‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 173 sur 186 · Voyez le premier fascicule de Fénelon · texte numérisé non relu

Voyez le premier fascicule de Fénelon

de jeunesse où l'orateur latin se montre plus occupé du désir d'être admiré que de la justice de sa cause, et les œuvres de la maturité, où « l'expérience des grandes affaires, l'amour de la liberté, la crainte des périls dont il était menacé, lui faisaient aire des efforts dignes d'un orateur ^ ». D'autre part, il met dans la bouche de Démosthènes l'aveu d'un certain amour de la gloire inséparable de l'amour du bien public 2. Il n'est donc pas dupe d'un engouement aveugle ; mais il aime à personnifier, en Cicéron, les avocats préoccupés avant tout de plaire et de gagner une cause, en Démosthènes les citoyens que le danger de la patrie fait orateurs, et dont les paroles sont des actes. C'est ce qui explique que, dans la Lettre à l'Académie, Fénelon, non seulement ait voulu renouveler une troisième fois ce parallèle, mais en ait fait le centre et l'âme de son chapitre le plus important. Isolée de tout le reste, cette page suffirait à indiquer dans quel esprit Fénelon a écrit son ouvrage, car elle n'est que le développement du précepte capital: « L'homme véritablement digne d'être écouté est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu. » Dans son ensemble, le jugement porté sur Cicéron et Démosthènes est donc vrai, si on le tempère par les réserves que nous avons empruntées à Fénelon lui-même, et si l'on se souvient que la situation des deux orateurs et des deux pays était loin d'être la même. Dans ses Parallèles (I680) Perrault l'observait déjà: il faut tenir compte du goût particulier de chaque nation :

Cela supposé, nous ne serons pas réduits à ne reconnaître qu'un seul excellent orateur, ce qu'il faudrait faire s'il n'y avait qu'une seule manière d'être éloquent. Nous dirons que Démosthènes, simple et concis, a été l'orateur le plus selon le goût des Grecs; Cicéron, abondant et orné, celui qui a touché davantage les Romains.

Mais c'est se borner à constater la différence des deux éloquences sans l'expliquer, et Perrault gâte bientôt ce qu'il y a de juste dans sa thèse, en reprochant à Démosthènes de n'être pas Cicéron : « La simplicité de Démosthènes n'est pas majestueuse, et, quand elle le serait, il a tort de n'y avoir pas joint de la pompe et de la magnificence dans un ouvrage qui en demandait.... Il fallaitlà du sublime et de l'héroïque: où pouvait-il plus

-, Dialogues des morts. XXXll.

à propos déplo3'er les grandes voiles de l'éloquence et employer ses plus nobles figures et ses plus beaux ornements? » II est vrai qu'il s'appuie sur la définition que Cicéron, « plus savant et mieux élevé», donne de l'éloquence, « art de parler avec abondance et avec ornement », et qu'il préfère le de Signis h la quatrième Pliilippique, avec celle même inintelligence de l'antiquité qui lui l'ail écrire, à propos de Thucydide : « Le style de l'histoire n'était pas encore formé en ces temps-là. » Au fond, Cicéron ne pouvait être un Attique sans renoncer à plaire au peuple romain ; c'est ce qu'il montre fort bien dans ses discussions avec les Attiques contemporains, imitateurs maladroits des Grecs. Son génie, d'ailleurs, plus ample et abondant que sobre et délicat, ne l'y inclinait point; mais ce génie est essentiellement romain, comme celui de Démoslhènes est essentiellement grec; l'un manque parfois de mesure, l'autre semblo parfois un peu maigre et sec aux yeux des lecteurs modernes, habitués à une richesse plus ornée. Il est permis même de se demander si Fénelon, ici encore, entraîné par son parti prisd'admiration pour la simplicité toute nue, n'a pas méconnu les conditions nouvelles de l'éloquence. De même qu'il va trop loin lorsqu'il veut imposer aux prédicateurs de son temps la simplicité évangélique des Pères de l'Église, de même il risque de s'égarer et d'égarer les orateurs en leur imposant la simplicité attique, qui semblerait voisine de la sécheresse à un auditoire d'aujourd'hui.

