‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 168 sur 186 · C. de Litt. — FÉNELON {Lellre à l'Acad · texte numérisé non relu

C. de Litt. — FÉNELON {Lellre à l'Acad

lier désormais à ses devoirs d'archevêque et de Français, dans un diocèse nouvellement annexé, qui était souvent le théâtre de la guerre, puis à de nouvelles espérances, auxquelles la mort du grand dauphin (1711) donna l'essor, Fénelon avait autre chose à faire, sans doute, qu'à prendre parti dans un débat littéraire, d'ailleurs apaisé. Mais, précisément à l'heure où ces espérances politiques renaissaient, ce débat littéraire se rouvrait, non plus entre Boileau et Perrault, mais entre M™'' Dacier et Lamotte. En 1711, M"""^ Dacier avait publié sa traduction de l'Iliade; celle de YOdysiiée ne devait paraître qu'en 1719. Lamotte se taisait encore; il attendait la mort de Boileau; mais il préparait, lui aussi, sa traduction d'Homère, une traduction de vingt-quatre chants réduits à douze. Le 9 septembre 1713, Fénelon lui écrivait, avec cette insensible ironie qui lui est propre, et qui peut passer pour tlatlerie lorsqu'on n'y regarde pas de près, mais qui ne trompait pas toujours Lamotte lui-même, puisqu'il y reconnaissait « des leçons sous l'apparence d'éloges » :

On m'a dit que tous allez donner au public une traduction d'Homère en français. Je serai charmé de voir un si grand poète parler notre langue. Je ne doute point ni de la fidélité de la version, ni de la magnificence des vers. Notre siècle vous aura obligation de lui faire connaître la simplicité des mœurs antiques, et la naïveté avec laquelle les passions sont exprimées dans cette espèce de tableau. Cette entreprise est digne devons; mais comme vous êtes capable d'atteindre à ce qui est original, j'aurais souhaité que vous eussiez fait un poème nouveau, où vous auriez mêlé de grandes leçons avec de fortes peintures. J'aimerais mieux vous voir un nouvel Homère que la postérité traduirait, que de vous voir le traducteur d'Homère môme.

Lamotte ne comprit qu'à moitié ces trop fins sous-entendus, ces conseils indirects qu'il faut deviner, ces épigrammes qui se font caressantes, car il s'attache, dans sa réponse, à détromper Fénelon. Non, il ne faut point s'attendre à beaucoup de fidélité de la part du traducteur d'Homère : il n'a pas cru « qu'une traduction fidèle de VIliade pût être agréable en français )). Partout il a trouvé, du moins par rapport au temps où il vit, « de grands défauts joints à de grandes beautés». Aussi s'en est-il tenu « à une imitation très libre » ; parfois même il a osé « être tout à fait original ». D'ailleurs, il se défend d'avoir altéré le sens du poème : s'il l'a fort abrégé, il a prétendu « rendre toute l'action, tous les sentiments, tous les caractères ». Il se faisait illusion, et M""" Dacier le lui fit bientôt voir.

Précisément, M. Dacier succéda, le 9 novembre 1713, à

LETTRE A LACADE.MIE 3

Régnier-Desmarais comme secrétaire perpétuel de FAcadémie. Dans l'ardeur de sa bonne volonté un peu candide, il entreprit de faire travailler l'Académie. Fénelon n'entra pas avec moins de candeur dans ses vues. C'est pour obéir à la délibération académique du 23 novembre 1713 que Fénelon, il le déclare au début, composa son Mémoire sur les occupations de l'Académie française. L'Académie était, semble-t-il, sinon désœuvrée, du moins dégoûtée de la besogne peu glorieuse à laquelle elle se voyait réduite. Fénelon sentait, plus vivement qu'elle encore, le besoin de réveiller et d'attirer par l'attrait d'une besogne nouvelle « un grand nombre d'académiciens, à qui, dit-il, la longue et pesante uniformité de notre ancien travail ne laisse pas de paraître ennuyeuse ». Il répondit avec empressement à l'appel de l'Académie, qui ouvrait une sorte d'enquête, et priait ses membres d'y prendre part. L'occasion de l'envoi àwMémolrc et de la Lettre n'est donc pas la même, et l'on ne trouve dans le Mémoire que peu de traces de la querelle des anciens et des modernes; mais le plan est le même, ou peu s'en faut, et certains passages sont presque identiques.

