‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 171 sur 186 · X. Doud.in, Lettre du 4 août · texte numérisé non relu

X. Doud.in, Lettre du 4 août

qu'en 1716 : c'est que, dans l'intervalle, Fénelon était mort, le 7 janvier 1715.81 l'on rapproche ces dates, on comprend mieux cette espèce de grâce mélancolique qui donne un charme si pénétrant aux pages les plus enjouées. Où quelques-uns, admirateurs trop exclusifs de Bossuet pour comprendre Fénelon, voient un dernier manège, on voit comme un dernier adieu. Le duc de Bourgogne, sur qui il avait fondé tant d'espérances, lui a été enlevé; tous ses amis sont morts; il va mourir luimême. Résigné, mais non pas insensible, il retrouve toute prête son éloquence émue et souriante, dès qu'il s'agit de défendre les derniers amis qui lui restent, les livres qu'il n'a même plus besoin de lire, car il les sait par cœur. Elle Ilot des confidences, des réminiscences, s'épanche, non pas « au hasard », quoi qu'il dise (et il n'entend pas dire apparemment qu'il ne suivra aucun ordre dans un écrit où l'art et l' unité de la composition ne se dissimulent pas), mais avec un abandon qui n'est jamais l'abandon de soi, la « désappropriation ». Rien n'esl moins sèchement systématique, et rien n'est plus doucement personnel. Toute amertume a disparu, comme toute lassitude: en remontant à la jeunesse du monde, le vieillard semble rajeunir; le critique avec aisance se fait poète; le précepteur du duc de Bourgogne se ressouvient, mais c'est maintenant l'Académie qu'il instruit, une Académie d'où les grands talents avaient presque tous disparu; c'est la France, une France déjà bien frivole et qui de plus en plus se détournait des sources vives où Fénelon, pour trop peu de temps, la ramène. A la veille de la Régence, à cette heure où Voltaire a vingt ans, c'est la dernière œuvre idéaliste et vraiment classique dans sa sérénité.

Première partie : la langne. — Daus quelle mesure une langue vivante i>eut être fixée. — Le dietiounaire et la grammaire.

Les trois premiers chapitres de la Lettre (Dictionnaire, Grammaire, Projet d'enrichir lalangue) forment la grammaire de Fénelon, comme les chapitres suivants forment sa rhétorique et sa poétique. On s'est étonné parfois que Fénelon n'ait pas craint de proposer à ses doctes mais, en généi-al, peu

laborieux confrères, un programme de travaux si complet, devant lequel reculeraient même les académiciens d'aujourd'hui. Mais, dans la Le^^re comme dans leMémoire, ilauraitpuinvoquer les statuts de l'Académie. En la fondant, Richelieu entendait qu'elle épurât et fixât la langue, non seulement par un dictionnaire, mais par une grammaire et par quelques-uns des traités dont Fénelon esquisse le projet dans la partie littéraire (seconde partie) de son ouvrage. Toute une partie de ce plan fut bientôt oubliée. En tTOo, Régnier-Desmarais, qui fut secrétaire perpétuel de l'Académie avant Dacier, fit bien approuver par elle une Grammaire; mais c'était son œuvre propre. Pour le Dictionnaire, dès 1G38 Chapelain en présenta le projet à l'Académie, et l'Académie, sans se presser, y travailla jusqu'à 1G94, date de la première édition.