Enfin il faut reconnaître qu'aucune gloire n'a été plus contestée que celle de Cicéron : subie avec mauvaise grâce, deson temps même, par certains puristes, comme Pollion, rabaissée par les partisans d'une éloquence nouvelle, et, pour ainsi dire, révolutionnaire, relevée par Quintilien et son école, elle a mis aux prises, au xvi« siècle, les cicéroniens et les anticicéroniens dans une guerre longue et plaisante. Longtemps après, Jean- Jacques Rousseau ne sera guère que l'écho de Fénelon, quand il écrira dans son Emile (livre IV) : « Entraîné par la mâle éloquence de Démoslhène, mon élève dira : « C'est un orateur; )> maison lisant Cicéron, il dira : « C'est un avocat. » On peut accepter une conclusion formulée en ces termes, àcondition toutefois que les ternies soient bien précisés. Oui, il est certain que Cicéron est trop avocat, même dans les discours politiques, mais il est certain aussi que, comme avocat, il n'a pas d'égal, et que les plaidoyers civils de Démosthènes sont inférieurs aux siens. Si l'orateur grec a plus de hauteur, l'orateur latin a plus de souri, ilo Litt. — FK.NEi.oN (Lettre à l'Acad.). 2

plesse et de variété. Voilà dans quel sens on peut accepter le jugement de Fénelon, résumé par Rousseau dans une formule frappante. Même en Tacceptant dans son ensemble, on a le droit de le compléter par le jugement de Quintilien, et d'affirmer après lui que Cicéron fut et reste le vrai roi du barreau.

L'éloquence profane : les orateurs nioilernes. — Théorie des climats et des milieux.

D'une manière générale, et malgré les éloges naïvement prodigués à certains orateurs romains, comme ce Manlius, dont l'éloquence doit être restituée à Tite-Live, c'est Rome qui est sacrifiée à la Grèce. L'éloge de Démosthènes tourne en condamnation, non seulement de Cicéron, mais des Latins.

Voilà le bon sens qui parle sans autre ornemeut ijue safuree. Il rend la vérité sensible à tout le ])(!U|)Ie; il le réveille, il le pique, il lui montre l'abime ouvert. Tout est dit pour le salut commun; aucun mot n'est pour l'orateur. Tout instruit et touche; rien ne brille. 11 est vrai que les Romains suivirent assez tard l'exemple des (îrecs pour cultiver les belles-lettres. Les Romains étaient occupés des lois, de la guerre, de l'agriculture et du commerce d'argent.

Et ce sont les Latins, Virgile, Horace, qui sont appelés à témoigner contre eux-mêmes. A combien plus forte raison Fénelon devait dédaigner nos orateurs modernes, si déchus même des Latins!

Nos avocats n'ont pas autant d'ardeur pour gagner le procès de la rente d'un liarticulicr, que les rhéteurs de la Grèce avaient d'ambition pour s'emparer (le l'autorité suprême dans une république. Un avocat ne perd rien et gagne même de l'argent en perdant la cause qu'il plaide. Est-il jeune, il se hâte de l)laider avec élégance pour acquérir quelque réputation, et sans avoir jamais étudié ni le fond des lois ni les grands modèles de l'antiquité. A-t-il quelque réputation établie, il cesse de plaider et se borne aux consultations, où il s'enrichit. Les avocats les jilus estimables sont ceux qui exposent nettement les laits, qui remontent avec précision à un princijjc de droit, et qui répondent aux objections suivant ce principe. Mais'o'i sont ceux qui possèdent le grand art d'enlever la persuasion et de remuer les cœurs de tout un peuple?

