LeUre à J.-B. Rousseau, avril 17lo
i LETTRE A L'ACADEMIE 1 1
au chevalier Destouches combien il se souciait peu de se mêler de loin à une lutte si acharnée.
Les anciens et les modernes partagent rAcadémie... Les torys et les wigs sont moins animés : les uns veulent, malgré une possession de deux mille cinq cents ans, dégrader Homère et donner sa place à M. de Lamotte; les autres critiquent avec véhémence M. de Lamotte comme un demi-poète. Celui-ci m'a envoyé son Iliade et m'a demandé ma pensée. Je lui ai donné beaucoup de louanges, qu'il me parait mériter; mais pour la question qu'il traite dans sa préface, je lui ai répondu :
Non nostrum inter vos tantas componere lites. Et vitula tu dignus, et hic...
Il semble qu'on sente là, non pas seulement, ni même surtout la prudence d'un homme avisé qui entend ne déplaire à aucun parti, mais le dégoût d'un esprit clairvoyant et modéré pour ces passions également aveugles. D'ailleurs, les adversaires de Fénelon devraient se mettre d'accord. Les uns lui reprochent ses complaisances intéressées de diplomate épris de popularité ; les autres, son intransigeance de classique endurci. [1 en est qui n'ont pas assez de dédain pour l'étroitesse de son goût; il en est d'autres qu'alarme le goût téméraire, presque révolutionnaire, dont la Lettre porte à chaque page l'empreinte.
Il s'y trouve assurément un sentiment vif de la vraie littérature, de la vél'itable beauté poétique; mais il est singulier de voir un esprit si raisonnable, si mesuré, professer tranquillerpent les plus effroyables innovations... On Voit bien que dans la tranquillité de son palais archiépiscopal Fénelon ne 5e doutait pas de tout le vacarme que feraient de pareilles nouveautés dans le monde intellectuel. Rien n'est plus téméraire qu'un esprit qui n'a pas vu le danger '.
Fénelon n'est, en vérité, ni un classique attardé ni un nova- ' teur téméraire : roriginalité de son livre est dans l'alliance, rai^e à ce degré, de l'esprit antique et de l'esprit nouveau. Plus que les Lamotte, il a l'intelligence du passé; mais, plus que les Dacier, il a l'intelligence du présent et, à certains égards, l'intuition de l'avenir. Certes, ici pas plus que dans ses autres œuvres, les contradictions, au moins en apparence, ne font défaut; et cependant, de tant d'éléments qui chez d'autres seraient disparates, se compose chez lui un ensemble harmonieu.v, et, païen ou chrétien, antique ou moderne, dans ses timidités ou ses hardiesses, il est toujours Fénelon.
Reçue par l'Académie en octobre 1714,1a Lei^re ne fut publiée