice pour réaliser un projet depuis longtemps caressé : il descend aux enfers, en visite à loisir toutes les parties, s'y entretient longuement avec son aïeul Arcésius, et remonte à la lumière sans se presser.
L'événement lui donne raison, puisque Adraste attend son retour pour attaquer le camp : Adraste est tué par Télémaque,
qui donne un roi de sa main aux Dauniens, et, la guerre ainsi terminée, les chefs alliés se séparent.
C'est à peine désormais si Télémaque a le temps de rentrer dans Salente réformée, d'y admirer l'ouvrage de Mentor, d'y aimer la tille d'Idoménée, Antiope, de lui sauver la vie (livre XVII); il lui faut partir bientôt et regagner Ithaque. Soudain, par un coup de théâtre assez brusque, Mentor, qui n'a pas épargné en ce livre les discours à Télémaque, se transfigure en Minerve; la déesse adresse une dernière exhortation à celui qu'elle abandonne enfin comme à regret, et le roman poétique, évidemment écourté ici, s'achève en quelques lignes vagues et sèches.
A peine la déesse eut achevé ce discours qu'elle s'éleva dans les airs el s'enveloppa d'un nuage d'or et d'azur où elle disparut. Télémaque, soupirant, étonné et hors de lui-même, se prosterna à terre, levant les mains au ciel ; puis. il alla éveiller ses compagnons, se hâta de partir, arriva à Ithaque, et reconnut son père chez le fidèle Eumée.
Si l'on considère la lenteur de l'action dans les livres qui précèdent ce livre XVIII et dernier, il semble qu'il y ait en cette sorte de post-scriptuni la matière de plusieurs livres nouveaux. Ailleurs on n'avançait pas assez vite, ici l'on est poussé, précipité vers un dénouement qui reste indécis.
Le rôle et le earaetère de Mentor.
En quittant le fils d'Ulysse, Mentor, redevenu Minerve, lui dit très judicieusement : « Il est temps que vous appreniez à marcher tout seul. » Il en est temps, en elFet; mais c'est avouer que le jeune Télémaque a toujours eu besoin jusque-là d'un deus ex nwchinn, qui intervînt au moment décisif, ou d'un ange gardien qui veillât sur lui; car les deux idées s'offrent à l'esprit, selon que l'on considère l'aspect païen ou l'aspect chrétien de Mentor. Celui-ci, d'ailleurs, n'a point laissé ignorer à son élève qu'il n'agissait point par lui-même, mais était agi. Quand Télémaque revient de la guerre contre les Dauniens, tout couvert de gloire, il le lui rappelle : « Vous avez fait de grandes choses; mais, avouez la vérité, ce n'est guère vous par qui elles ont été faites; n'est-il pas vrai qu'elles vous sont venues comme quelque chose d'étranger qui était mis en vous? n'étiez-vous pas capa-
ble de les gâter par votre promptitude -et par votre imprudence? Ne sentez-vous pas que Minerve vous a transformé en un autre homme ? Elle a tenu tous vos défauts en suspens, comme Neptune, quand il apaise les tempêtes, suspend les flots irrités. » On ne nous apprend point ce que répondit Télémaque. 11 dut reconnaître, sans doute, que Minerve, invisible et présente, ne l'a jamais quitté, lui qui, dans son récit, au livre P"", nous peint sous ces traits Mentor combattant : « Sa cuirasse ressemblait, dans le combat, à l'immortelle égide. La mort courait de rang en rang partout sous ses coups. ■>■> Et comment ne devinerait-il pas cette collaboration divine? Minerve, sans doute, a ses raisons pour ne pas se manifester tout d'abord à lui. « Elle voulait l'éprouver par les plus grands dangers ; et, s'il eût su que Minerve était avec lui, un tel secours l'eût trop soutenu; il n'aurait eu aucune peine à mépriser les accidents les plus affreux. « Mais elle n'a nul besoin de se nommer : tout la trahit.