Ce premier Dictionnaire était loin d'être parfait, et surtout d'être commode. On lui avait donné la forme d'un glossaire érudit, où les mots étaient rangés par familles, si bien que pour trouver le mot il fallait connaître la racine et s'y reporter, chercher, par exemple, équivoque h voix, et accumuler à comble. C'était la méthode de Henri Estienne; mais ce qui était bon pour un Thésaurus destiné à une élite de lecteurs instruits, l'était moins pour un Dictionnaire destiné au public tout entier. Tous les mots français n'y eurent pas, d'ailleurs, droit de cité; la Fontaine, fort assidu aux discussions, ne pouvait faire admettre les mots «de sa connaissance », ceux qu'il avait appris dans Marot et dans Rabelais. D'Olivet reconnaît que l'Académie a dû exclure de ce premier travail les termes des arts et des sciences, lesarchaïsmes et lesnéologismes, les termes bas, qui n'ont cours que parmi le peuple. Mais il ne lui en veut pas de cette délicatesse, et il la justifie d'avoir éliminé les exemples. « Hé ! qui voudrait-on qu'elle citât? Depuis quatre-vingts ans, nos écrivains les meilleurs ont été de son corps; lui conviendrait-il de les citer? » Cependant la crainte de la concurrence dont la menaçait Furetière lui fit confier à Thomas Corneille le soin d'élaborer un Dictionnaire des termes d'arts et de sciences, et ce supplément parut en 1694, un mois avant le ^rand dictionnaire'; mais il ne se distingue ni par la méthode ni par le sens critique.

A peine l'édition de 1694 avait-elle paru, que l'on décida de la reviser : commencé en 1700, ce travail de revision dura dix-

1. Voyez le Thomas Corneille de M. Reynier, Hachette, in-S", ch. VIL

hait ans. Mais Fédition de 1718, où l'on revenait à l'ordre alphabétique, où beaucoup de mois étaient admis que Fédition de 1694 avait proscrits, n'était-elle pas un travail tout nouveau? C'est de cette seconde édition, déjà fort avancée, que Fénelon dit, au début de soq premier chapitre, avec quelque froideur : <( Le dictionnaire auquel l'Académie travaille mérite sans doute qu'on l'achève. » S'il avait assez vécu pour la voir, en aurait-il été pleinement satisfait? On en peut douter. C'est bien lentement que le Dictionnaire a atteint cette sorte de perfection, toute relative, qu'on peut louer sans ironie dans l'édilion de 1878, la septième. Un siècle exactement avant cette dernière, au terme d'une longue vie et aussi d'une longue campagne pour « l'enrichissement de la langue », le 27 avril 1778, Voltaire proposait et faisait admettre par l'Académie le projet d'un dictionnaire qui ne devait pas être, à proprement parler, le dictionnaire historique conçu et réalisé de nos jours, puisqu'il devait tenir lieu d'une grammaire, d'une rhétorique, d'une poétique françaises, et régler toutes les questions de goût relatives au vocabulaire, sans s'occuper des origines, mais qui avait enregistré toutes les étjmologies, toutes les anomalies et irrégularités, toutes les acceptions des divers termes, avec des exemples tirés des auteurs les plus approuvés. Entraînés par l'exemple du patriarche rentré à Paris en triomphe, et qui prenait bravement pour lui les lettres A et T, les académiciens se partagèrent les lettres de l'alphabet*. Il serait curieux de savoir comment le partage se fit; il serait plus curieux de savoir ce que chaque académicien lit de son lot. Mais la mort de Voltaire les tira d'embarras.

Dans ce court et un peu sec chapitre du Dictionnaire, on ne trouve rien qui annonce les vues précises et systématiques de Voltaire. Mais, ne l'oublions pas, ce n'est ici qu'un point de départ. Fénelon ne peut dire librement son avis sur un dictionnaire auquel l'Académie travaille en ce moment même d'après un plan arrêté; tout au plus a-t-il le droit d'indiquer, comme dans le Mémoire, à quelles occupations l'Académie pourra se livrer pendant le travail du Dictionnaire et après. A vrai dire, il ne semble pas accorder, à beaucoup près, la même importance au Dictionnaire qu'à la Grammaire, et il convient sans peine (concession inoffensive et qui restera presque unique) que « la perfection des dictionnaires est un point

1. Brunel, les Philosophes et l'Académie française; Hachette, in-S», liv. IV, ch. ii.

LETTRE A L'ACADÉMIE Ib

où il faul avouer que les modernes ont enchéri sur les anciens ». J'imagine qu'il aurait souri en lisant l'épigramme de Lebrun :

On fait, défait, refait ce beau dictionnaire,

Qui, toujours très bien fait, sera toujours à faire.

