Voyez ce passage, cité page
de leur pénie n'a été plus manifeste que lorsqu'il leur est arrivé de dire les mêmes choses presque dans les mêmes termes 1
Bossnet peintre et historien des moeurs de son temps.
Bien qu'il se maintienne à dessein dans la région des idées générales et descende moins volontiers que Bourdaloue aux applications particulières, Bossuet ne peut se défendre de peindre et de condamner surtout les vices dont il a les exemples sôus les yeux. Et, sans doute, il ne songeait pas à fournir des documents aux futurs historiens des mœurs du xvu° siècle, mais il a été d'avance, malgré lui, l'un de ces historiens moralistes. La noblesse s'est groupée, à la cour, autour du roi, et le culte ancien de l'honneur est peu à peu sacrifié à l'ambition des honneurs que le roi distribue. « Quel siècle a-t-on vu où la vanité ait été plus désordonnée? Quand est-ce qu'on a étalé plus de titres, plus de couronnes, plus de vaine magnificence? Quelle condition n'a pas oublié ses bornes? Qui n'a pu avoir la grandeur a voulu néanmoins la contrefaire... Les vanités ne permettent même pas de payer ses dettes. » [Honneur.) De l'honneur véritable il n'est resté qu'un faux point d'honneur : malgré les lois et l'Église, comme il y a dans le duel « quelque montre de courage », le monde y applaudit, et l'invincible fermeté du prince semble impuissante à déraciner « une coutume barbare qui prodigue malheureusement le plus beau sang d'un grand royaume ». [Honneur du monde et Justice.) La fureur d'un jeu ruineux décide en un moment du sort des familles, tantôt relevées par un heureux hasard, tantôt précipitées dans l'abîme [Loi de Dieu, Résurrection de Jésus-Christ, etc.). On tient tout dans l'indifférence, sauf les plaisirs et les affaires, tout, même la loi divine, et les esprits forts sont moins redoutables que ces indifférents qui « ne savent s'ils croient ou s'ilsne croient pas, tout prêts à vous avouer ce qu'il vous plaira, pourvu que vous les laissiez agir à leur mode et passer la vie à leur gré». [Divinité de la religion.) D'autres, «que leurs plaisirs engagent, et cependant que leur conscience inquiète, qui ne peuvent approuver ni changer leur vie », se confessent sans nécessité («il n'y a aucun tribunal devant lequel il se dise plus de faussetés que devant celui de la pénitence »), font un usage C. de Litt. — Bossuet [Sermons). 3
sacrilège des sacrements, sont dévols par politique. (( Ah! que la politique est dangereuse, et quejes grands doivent craindre qu'elle ne se mêle toujours trop avant dans le culte qu'ils rendent à Dieu! » [hitégrité de la pénitence) Comme la piété, la
vertu est mondaine et toute d'apparence.
Il y a deux sortes de vertus : l'une est la véritable et la chrétienne, sévère, constante, inflexible, toujours attachée à ses règles, et incapable de s'en détourner i)our quoi que ce soit. Ce n'est pas là la vertu du monde : il l'honore en passant, il lui donne quelques louanges pour la forme; mais il ne la pousse pas dans les grands emplois : elle n'est pas propre aux affaires; il faut quelque chose de plus souple pour ménager la faveur des hommes; d'ailleurs elle est trop sérieuse et trop retirée, et, si elle ne s'embarque dans le monde par quelque intrigue, veut-elle qu'on l'aille chercher dans son cabinet. Ne parlez pas au monde de cette vertu.
Il s'en fait une autre à sa mode, jilus accommodante et plus douce : une vertu ajustée non point à la règle, elle serait trop austère, mais à l'opinion, à l'humeui' des hommes. C'est une vertu de commerce : elle prendra bien garde de ne manquer pas toujours de parole ; mais il y aura des occasions où elle ne sera point scrupuleuse, et saura bien faire sa cour aux dépens d'autrui. C'est la vertu des sages mondains, c'est-à-dire c'est la vertu de ceux qui n'en ont point, ou plutôt c'est le masque spécieux sous lequel ils cachent leurs vices. {Honneur du monde.)
Dans cette vie tout extérieure, ce qu'on estime avant tout, c'est l'esprit, la raillerie fine et ingénieuse, la médisance même, pour peu qu'elle divertisse, « car c'est une grande vertu dans le monde que de savoir divertir ». {Prédication évangélique, Honneur.) De là cette préoccupation des honnêtes gens « qui sont sans cesse à étudier de hons mots pour avoir l'applaudissement du beau monde ». {Loi de Dieu.) De là cette passion pour le théâtre, qu'on dit épuré: « Les spectacles sont devenus honnêtes, parce qu'on a ôté les excès grossiers pour insinuer plus si'irement dans les cœurs le poison le plus délicat et le plus dangereux. » {Fondements de la vengeance divine.) De là cet engouement pour les œuvres de l'esprit et pour les hommes qui en vivent : ces érudits glorieux et querelleurs, les Trissotin et les Oronte, ces « gens de littérature », Bossuet les traite de bien haut; mais il est trop de son temps, quoi qu'il fasse, pour ne pas rendre un hommage public à l'esprit au moment où il condamne les beaux esprits qui l'avilissent.