Non seulement Cal3'pso sent confusément en Mentor quelque chose de divin, et n'oublie rien pour savoir de Télémaque s'il n'est pas une divinité cachée sous la forme humaine, car il suffit de le regarder « de près » pour trouver en lui je ne sais quoi au-dessus de l'homme; mais les actions, les paroles, les gestes de cet homme sont d'un dieu. Il prédit l'avenir, il interprète et rend des oracles. « Sachez que vous reverrez un jour l'île d'Ithaque et Pénélope. Vous verrez même dans sa première gloire celui que vous n'avez point connu, l'invincible Ulysse... Mentor est le seul que l'esprit divin n'a point étonné... Vous entendez, dit-il à Idoménée, le dessein des dieux... », et, au nom des dieux, il l'explique. Au livre IV, il apparaît, car c'est bien une apparition soudaine et miraculeuse au moment précis où Télémaque va fouler aux pieds les principes vertueux qu'il lui a inculqués, et aussilôt Télémaque sent comme un nuage épais qui se dissipe sous ses yeux pour lui laisser voir la pure lumière, comme une «joie de raison, qui a quelque chose de bienheureux et de céleste ». Pendant la tempête qui est racontée au livre V, Mentor semble commander aux vents et à la mer : sur un tronçon de mal, il est paisible, il l'est si bien qu'il adresse à Télémaque, ballotté comme lui par la mer, une petite exhortation religieuse et rassurante; Télémaque l'admire, mais n'a pas, dit-il, l'esprit assez libre pour lui répondre. Pour soustraire son élève aux dangers de l'île de Galypso, il construit un vaisseau, et « en un seul iour » le met en état de voguer : Télé-
TELEMAQUE 23
maquo ne songe point à s'en étonner. Plus clairvoyant, Idoménée s'écriera : « Mentor, vous êtes le maître : toute la sagesse des dieux est en \ons. Minerve même ne pourrait donner de 2^ lus salutaires conseils... Allez, Mentor, le plus grand et le plus sage de tous les hommes, si toutefois l'humanité peut faire ce que j'ai vu en vous, et si vous n'êtes point une divinité sous une forme empruntée pour instruire les hommes faibles et ignorants... » Il faut bien que les yeux de Télémaque s'ouvrent enfin. Dès le livre X, il a cru « sentir la présence de la déesse »; au livre XVII, de retour à Salente transformée par la sagesse de Mentor, il s'étonne et semble bien près de tout deviner : « Ici, tout est l'ouvrage d'une sagesse céleste ; tout est doux, tout est pur, tout est aimable, tout marque une autorité qui est audessus de l'homme. « Minerve peut se montrer désormais : il n'est plus temps de feindre. Si le caractère divin transpire trop tôt et trop ouvertement chez ce précepteur idéalisé, c'est, du moins, avec un art délicat que la révélation finale est préparée.
Mais qui ne sent le grave inconvénient d'an tel rôle? Humain et divin à la fois, il n'est franchement ni l'un ni l'autre. Et qu'importe au lecteur que Minerve laisse à Télémaque l'illusion de sa liberté, le mérite tout relatif de son courage ou de sa vertu? Cette illusion, le lecteur l'a bientôt perdue, puisque Minerve ne peut se dérobera, lui en se dérobant à Télémaque. Dès lors, l'intérêt languit, ou, pour parler plus exactement, il n'y a plus d'intérêt, véritable. Si encore la déesse se contentait d'agir ! mais elle parle , et parle trop en professeur de morale qui semble saisir toute occasion bonne ou mauvaise de continuer son « cours », à travers les incidents les plus variés : elle le continue à la nage en quittant l'ilede Calypso, elle ne l'interrompt pas au milieu des menaces de la guerre; il faut qu'elle l'achève. Au livre XVIII, elle le couronne par une dernière leçon sur « l'âge d'or », que Télémaque devra renouveler. Ce moraliste doucement obstiné ne ressemble-t-il pas de fort près à Fénelon lui-même? Au langage de Mentor qui racontait les choses passées « avec grâce, quoique avec un peu de lenteur)), Fénelon oppose le langage grave et simple, mais plein de vivacité et d'autorité, de Mentor : « Tout ce qu'il disait était court, précis et nerveux. Jamais il ne faisait aucune redite; jamais il ne racontait que le fait nécessaire pour TalFaire qu'il fallait décider. » C'est donc Fénelon qui lui aura prêté quelquefois un peu de sa grcàce molle et de son complaisant abandon.
Çà et là, pourtant, dans le personnage divin, le diplomate, le politique, se laissent entrevoir. C'est le diplomate qui conçoit (( un dessein plein d'adresse » pour exciter la jalousie de Calypso et lui arracher Télémaque, ou qui, dans l'assemblée des chefs ennemis, sème dans les esprits une défiance mutuelle, pour les afTaiblir et les désarmer en les divisant. C'est le politique qui voit au delà du présent, et prévoit, prédit la ruine des monarchies despotiques les plus florissantes en apparence : « Il n'y a qu'une révolution soudaine et violente qui puisse ramener dans son cours naturel cette puissance débordée ; souvent même le coup qui pourrait la modérer l'abat sans ressource. » C'est le politique aussi qui permet aux princes de se servir des méchants quand ils sont habiles, puissants, et qu'il faut les ménager, eux et leurs protecteurs. Il est vrai qu'il conseille de se servir d'eux seulement « pour un temps », sans leur accorder jamais la vraie et intime confiance. Mais ces traits épars forment-ils un caractère? Non, Mentor n'est franchement ni une déesse ni un homme (et celte différence ou cette confusion des sexes ne contribue pas peu à déconcerter notre sympathie); c'est la sagesse de Minerve à l'état abstrait, c'est la morale en soi, représentée et formulée par le précepteur en soi, par l'antique pédagogue du drame grec, mais réduit à l'état d'idée pure. Disons mieux : c'est la conscience de Télémaque.