Cette condamnation sommaire a été souvent et vivement disculée. A ne parler que des avocats, est-ce que, depuis le xvi^ siècle, le barreau français ne renfermait que des parleurs cupides ou de froids dialecticiens'? Les Pasquier, les Arnauld, les Le-

maître, n' avaient-ils pas fait admirer, en des causes déjà retentissantes, une éloquence rajeunie aux sources antiques? Et n'avait-on pas eu l'avocat académicien Olivier Palru, si logique dans la composition d'un plaidoyer, si châtié dans l'expression? vSi Fénelon, successeur de Pellisson à l'Académie, s'était gardé de rappeler, dans son discours de réception, les mémoires écrits en faveur de Fouquet, les seuls plaidoyers français, selon Voltaire, qui rappellent Cicéron, il avait rendu hommage à son éloquence ; il avait été jusqu'à dire, avec beaucoup de grâce et un peu d'exagération : « Son style noble et léger ressemblait à la démarche des divinités fabuleuses qui coulaient jusque dans les airs, sans poser les pieds sur la terre. » Et, d'ailleurs, toute l'éloquence française est-elle donc réfugiée au barreau? et peut-on souffrir que Fénelon écrive : « 11 ne nous reste guère de monuments d'une forte éloquence, ni de nos anciens parlements, ni de nos États généraux, ni de nos assemblées de notables; tout se décide en secret dans le cabinet des princes ou dans quelque négociation particulière : ainsi notre nation n'est point excitée à faire les mêmes efforts que les Grecs pour dominer par la parole » ? Il oublie donc que, dès le xv^ siècle, l'éloquence parlementaire est née; que les a remontrances » parlementaires ont déjà leur signification et leur accent; qu'aux États généraux de 1483, Philippe Pot osait proclamer la souveraineté du peuple; que l'Hôpital fut un grand homme d'État, et plus encore, un grand honnête homme; que du Vair fut un magistrat cicéronien, très digne d'estime, sinon d'admiration, dans sa majestueuse gravité; que la Satire Ménippée s'acliève sur la harangue de d'Aubray, si éloquemment française? Mais Fénelon pourrait répondre qu'il ne connaissait point ces premières manifestations d'une éloquence encore incertaine, ou que, les connaissant, il n'a pas jugé qu'elles méritassent d'être comparées aux œuvres des grands orateurs de la Grèce ou même de Rome; et peut-être n'aurait-il pas tout à fait tort. Les avocats du xvi« siècle et même ceux du xvn^ restaient encore les prisonniers d'une érudition pédantesque ; Patru, un nom plus qu'un auteur, selon le mot de Sainte- Beuve, était grammairien et critique avant tout; l'éloquence de Pellisson était une éloquence écrite, bientôt refroidie. Pour nos anciens orateurs parlementaires, lequel d'entre eux a exercé une influence décisive sur les destinées de son pays? Lui-même, l'Hôpital, en dépit de ses discours aux États généraux d'Orléans et de Saint-Germain-en-Laye, a laissé surtout le souvenir d'un

esprit cultivé et d'une âme généreuse. Jadis l'auteur du Jinttm, fermement décidé à découvrir des orateurs jusque dans les temps les plus reculés de la république romaine, recueillait pieusement les plus informes vestiges d'une éloquence encore embryonnaire, et ne craignait pas d'opposer Calon à Lysias. Prenons garde, nous aussi, de pousser la piété patriotique jusqu'à la superstition.

Maturité de la pensée, maturité du sl,yle, ces deux conditions sont nécessaires aux yeux de Fénelon pour qu'il y ait éloquence. Une autre condition lui semble plus nécessaire encore, et c'est ici qu'il est le plus fort. Le véritable orateur, pour lui, n'est pas celui qui parle avec élégance ou avec chaleur, mais celui qui agit et gouverne par la parole'. Quel orateur français avant la Révolution a pu jouer ce rôle actif, ou plutôt quel parleur français a été vraiment orateur? Si nous étions tentés de nous plaindre de ce que peut avoir d'exagéré dans la forme une vue si juste au fond, il nous suffirait, pour pardonner àFénelon, de . relire la page si neuve qu'elle lui a inspirée.