En effet, les deux premières et principales parties de la Le^^re à l'Académie, l'une grammaticale, l'autre littéraire, correspondent aux deux divisions que Fénelon établit, dès le début, dans son Mémoire.

i° Occupalion de l'Acadétnie pendant qu'elle travaille encore au dictionnaire ; partie qui correspond aux premiers chapitres de la Lettre 'à l'Académie, sur la langue. Fénelon conseille de pousser le travail du dictionnaire au point de perfection « dont peut être susceptible le dictionnaire d'une langue vivante, c'està-dire sujette aux changements )>.

Mais c'est une occupation véritablement cligne de l'Académie. Les mauvaises plaisanteries des ignorants, et sur le temps qu'on y emploie, et sui- les mots que l'on y trouve, n'empêcheront pas que ce ne soit le meilleur et le plus parfait ouvrage qui ait été fait en ce genre-là jusqu'à présent. Je crois (]ue cela ne suffit pas encore, et que pour rendre ce grand ouvrage aussi utile qu'il le peut être, il faut y joindre un recueil très ample et très exact de toutes les remarques que l'on peut faire sur la langue française, et commencer des aujourd'hui à y travailler avec succès.

Il faudrait convenir que tous li'S académiciens qui sont à Paris seraient obligés d'apporter par écrit ou d'envoyer chaque jour d'assemblée une question sur la langue, telle qu'ils jugeraient à propos, sans même se mettre en peine de savoir si elle aurait déjà été traitée parle P. Bouhours, par Ménage ou par d'autres. On en doit seulement excepter celles de Vaugelas, qui ont été revues par l'Académie, aux sages décisions de laquelle il fautse tenir... -

La meilleure manière de trouver aisément des questions et d'en rendre

l'examen doublement utile, ce sera de les chercher dans nos bons livres en faisant attention à toutes les façons de parler qui le mériteront, ou par leur élégance, ou par leur irrégularité, ou par la difticulté que les étrangers peuvent avoir à les entendre ; et en cela je ne propose que l'exécution du vingtcinquième article de nos statuts.

Ces remarques « seront, pour ainsi dire, le journal de notre langue et le dépôt éternel de tous les changements que fera l'usage... De ces remarques mises en ordre on pourra aisément former le plan d'une nouvelle grammaire française, el elle sera peut-être la seule bonne qu'on ait vue jusqu'à présent, Ce sera pour les étrangers un excellent commentaire sur tous nos bons auteurs. » Un peu plus haut déjà Fénelon avait écrit : ce Rien n'est plus propre à redoubler chez les étrangers l'amour qu'ils ont déjà pour notre langue. » Dictionnaire et grammaire auront pour but, moins d'aider les « honnêtes gens » de France à bien parler leur langue (l'usage du monde y suffira) que d'apporter aux étrangers la solution des difficultés qui les arrêtent à chaque pas dans l'étude du français. Par cette préoccupation des étrangers, si visible aussi dans la Lettre, Fénelon devance Voltaire et tout le xviii*' siècle. Il invoque le témoignage des Espagnols, des Italiens, des Allemands, des Anglais qu'il a connus, en particulier de Prior, « dont l'esprit et les lumières sont connus de tout le monde et qui est peut-être de tous les étrangers celui qui a le plus étudié noire langue >'. 11 demande qu'on leur fasse un plaisir de l'étude d'une langue qu'ils aiment; il s'écrie, dans un transport d'enthousiasme : « C'est peut-être la seule chose qui manque à notre langue pour devenir la langue universelle de toute l'Europe, et, pour ainsi dire, de tout le monde. » Mais peut-être, ici comme dans la Lettre à l' Académie, se fait-il illusion sur l'efficacité des moyens qu'il propose, bien qu'il essaye de les rendre séduisants et permette de donner à ces discussions grammaticales la forme d'une lettre ou d'un dialogue.

