‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 169 sur 186 · Lettres des IG et iO janvier · texte numérisé non relu

Lettres des IG et iO janvier

eux : « A merveille! » et parce que je ne conviens pas qu'Homère soit toujours sensé, ils en concluent brusquement que je ne suis jamais raisonnable. Franchement, Monseigneur, vous les avez un peu gâtés. Un de vos ouvrages où ils entrevoient quelque imitation d'Homère fournit de nouvelles armes à leur préjugé. Ils croient que tout l'agrément, toute la perfection de cet ouvrage, viennent de quelques traits de ressemblance qu'il a avec le poème grec; au lieu que ces traits mêmes tirent leur perfection du choix que vous en faites, de la place où vous les employez, et de cette foule de beautés originales dont vous les accompagnez toujours. La preuve de ma pensée. Monseigneur, car je crois qu'il est à propos de vous prouver à vous-même votre supériorité, c'est que, malgré les mœurs anciennes qu'on allègue toujours comme la cause de nos dégoûts injustes, votre prétendue imitation est lue tous les jours avec un nouveau plaisir par toutes sortes de personnes; au lieu que V Iliade de M°ie Dacier, quoique élégante, tombe des mains malgré qu'on en ait, à moins qu'une espèce d'idolâtrie pour Homère ne ranime le zèle du lecteur. Je vais même jusqu'à croire que vous-même, avec ce style enchanteur, qui n'a été donné qu'à vous, ne réussiriez à la faire lire qu'en lui prêtant beaucoup du vôtre.

Fénelon, toutefois, ne fui pas désarmé ; il ne pouvait pas l'être. Au contraire, plus Lamolte semblait mettre de bonne grâce à le persuader et de souplesse à l'accaparer, plus il devait tenir à garder et à manifester son sentiment propre. La letttre du 4 mai 1714 est la première vraiment significative de celles qu'il adresse à Lamotte, la première où il s'élève au-dessus des banalités llatteuses et des malices bénignes. Toute une partie de la Lettre à V Académie y est d'avance condensée. Il proteste d'abord qu'il n'admire point aveuglément les anciens, fort inégaux entre eux: les plus grands « ont la marque de l'humanité, qui est de n'être pas sans quelque reste d'imperfection ». Homère lui-même nesommeille-t-il pas quelquefois, au témoignage d'Horace? Mais avec quelle chaleur il prend ensuite leur défense! Avec quelle netteté un peu dédaigneuse il nous fait comprendre ce qui manque, ce qui manquera toujours aux modernes pour les égaler!

Je ne saurais douter que la religion et les mœurs des héros d'Homère n'eussent de grands défauts. l\ est naturel que ces défauts nous choquent dans les peintures de ce poète. Mais j'en excepte l'aimable simplicité du monde naissant: celte simplicité des mœurs, si éloignée de notre luxe, n'est point un défaut, et c'est notre luxe qui en est un très grand. D'ailleurs un poète est un peintre, qui doit peindre d'après nature, et observer tous les caractères.

Je crois que les hommes de tous les siècles ont eu à peu près le même fonds d'esprit et les mêmes talents, comme les plantes ont eu le même suc et la même vertu. Mais je crois que les Siciliens, par exemple, sont plus propres à être poètes que les Lapons. De plus, il y a eu des pays où les mœurs, la forme du gouvernement, les études, ont été plus convenables que celles des autres pays pour faciliter le progrès de la poésie. Par exemple, les mœurs des Grecs

formaient Ijion mieux des poètes que celles des Cimbres et des Teutons. Nous sortonsà peine d'ime étonnante barbarie; au contraire, les Grecs avaient une très longue tradition de politesse et d'études des règles, tant sur les ouvrages d'esprit que sur les beaux-arts.

Les anciens ont évité l'écueil du bel esprit, où les Italiens modernes sont tombés, et dont la contagion s'est fait un peu sentir à plusieurs de nos écrivains, d'ailleurs très distingués. Ceux d'entre les anciens qui ont excellé, ont peint avec force et grâce la simple nature. Ils ont gardé les caractères; ils ont attrapé l'harmonie ; ils ont su employer à propos le sentiment et la passion. C'est un mérite bien original.