Je suis très persuadé de la véiiti'' d'une comparaison qu'on a faite : c'est que, comme les arbres ont aujourd'liui hi même forme et portent les mêmes fruits qu'ils portaient il y a deux mille ans, les hommes produisent tes mêmes pensées. Mais it y a deuxclioses que je prends ta liberté de représenter. La première est que certains climats sont plus tieureux que d'autres pour certains talents, comme pourcertains fruits. Par exemple, te I^anguedoc et la Provence produisent des raisins et des figues d'un meilteur goût que ta Normandie et que tes Pays-Bas. De même tes Arcadiens étaient d'un naturel plus propre aux beaux-arts que les Scythes. Les Siciliens sont encore plus propres à la musique (]ue tes Lapons. On voit même que tes Athéniens avaient un esprit plus vif et plus subtil que les Béotiens. La seconde chose que je remarque, est que tes Grecs avaient une espèce de longue tradition, qui nous manque. Ils avaient plus de culture pour t'élo(jiience que notre nation n'en peut avoir. Chez tes Grecs tout dépendait du peuple, et te peuple di'pendait de ta parole. Dans leur forme de gouvernement, la fortune, ta réputation, l'autorité, étaient attachées à la persuasion de ta multitude. Le peuple était entraîné par les rhéteurs artificieux et véhéments. I^a parole était le grand ressort en paix et en guerre. De là viennent tant de harangues qui sont rapportées dans les histoires, et qui nous sont presque incroyables, tant elles sont loin de nos mœurs.

Fénelon s'élève ici jusqu'aux causes générales, bien au-dessus de la querelle des Anciens et des Modernes. El pourtant c'est

1. Voltaire dira comme Fonclon : « La grande éloquence n'a guère pu en France être connue au barreau, parce qu'elle ne conduit pas aux honneurs <^oinnie dans Athènes, dans Rome, et comme aujourd'hui dans Londres, et n'a point pour objet de grands intérêts publics. Il se pourrait bien que le gouvernement d'Athènes, en secondant le climat, eût mis dans la tète de Demosthènes quelque chose que l'air de Clamart et de la Grenouillère et le gouvernement de Richelieu ne mirent point dans la tète d'Orner Talon et de Jérôme Bignon. »

LETTRE A L'ACADKMIE 29

ot4Le querelle qui lui fournit son point dedépnrl. Perrault s'élait écrié, dans le Sicctc de Louis le Grand :

A former les esprits comme à former les corps La Nature en tout temps fait les mêmes efforts ; Son être est immuable, et cette force aisée Dont elle proiluil tout, ne s'est point épuisée.

Et il l'avait répété dans son Parallèle : « La Nature est immuable et toujours la même dans ses productions; et comme elle donne tous les ans une certaine quantité d'excellents vins, parmi un 1res grand nombre de vins médiocres et de vins faibles, elle forme aussi, dans tous les temps, un certain nombre d'excellents génies parmi la foule des esprits communs et ordinaires. » En l'accordant à Perrault, par une concession de pure forme, Fénelon s'attache à montrer qu'elle-même cette toutepuissance de la Nature est réglée par certaines lois, et il s'empare de la théorie des climats, déjà esquissée par Fontenelle, cet autre partisan des Modernes, et il la retourne contre eux, et il la fortifie en y ajoutant ce qu'on peut appeler la théorie des milieux. Si l'influence du climat n'est pas si absolument déterminante que le croit Fénelon, celle du milieu' moral, surtout lorsqu'il s'agit de l'éloquence, a une valeur prépondérante, et tout le début de ce chapitre, si nouveau à bien des égards, pourrait s'intituler : De l*éloquence dans ses rapports avec les institutioyis et les mœurs.

L'éloquence sacrée. — Les Pères.

Ce même Perrault ne craignait pas de préférer les prédicateurs du xvii« siècle aux orateurs anciens. « Les ouvrages de nos excellents orateurs, disait-il, sont presque partout de la même force que le sont les ouvrages des anciens dans les endroits les plus beaux, les plus forts et les plus éloquents. » L'avis de Perrault ne pouvait être l'avis de Fénelon, car, dans les Dialogues sur l'éloquence, celui-ci s'était déjà déclaré le champion un peu absolu de l'éloquence évaugélique des Pères*. 11 sera plus absolu encore dans la Lettre, et les défauts qu'il

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