Car c'est précisément parce qu'il est « toujours à faire » que Fénelon ne lui attribue pas une valeur absolue: « L'usage, qui change souvent pour les langues vivantes, pourra changer ce que ce dictionnaire aura décidé. » Dans le ciiapitre suivant, il dira de même : (( Cette grammaire ne pourrait pas fixer une langue vivante; mais elle diminuerait peut-être les changements capricieux par lesquels la mode règne sur les termes comme sur les habits. » Ainsi il veut « diminuer les caprices de l'usage » ; il ne prétend pas les régler, et peut-être n'était-il pas si mécontent, au fond, que la langue ne fût pas définitivement disciplinée et fixée par les doctes. Avec Dacon, il croyait que le langage est dans un mouvement perpétuel, et il citait Horace, qui avait dit autrefois en beaux vers ce que Bacon, philosophe, condensait en une formule. En cela, il était en désaccord avec la plupart de ses contemporains, qui se reposaient plus volontiers dans l'unité d'une règle ; avec Vaugelas, qui proclamait la souveraineté de l'usage, mais du « bel usage », celui de la cour et des savants; avec Bossuet, qui voyait dans l'Académie « un conseil réglé et perpétuel dont le crédit, établi sur l'approbation publique, peut réprimer les bizarreries de l'usage, et tempérer les dérèglements de cet empire trop populaire »; avec le P. Bouhours, ce grammairien puriste, qui faisait la part de l'usage et la part, plus grande, de la raison qui en contient les écarts.

C'est la nature des choses vivantes de changer de temps en temps ; et s'il y a quelques langues modernes qui ne changent point, elles doivent être comptées entre celles qui sont mortes. Je ne prétends pas que la notre ne change point du tout... Quelques mots ou quelques façons de parler pourront s'établir ou s'abolir, selon la bizarrerie de l'usage ; mais ce changement sera tout au plus comme une légère maladie qui arrive dans la force de l'âge et qui ne change ni le tempérament ni l'humeur.

Il est certain, en principe, que, si les langues vivantes ne sauraient être fermées à toute innovation, il est des époques cependant où elles sont fixées au moins dans leurs lignes essentielles, dans leur fond durable; en fait, que cette époque d'organisation et de constitution a été le xvii"-' siècle. Fénelon

garde la porte ouverte aux changements nécessaires, mais ne semble pas prévoir de révolution radicale, bien qu'il entrevoie le moment où il faudra expliquer les bons auteurs du xvii<' siècle comme on explique Villehardouin elJoinville. Près de deux siècles se sont écoulés, et les classiques du temps de Fénelon restent accessibles au lecteur le moins érudit. Noire langue n'en est pas moins assez diiïérente de la leur, et çà et là, quand il s"agit d'un Corneille ou d'un la Fontaine, quelques commentaires ne sont pas superflus. Fénelon n'est donc pas dans Terreur; il exagère seulement une vérité; si Bouliours voit trop le fond immuable, il voit trop, lui, la forme changeante de la langue. De cette vue, non pas fausse, mais incomplète, sur la possibilité d'enrichir et de transformer sans cesse une langue vivante, naîtront, dans les chapitres suivants, bien des propositions contestables.

Ces deux premiers chapitres, si brefs, mais qui ne sont là que pour introduire au troisième, sont reliés par une idée commune, ou plutôtpar un sentiment commun. Le dictionnaire a servira aux étrangers qui sont curieux de notre langue, et qui lisent avec fruit les livres excellents en plusieurs genres qui ont été faits en France ». La grammaire « soulagerait beaucoup les étrangers, que nos phrases irrégulières embarrassent souvent. » Cette préoccupation de l'étranger n'est pas nouvelle chez Fénelon: déjà signalée dans le Mémoire, elle se retrouve en maint endroit des autres œuvres et de la Correspondance. Dans une lettre au duc de Chevreuse, par exemple (20 mars 1710), Fénelon, après son compatriote Montaigne, recommandait les voyages comme moyen d'éducation.

Si la paix vient, vous pourrez faire voyager M. le duc de Luynes; mais il faudrait trouver un homme bien sensé, qui lui fit remarquer tout ce que les pays étrangers ont de bon et de mauvais, pour en faire une juste comparaison avec nos mœurs et notre gouvernement. Il est honteux de voir combien les personnes ■de la plus haute condition de France ignorent les pays étrangers, où ils ont néanmoins voyagé, et à quel point ils ignorent, de plus, notre propre gouvernement et le véritable état de notre nation.