2° Occupations de l'Académie après que le dictionnaire sera achevé ; partie qui correspond aux chapitres littéraires de la Lettre à l'Académie (rhétorique, poétique, etc.). « Mon avis est que l'Académie entreprenne d'examiner les ouvrages de tous les bons auteurs qui ont écrit en notre langue, et qu'elle en donne au public une édition accompagnée de trois sortes de notes : 1° sur le style et le langage ; 2° sur les pensées et les sentiments ; 3° sur le fond et sur les règles de l'art de chacun de ces ouvrages. » Il donne comme exemple, peut-être mal à

propos, les Sentiments de V Académie sur le Cid, mais laisse à chaque académicien la liberté de choisir l'auteur qu'il voudra examiner. De leurs remarques , toujours obligatoires et périodiquement renouvelées, naîtraient peut-être cette rhétorique et celte poétique que l'Académie a toujours eu le dessein de donner au public, Fénelon le rappelle en invoquant l'article 29 des statuts. On le voit, les chapitres les plus importants de la Lettre sont en germe dans le Mémoire, mais en germe seulement; quand Fénelon se fera rendre son manuscrit, qu'il le reprendra et le développera, il en fera un livre original.

Ce livre ne sera pas seulement moins sec et plus suivi que le Mémoire qui en est la première esquisse, il sera aussi plus vivant, car il est animé d'un bout à l'autre par une passion, le culte de la simplicité antique. Ici, la troisième partie, sur les anciens et les modernes, n'existe pas, et le Mémoire finit par quelques observations sur la nécessité d'établir une discipline exacte dans la Compagnie, parla réforme des statuts. En un endroit pourtant Fénelon écrit :

Mais il s'agit d'appliquerces préceptes à notre langue, de montrer comment on peut être éloquent en français, et comment on peut, dans la langue de Louis le Grand, trouver le même sublime et les mêmes grâces qu'Homère et Démosthène, Cicéron et Virgile, avaient trouvées dans la langue d'Alexandre et dans celle d'Auguste.

Or cela ne se fera pas en seconle/ilant d'assurer, avec une confiance peut-être mat fondée, que nous sommes capal)les d'égaler et même de surpasser les anciens. Ce n'est en efl'et que par la lecture de.nos auteurs, et par un examen sérieux de leurs ouvrages, que nous pouvons connaître nous-mêmes et faire ensuite sentir aux autres ce que peut notre langue et ce qu'elle ne peut pas, et comment elle veut être maniée pour produire les miracles qui sont les effets ordinaires de l'éloquence et de la poésie.

L'allusion aux partisans des modernes est peu voilée ; mais le débat n'est qu'effleuré. Chaque langue, on le reconnaît ici, « a son génie, son éloquence, sa poésie et ses talents particuliers ». Mais on doute que les Français écrivent jamais « de bons poèmes épiques et de bons sonnets »; et pour les sonnets, tout au moins, on se trompe. On ne rend justice qu'à Bourdaloue, <; qui est peut-être arrivé à la perfection dont notre langue est capable dans ce genre d'éloquence ». Dans la Lettre, Fénelon ne le citera même pas auprès des Pères de l'Église; dans les Dialogues sur l'éloquence, il l'avait fort maltraité. 11 est vrai qu'il vante un livre moderne : c'est l'excellente traduction de la Voétiquc d'Aristote, accompagnée des meilleures notes qui

aient peut-être jamais été faites sur aucun auteur de l'antiquité. Mais ce chef-d'œuvre est de M. Dacier.

Déjà pourtant, au moment où Fénelon écrivait son Mémoire, la querelle des anciens et des modernes s'était rallumée. C'est en janvier 1714 que parut Vlliade de Lamotte, aggravée d'un Discours sur Homère, et c'est vers la fm de cette même aimée que M™^ Dacier y répliqua par son vif mémoire ou pamphlet (les Causes de la corruption du goût.

Fénelou, Lniiiolle et rAcadémîo. — Les circonstances et le ton de la « Lettre ».

Ce conflit de Lamotte et de M""" Dacier créait une situation nouvelle à Fénelon et aux partisans avoués des anciens. Il n'était pas besoin que le livre de M""" Dacier parût pour qu'on sût, même à Cambrai, avec quels sentiments M. Dacier et ses amis avaient accueilli l'impertinente entreprise de Lamotte. On nous dit, il est vrai, que la Letire n'est que le Mémoire élargi ; que, l'Académie ayant voté l'impression du Mémoire (26 mars), Fénelon le redemanda pour le rendre plus digne de la Compagnie et du public, le revisa et le refondit; mais on oublie que les circonstances ont changé dans l'intervalle, et que la Lettre, si elle emprunte plusieurs idées au Mémoire, doit être une tout autre chose et pour le fond et pour le ton.