L'aimable simplicité du monde naissant, le culte de la simple nature, la théorie des climats et, comme on dirait aujourd'hui, delà race, les attaques contre le luxe et le bel esprit, tout Fénelon est là. Cette sorte de profession de foi littéraire, qu'on lui a presque arrachée, s'achève sur le ton le plus conciliant: il ne prétend ni reprendre ni contredire personne ; il dit seulement quel est son goût, sans blâmer le goût d'aucun autre, sans défendre qu'on blâme le sien. La politesse et la discrétion veulent que lés hommes se tolèrent mutuellement dans la variété d'opinions où ils se trouvent. Au risque de déplaire aux admirateurs passionnés et des anciens et des modernes, il conclut, d'une part, « qu'on ne peut pas trop louer les modernes qui font de grands efforts pour surpasser les anciens »; de l'autre, que cette noble émulation serait dangereuse « si elle allait jusqu'cà mépriser et à cesser d'étudier ces grands originaux «. On peut « tâcher d'atteindre à ce qu'ils ont de plus sublime et de plus touchant, sans tomber dans une imitation servile pour les endroits qui peuvent être moins parfaits ou trop éloignés de nos mœurs. C'est avec cette liberté sijudicieuse et si délicate que Virgile a suivi Homère. »

Dès lors, il a pris position: cinq mois après, la Lettre à l'Académie parvenait à M. Dacier. On y retrouvait cet air poli et ce ton conciliant de l'homme du monde et du prélat; ce vif désir de plaire, et de plaire à tous, qui est le trait le plus caractéristique peut-être de cette nature; cet attachement foncier à des opinions qui se sont transformées en sentiments, mais tempéré par le dessein arrêté de ne heurter de front l'opinion de personne; ces « traits des anciens », dont parle Lamotte, si bien mis en œuvre, et ces citations si bien fondues avec le texte, trop multipliées au gré de ceux qui regrettent de voir interrompue en cent endroits cette belle prose coulante et attendrie, mais épanchées de l'âme plus que de la mémoire; cette possession de soi-même et ces petites finesses mêlées à ce naturel

et à celte chaleur d'àme ; cette délicatesse d'un lettré nouriL de l'anliquilé païenne, etcetle candeur d'un moraliste chrétien! cette foi classique, un peu superstitieuse çà et là, et ces élanl vers l'avenir entrevu, plus hardis que les vues les plus hardie, des modernes ; tout ce qui fait de l'homme et du livre un homnifl'' et un livre uniques. On a souvent accusé sa diplomatie, se.'l ménagements trop politiques, ses trop savants détours. Mais] ce n'est pas seulement sa stratégie qui est compliquée ; c'est lai question aussi qui offre bien des aspects divers, et l'esprit de] Fénelon était trop fln pjur ne pas les apercevoir, au moins confusément. Il est possible, comme le croit Sainte-Beuve, que'j Fénelon n'ait pas eu « cette irritabilité de bon sens et de raison qui fait dire non avec véhémence, celte faculté droite et prompte, même un peu brusque, que Despréaux portait en littérature et Bossuet en théologie »; mais il ne paraît pas moins certain qu'il a vu ou soupçonné des choses qui ont échappé à ces deux grands hommes de bon sens. Il sentait Homère et la Fontaine, la Bible et Virgile, Démosthènes et les Pères, Titien etTéniers; et ce goûtcompréhensif, extrêmement délicat sur certains points, extrêmement large sur d'autres, il s'efforçait de l'inspirer, de l'insinuer à ceux qui n'admiraient que les anciens et à ceux qui n'admiraient que les modernes. El la tâche lui était d'autant plus difficile que la plupart du temps ceux qui admiraient les anciens ne les sentaient pas, et que les partisans des modernes admiraient le plus obstinément chez leurs auteurs ce par où ils étaient le moins admirables. Aux premiers il fallait dire : « La vraie antiquité n'est pas si solennelle que vous nous la faites »; aux seconds : « Les modernes ont leur beauté, mais seulement quand ils imitent la nature, et en cela, bon gré, mal gré, ils sont les disciples des anciens. »

En plaidant la cause de ses chers anciens sans se brouiller avec les modernes, Fénelon ne songeait-il qu'à ménager sa siluation personnelle? n'avait-il pas à ménager aussi la Compagnie même qu'il voulait persuader? Lamotte assure qu'il a lu à l'Académie rassemblée cinq ou six chants de son Iliade, et que ceux qui connaissent le mieux le poème original l'ont félicité d'un air bien sincère. Six mois après la Lettre, Brossette dira que « si l'Académie française prenait quelque parti, la pluralité serait certainement pour Lamotte contre M""" Dacier^». Mais Fénelon lui-même, en ITli, avait laissé entendre

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