C'est pour venir en aide aux étrangers autant que pour obéir à un penchant de sa nature, qu'il proscrivait toute grammaire « trop curieuse et trop remplie de préceptes ».

Il me semble qu'il faut se borner à une méthode courte et facile. Ne donnez d'abord que les règles les plus générales : les exceptions viendront peu à peu. Le grand point est de mettre une personne le plus tût qu'on peut dans l'ap-

plicntion sensible des règles par un fréquent usage; ensuite cette personne prend plaisir à remarquer le détail des règles qu'elle a suivies d'abord sans y prendre garde.

N'y a-t-il pas quelque excès dans ce goût pour les méthodes faciles? Fénelon pourrait répondre qu'il est dans la tradition française. « Peu de préceptes et beaucoup d'usage ! » c'était Taxiomc favori de Hamus, et il afllrniait qu'il vaudrait beaucoup mieux avoir l'usage sans art, que l'art sans usage. Les grammairiens de Porl-Royal', en donnant plus d'importance à la théorie, n'ont cessé de répéter qu'une langue ne s'apprenait pas dans les cahiers, mais dans les auteurs mêmes. « Dès que les enfants savent passablement toutes leurs règles, il faut leur mettre entre les mains les livres qui passent pour les plus aisés... Chaque science a ses règles et sa méthode. J'appelle méthode une voie et une manière facile pour apprendre ce qu'on ne sait pas, et mieux et en moins de temps. Cette méthode est comprise en des règles qui doivent être, autant qu'il se peut, fort courtes et fort aisées. Elles doivent, dis-je, être fort courtes, pour ne pas surcharger la mémoire des enfants. Elles doivent aussi être très aisées, parce qu'autrement elles ne sauraient faciliter l'intelligence de ce qu'on ne sait pas. » Nicole s'élève contre les paresseux qui ne veulent point du tout de grammaire; mais il admet qu'on facilite aux enfants la connaissance des règlesjen les formulant en vers français, « pour les mettre ensuite le plus tôt qu'on pourra dans la lecture des auteurs ». Des grammaires comme celle de Régnier- Desmarais, tout récemment publiée (1705), étaient déjà plus savantes; mais Fénelon s'en tenait à la règle qu'il s'était tracée à lui-même dans le plan d'études pour 1696 : aucun temps ou fort peu de temps donné à la grammaire; se borner aux notions les plus générales, se tenir en garde « sur tout ce qui s'appelle curiosité ». 11 ne parait même pas soupçonner qu'il y a là une science digne d'être approfondie, et pour elle-même et pour l'utile gymnastique à laquelle elle peut soumettre l'esprit. 11 ramène tout à l'usage, à la pratique, à la vie. A-t-il si grand tort, après tout? Du moins il est bien, par là, et de' son temps et de son pays, d'un pays qui ne fut jamais érudit que par un accident, par mode, et n'a jamais eu la superstition de la « curiosité » pure.

•. Voyez I. Cu'iv^, Ias P-'htr/or/iies df Porl-lto'jal; Doligrave.

Le projet « <renrîcliîr la langue ». — S'il mérite toutes les eriîiqiies dout il a été l'objet.

(( On n'a jamais diL à une Académie accoutaniée à se célébrer elle-même ainsi que sa propre langue, des vérités plus fortes d'une manière plus douce. Mais cela n'a été donné qu'au seul Fénelon. » Je ne vois guère que Sainte-Beuve qui ait parlé dans cet esprit de large impartialité du chapitre le plus décrié de la Lettre. Les pontifes de l'orthodoxie classique, ou qui se croit telle, exercent ici leur verve aux dépens de ce « bel esprit chimérique » si bien jugé parle grand roi. On passerait pour chimérique soi-même, si l'on prétendait justifier toutes les « nouveautés » de ce chapitre; mais on est seulement équitable en distinguant du principe établi les moyens proposés.