11 ne semble pas que Fénelon se soit décidé sans quelque hésitation à écrire sa Lettre fameuse à M. Dacier. D'abord il reçoit, il lit, il discute ou loue la traduction et la préface de Lamotte.

Je reçois, Monsieur, dans ce moment, votre Iliade. Avant que de l'ouvrir, j'y vois quel est votre cœur pour moi, et le mien en est fort touché. ]Mais il me larde d'y voir aussi une poésie qui fasse honneur à notre nation et à notre langue. J'attends de la préface une critique au-dessus de tout préjugé; et du poème, l'accord du parti des modernes avec celui des anciens. J'espère que vous ferez admirer Homère par tout le parti des modernes, et que celui des anciens le trouvera avec tous ses charmes dans votre ouvrage. Je dirai avec joie : Proxima Pho;hi versibus ille facil...

Je viens de vous lire, Monsieur, avec un vrai plaisir ; l'inclination très forte dont je suis prévenu pour l'auteur de la nouvelle Iliade m'a mis en défiance contre moi-même. J'ai craint d'être partial en votre faveur, et je me suis livré à une critique scruj)uleu3e contre vous : mais j'ai été contraint de vous reconnaître tout entier dans un genre de poésie presque nouveau à votre égard. Je

ne puis néanmoins vous dissimuler ce que j'ai senti. Ma remarque tombe sur notre versiticalion, et nullement sur votre personne. C'est que les vers de nos odes, oi!i les rimes sont entrelacées, ont une variété, une grâce et une harmonie que nos vers héroïques ne peuvent égaler...

Mais passons de la versification française à votre nouveau poème. On vous reproche d'avoir trop d'eaprit. On dit qu'Homère en montrait beaucoup moins; on vous accuse de briller sans cesse par des traits vifs et ingénieux. Voilà un défaut qu'un grand nombre d'auteurs vous envient : ne l'a pas qui veut. Votre parti conclut de cette accusation que vous avez surpassé le poète grec. î^escio fjitid majus nascitur Iliade ' . On dit que vous avez corrigé les endroits où il sommeille. Pour moi, qui entends de loin les cris des combattants, je me borne à dire :

Non nostriim inter vos tantas componere lites;

Et vitulatu dignus, et hic-.

Cette guerre civile du Parnasse ne m'alarme point. L'émulation peut produire d'heureux efforts, pourvu qu'on n'aille point jusqu'à mépriser le goût des anciens sur l'imitation de la simple nature, sur l'observation inviolable des divers caractères, surl'harmonie, et sur le sentiment, qui est l'âme de la parole. Quoi qu'il arrive entre les anciens et les modernes, votre rang est réglé dans le parti des derniers 3.

Il y a là bien de la complaisance; il y a aussi quelque ironie, mais si prudemment enveloppée de compliments équivoques! En finissant cette lettre, à peu près comme en finissant la Lettre a U Académie , P'énelon souhaite, avec une obligeance où il y a de la malice encore, que Lamotte surpasse les anciens. Les lettres de Lamotte qui suivent débordent d'une joie naïve: il proteste qu'il n'a jamais songé à mépriser le goût des anciens: « Quoi que nous fassions, écrit-il, ils seront toujours nos maîtres. » Ne nous y trompons pas, d'ailleurs : il y a bien des choses fines et justes dans ces lettres de Lamotte, par exemple lorsqu'il admire l'ingénieux usage que Fénelon, aux endroits délicats, sait faire des traits des anciens, ou lorsqu'il oppose, non sans adresse, le TéUmnque de Fénelon à l'Iliade de M°^'= Dacier. Il se garde de nommer le livre suspect qui avait achevé la disgrâce de Fénelon; mais cet éloge discret dut aller au cœur du prélat exilé.

L'opinion invétérée du mérite infaillible d'Homère a soulevé contre moi quelques commentateurs, que je respecte toujours par leurs bons endroits. Ils ne sauraient digérer les moindres remarques où l'on ne se récrie pas comme

1. « Il va uciitre quelque chose de plus grand que l'Iliade. » (Properce, IL 23.) 1. u II ne m'appartient pas de prononcer entre vous dans un si grand débat.) Tous deux vous mérite/, la génisse. » (Viunu.E, Eyto/jues, 111, v. 108-100. On verra ce jugement facile reproduit à la fin de la Lettre et aussi. dans une lettre au chevalier iTestouchcs, citée plus loin.

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