Tclcinaqne élève de HIcbiIoi* et fiance d'Antiope. — Le côté passif de son earaetère.
Et Télémaque aussi est trop l'écolier idéal, pas assez le jeune homme personnel et vivant que nous voudrions aimer en lui. La présence de Mentor lui est nécessaire, la séparation d'avec Mentor lui est un « coup de foudre ». En Crète, s'il se montre supérieur à tous ses rivaux, c'est qu'il répète ce que Mentor lui a enseigné : «Je répondis, suivant les maximes de Mentor... Je n'eus pas de peine à répondre, parce que je n'avais pas oublié ce que Mentor m'avait dit souvent. » On peut, d'ailleurs, ne partager point l'avis des vieillards crétois, et ne pointcroire surhumaine la sagesse qui s'exprime par la houche de Télémaque. A cette question : « Quel est le plus malheureux de tous les hommes » ? il répond en amplifiant cet axiome de
TELEMAQUE 25
Menlor : « Le plus malheureux de tous les hommes est un roi qui croit être heureux en rendant tous les autres hommes misérables. » Le rival qu'on lui sacrifie avait dit : « Le plus malheureux de tous les hommes est celui qui croit l'être; » et cela était d'un fin moraliste.
Au combat du ceste, quand Télémaque faiblit, c'est Mentor qui lui donne de nouvelles forces en lui criant : « 0 fils d'Ulysse, seriez-vous vaincu? » Quand les Cretois lui proposent le trône, ce sont les conseils de Mentor qui le soutiennent contre le vain désir de régner. Il en résulte que Télémaque, livré à luimême, n'est plus lui-même pour ainsi dire; car lui, c'est Mentor. Les yeux fixés sur les yeux de son maître, il y lit ce qu'il doit penser et ce qu'il doit faire. Là où il ne croit pas que la sagesse de ce maître puisse lui apporter un secours efficace, il est vi(e découragé, désespéré : « Voici la mort... Mourons, Mentor, mourons! Il serait inutile de disputer notre vie plus longtemps. » Mentor voudrait être aimé plus virilement. « Il faut, mon fils, que vous m'aimiez d'un amour moins tendre et plus courageux ; accoutumez-vous à mon absence : vous ne m'aurez pas toujours. » Mais ce qui arrive n'arrive-t-il pas un peu par sa faute? et ne se plaint-il pas, au fond, d'avoir trop bien réussi ? Celte domination doucement tyrannique qu'il exerce sur Télémaque se fait sentir surtout dans les moments, assez rares, où celui-ci ose penser pour son propre compte. Sous ce rapport, le début du livre XVII est particulièrement significatif.
Le jeune fils d'Ulysse brûlait d'impatience de retrouver Mentor à Salente et de s'embarquer avec lui pour revoir Ittiaque, où il espérait que son père serait arrivé. Quand il s'approcha de Salente, il fut bien étonné de voir toute la campagne des environs, qu'il avait laissée presque inculte et déserte, cultivée comme un jardin et pleine d'ouvriers diligents; il reconnut l'ouvrage de la sagesse de Mentor. Ensuite, entrant dans la ville, il remarqua qu'il y avait beaucoup moins d'artisans pour les délices de la vie et beaucoup moins de magnificence. // en fut choqué; car il aimait naturellement toutes les choses qui ont (le l'éclat et de la politesse. Mais d'autres pensées occupèrent aussitôt son cœur ; il vit de loin venir à lui Idoménée avec Mentor: aussitôt son cœur fut ému de joie et de tendresse. Malgré tous les succès qu'il avait eus dans la guerre contre Adrasto, il craignait que Mentor ne fût pas content de lui ; et, à mesure qu'il s'avançait, il cherchait dans tes yeux de Mentor pour voir s'il n'avait rien ii se reprocher. D'abord Idoménée embrassa Télémaque comme son propre fils; ensuite Télémaque se jeta au cou de Mentor et l'arrosa de ses larmes. Mentor lui dit : « Je suis content de vous ; vous avez fait de grandes fautes, mais elles vous ont servi à vous connaître, à vous défier de vousmême... »