Comment acquérir de nouveaux termes? En autorisant « tout terme qui nous manque, et qui a un son doux, sans danger d'équivoque »? Mais il ne sera point si facile, soit de sentir de quel terme on a vraiment besoin, soit de choisir ce terme d'après le vague signalement qu'en donne Fénelon. En multipliant les synonymes? Villemain répond : « Les plus belles productions de l'esprit humain ont été composées avant cette excroissance de ternies synonymes et celte végétation stérile qui couronne les vieuxidiomes. » Et la Bruyère, qui n'est cependant plus un pur classique, avait écrit : « Entre toutes les expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il n'y en a qu'une | qui soit la bonne... Un bon auteur, et qui écrit avec soin, * éprouve souvent que l'expression qu'il cherchait depuis longtemps sans la connaître, et qu'il a enfin trouvée, est celle qui était la plus simple, la plus naturelle, qui semblait devoir se j présenter d'abord et sans effort. » C'est dans cette poursuite de » l'expression unique que l'art classique se plaît et s'affine; c'est là que triomphe la raison précise et ferme de nos grands écrivains. Peut-on sacrifier cette précision, qualité fondamentale de notre langue, au plaisir assez puéril de distinguer entre plusieurs synonymes celui « qui sonne le mieux avec le reste du discours »? Est-ce « le moyen d'éviter toute équivoque»? C'est plutôt le moyen d'en créer, en altérant, par une richesse encom-

branle, la belle simplicité, ou, pour parler comme Rivarol, la " probité » de la langue française. Fénelon veut, à coup sûr, pouvoir rendre les nuances les plus fines des choses et des sentiments; mais ce serait précisément les effacer qu'etlacer, par le voisinage de nombreux synonymes, leur physionomie individuelle et, pour ainsi dire, leurs couleurs distinctes.

Il paraît superflu de reprendre les objections cent fois faites aux propositions candidement subversives de Fénelon; de répéter, par exemple, que les mots composés, chers aux Grecs, ne sont pas dans le génie de notre langue 'mais, à vrai dire, il semble là formuler moins une proposition qu'un regret) ; ou que l'exemple des Anglais, qui prennent partout où ils les trouvent, chez leurs voisins, les mots qui leur sont commodes, ne suffit pas plus que l'exemple des Latins à nous prouver la I nécessité ou l'innocuité des emprunts faits, par système, aux i langues étrangères. Mais ici, comme partout, le faux et le vrai ! se mêlent. Il est très vrai qu'il peut être bon d'emprunter à l'étranger certains ternies qui nous font défaut, et qu'il y aurait puérilité à faire intervenir ici le patriotisme. C'est une question de mesure : si l'invasion brusque de ces mots dans la langue a ses dangers évidents, l'emprunt' réfléchi et discret a ses non moins évidents avantages. Et, d'ailleurs, Fénelon montre bien qu'il a vu nettement le danger possible, lorsqu'il écrit : « J'avoue que si nous jetions à la h^te et sans choix dans notre langue un grand nombre de mots étrangers, nous ferions du français un amas grossier et informe des autres langues d'un génie tout différent.'-Cesl ainsi que les aliments trop peu digérés mettent dans la masse du sang d'un homme les parties hétérogènes qui l'altèrent, au lieu de le conserver. » Seulement, il ajoute : « Mais il faut se ressouvenir que nous sortons à peine d'une barbarie aMssi ancienne que notre nation; » et c'est une injustice. Il avait dit un peu plus haut, et c'est une injustice encore, compliquée de plusieurs inexactitudes : « Notre langue n'est qu'un mélange de grec, de latin et de tudesque, avec quelques restes confus de gaulois. » Et l'on se demande si, lui qui parle si bien du génie des langues, il a eu quelque idée un peu nette de ce qu'est ce génie, quand on lit : « Qu'importe qu'un mot soit né dans notre pays, ou qu'il nous vienne d'un pays étranger? La jalousie serait puérile, quand il ne s'agit que de la manière de mouvoir ses lèvres et de frapper l'air. » 11 s'agit peut-être de quelque autre chose encore. Chaque langue a sa vie propre, son histoire, son âme : rien n'y est tout à fait abandonné « au

hasard » ; et si le « vulgaire ignorant » el « la mode des femmes » y interviennent, c'est que le vulgaire, ayant créé la langue, peut seul l'entretenir, et que l'action des femmes, c'est-à-dire de la société polie, n'est pas inutile pour afiîner ce que le vulgaire a fondé.

Les « personnes d'un goût et d'un discernement éprouvés » n'y feront rien ou y feront peu de chose. On ne peut s'empêcher de sourire quand Fénelon expose son procédé ingénieux et ingénu pour enrichir la langue de mots nouveaux.

Un terme nous manque, nous en sentons le besoin : choisissez un son doux et éloigné de toute équivoque, qui s'accommode à notre langue et qui soit commode pour abréger le discours. Chacun en sent d'abord la commodité : quatre ou cinq personnes le hasardent modestement en conversation familière ;' d'autres le répètent par le goût de la nouveauté: le voilà à la mode. C'est ainsi qu'un sentier qu'on ouvre dans un champ devient bientôt le chemin le plus battu, quand l'ancien chemin se trouve raboteux et moins court...

Notre langue deviendrait bientôt abondante, si les personnes qui ont la plus grande réputation de politesse s'appliquaient à introduire les expressions ou simples ou figurées dont nous avons été privés jusqu'ici.

C'est ici que M. Nisard attend Fénelon et sa chimère de perfection impossible. Il est équitable, quand on défend Fénelon contre son école, de reconnaître ce qu'il y a de légitime dans des protestations et des récriminations qu'on voudrait seulement plus modérées.

c'est ce ]uiéril travail de découvertes sans audace et de créations à froid que Fénelon ]iropose à l'Académie. Richelieu s'y entendait bien mieux, lui qui fondait ce grand corps pour discipliner la langue et la fixer. Et Bossuot, lui qui voulait que l'Académie française défendit cette langue contre la mobilité des caprices populaires. Ces deux grands esprits avaient senti qu'en matière de langage la liberté se fait elle-même sa part, et plutôt trop grande que trop petite ; que tout favorise le changement et l'innovation, nos modes, la faiblesse humaine, qui ne sait pas se fixer même à ce qu'elle préfère ; la vanité, qui engendre tant d'inventeurs ; l'ignorance, qui pense à créer ce qui n'est plus à faire. Fénelon ne trouve pas ces impulsions assez fortes; il se met du côté de la liberté, comme si elle avait besoin d'aide, contre la discipline, qui ne parvient pas à se maintenir, même avec l'appui de la ])uissance publique. J'aimerais autant un moraliste qui se rangerait du côté de la complaisance mondaine contre le devoir.

Que dire de cotte chimère de mots nouveaux introduits par l'Académie française et essayés d'abord dans les conversations? Comment Fénelon, qui écrit do génie, a-t-il parlé d'abandonner, même à un corps si considérable, ce qui est le plus beau privilège du génie, le droit de créer des expressions pour des idées nouvelles ? Si les académies pouvaient avoir un emploi quelconque en cette matière, ce serait plutôt celui de vérifier si les idées nouvelles sontjustes, si les expressions créées sont dans le génie de la langue, et d'en consigner les raisons dans leurs vocabulaires.

Richelieu, Bossuet, M. IN'isard, c'est trop d'adversaires à la bis pour Fénelon, et peut-être il a mérité leur courroux. On )ourrait, à la vérité, observer que tel puriste du x\n° siècle, lussi peu révolutionnaire qu'il est possible, avait devancé Félelon. Le P. Bouhours semble croire aussi qu'il suffit de présener aux « honnêtes gens » un mot nouveau pour lui faire faire son chemin dans le monde, si toutefois il est « né sous une constellation heureuse » ; et le P. Bouhours, loin de se lamenter sur l'appauvrissement de la langue, se réjouit d'une épuration ]ui l'a polie et perfectionnée. Dans le second de ses Enlretlens VArlste et Eugène, Ariste fait entendre la même plainte que Fénelon, et, chose curieuse, dans les mêmes termes : « On en a retranché une infinité de mots et de phrases, et apparemment cela ne l'a pas enrichie. » Mais Eugène réplique : « Ne pensez pas vous en moquer; c'est par ce retranchement qu'on l'a perfectionnée et qu'on en a fait une langue également noble et délicate... Il faut tailler et nettoyer un diamant, afin qu'il ait celte pureté et ce feu qui fait tout son prix. Ainsi pour polir, pour épurer, pour embellir notre langue, il a fallu nécessairement en retrancher tout ce qu'elle avait de rude et de barbare... On n'est pas moins riche pour avoir tout son bien en pierreries. »

A ce compte, Fénelon aurait tort sur le principe aussi bien que sur la méthode. Non, eontre les Bouhours, trop aisément satisfaits, les la Fontaine, les la Bruyère, les Fénelon, n'avaient pas tort. Fénelon écrivait à une époque où la langue, parfois rude, mais toujours vigoureuse, que parlaient encore les hommes de la première moitié du siècle, s'était affinée et un peu aflaiblie. L'ancienne langue, celle des Marot et des Amyot, était, sans doute, tropw verbeuse », et Fénelon, en faisant revivre ce mot archaïque, prouve par l'exemple combien seraient faciles les emprunts au trésor un peu confus du vieux langage; mais elle avait quelque chose, sinon de « court », puisqu'on la reconnaît verbeuse, du moins « de naïf, de hardi, de vif et de passionné ». Fénelon la juge trop peut-être en homme de sentiment, et ne rend pas assez justice aux mérites de fermeté, d'élégance et de raison qui furent ceux des écrivains proprement classiques. Mais qui niera qu'à ceux-ci manquait une certaine hardiesse et surtout une certaine naïveté? Les écrivains classiques du xvni° siècle sont les héritiers des écrivains classiques de la fin du xvn", et l'on sait ce qu'ils laissent à désirer du côté de l'imagination. On ne s'étonne pas trop que

Voltaire écrive : « Ceux qui accusent notre langue de n'être pas assez féconde doivent en effet trouver de la stérilité, mais c'est dans eux-mêmes. Hem vcrha scqmintur^; quand on est bien pénétré d'une idée, quand un esprit juste et plein de chaleur possède bien sa pensée, elle sort de son cerveau tout ornée des expressions convenables, comme Minerve sortit tout armée du cerveau de Jupiter-, » Mais ce même Voltaire écrivait à Frédéric (31 août 1749) : « Je roule aussi de petits projets dans ma tête, pour donner plus de force et d'énergie à notre langue, et je pense que, si Votre Majesté voulait m'aider, nous pourrions faire l'aumône à cette langue française, à cette gueuse pincée et dédaigneuse qui se complaît dans son indigence.» Et au grammairieu Beaazée(14 jauv. 1768) : « L'usage, malheureusement, l'emporte toujours sur la raison. C'est ce malheureux usage qui a un peu appauvri la langue française, et qui lui a donné plus de clarté que d'énergie et d'abondance : c'est une indigente orgueilleuse qui craint qu'on ne lui fasse l'aumône. » Ce jugement, fixé dans cette sorte de formule, il le répétait en pleine Académie, quelques jours avant sa mort. 11 y a donc au moins deux aspects de la question; et lorsque Voltaire, si peu novateur en fait de goût, les voit, les fait voir avec une telle netteté, on aurait mauvaise grâce à en vouloir trop à Fénelon, qui s'accuse lui-même de hasarder, « par un excès de zèle », une -proposition qu'il soumet d'avance à une discussion contradictoire.

Le projet de Rhétorique. — Partie critique. — L'éloquence profauc : Cicéron et Déniosllièucs.

La partie critique, souvent discutable, du projet de Rhétorique, voile trop à nos yeux ce que la partie théorique a de justesse et d'élévation. Cette partie critique est dominée par un double idéal : Démosthènes, idéal de l'éloquence profane; les Pères, idéal de l'éloquence sacrée. Epris de la simplicité antique , Fénelon a toujours regardé Démosthènes comme un

1. Ce vers d'Horace équivaut à ppu près au mot de Fénelon : « 11 pense, il sent, et la parole suit. »

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