Ceux-là pensent être les plus raisonnables qui sont vains des dons de l'intelligence, les savants, les gens de littérature, les beaux esprits. .4 In vérité, chrHicns, i/s son/ dignes d'être distingués des autres, et ils font un des plus beuux ornements du monde. Mais qui les pourrait supporter lorsque, aussitiU qu'ils se sentent un peu de talent, ils fatiguent toutes les oreilles de leurs faits et ae
leurs dits, et que, parce qu'ils savent arranger des mots, mesurer un vers ,ou arrondir une période, ils pensent avoir droit de se faire écouler sans fin, et de décider de tout souverainement? O justesse dans la vie, 6 égalité dans les mœurs, ô mosure dans les passions, riches et véritables oruenienls de la nature raisonnable, quand est-ce que nous apprendrons à vous estimer? Mais laissons les beaux esprits dans leurs disputes de mots, dans leur commerce de louanges qu'ils se vendent les uns aux autres à pareil prix, et dans leurs cabales tyranniques, qui veulent usurper l'empire de la réputJ.tion et des lettres. Je voudrais n'avoir que ces plamtes,ie neles porterais pas dans cette chaire. Mais dois-je dissimuler leurs délicatesses et leurs jalousies? Leurs ouvrables leur semblent sacrés : y reprendre seulement un mot, c'est leur faire une blessure mortelle. C'est là que la vanité, qui semble naturellement n'être qu'enjouée, devient cruelle et impitoyable. La satire sort bientôt des premières bornes, et d'une guerre de mots elle passe à des libelles diffamatoires, à des accusations oulrageuses contre les mœurs et les personnes. Là on ne regarde pluscombren les traits sont envenimés, pourvu qu'ils soientlancés avec art, ou combien lesplaies sont mortelles à l'honneur, pourvu que les morsures soient ingénieuses. [Honneur.)
La satire, dans les sermons de Bossuet, n'est pas si directement ni surtout si àpremcnt personnelle; mais c'est bien la satire, et les exemples individuels, s'il eût voulu les invoquer, ne lui eussent pas t'ait défaut, loisqu'il s'écriait: « Ne proposez plus à une jeunesse imprudente les dignités de l'Église, comme un moyen de piquer son ambition, ou comme la juste couronne (les études de cinq ou six ans, qui ne sont qu'un faible commencement de leurs exercices. Qu'ils apprennent plutùfcà fuir, à trembler, et du moins à travailler pour l'Église, avant que de gouverner l'Église. » N'est-ce pas à la vanité et à la corruption de ces guides aveugles qu'il faut s'en prendre des progrès de la Réforme à l'âge précédent? « Ces sentinelles endormies oui laissé entrer l'ennemi, et la foi ancienne s'est anéantie par la négligence de ceux qui en étaient les dépositaires. » {Sur les Effets de la résurrection de Jésua-Christ.) C'est avec la même hardiesse qu'est censurée l'abondance où vivent les communautés religieuses : « Combien de centaines de familles subsisteraient honnêtement de ce qui suffit à peine pour la dépepse d'une seule communauté, qui fait profession de renoncer aux biens du siècle pour embrasser la pauvreté! Quelle dérision! quel renversement! » [Sur les obligations de l'état religieux.)
Quand il ne craint pas de s'attaquer aux grands, à leur brillante frivolité, à leur sécheresse de cœur, Bossuet, presque toujours, — et c'est son honneur, — fait un retour sur la triste condition des petits. C'est cette pitié pour les misérables qui anime d'une si audacieuse éloauence le sermon sur l'Éminente Dignité des pauvres (1659).
Quelle injustice, mes frères, que les pauvres portent tout le fardeau, et que tout le poids des misères aille fondre sur leurs épaules ! S'ils s'en plaignent et s'ils en murmurent contre la Providence divine, Seiprneur, permet* tez-moi de le dire, c'est avec quelque couleur de justice : car, étant tous pétris d'une même masse, et ne pouvant pas y avoir grande différence entre de la boue et de la boue, pourquoi verrons-nous d'un côté la joie, la faveur, l'affluence, et de l'autre la tristesse, et le désespoir, et l'extrême nécessité, el encore le mépris et la servitude? Pourquoi cet homme si fortuné vivrait- il dans une telle abondance, et pourrait-il contenter jusqu'aux désirs les plus mutiles d'une curiosité étudiée, pendant que ce misérable, homme toutefois aussi bien que lui, ne pourra soutenir sa pauvre famille, ni soulager la faim qui le presse? Dans cette étrange inégalité, pourrait-on justifier la Providence de mal ménager les trésors que Dieu met entre des égaux, si par un autre moyen elle n'avait pourvu au besoin des pauvres, et remis quelque égalité entre les hommes? C'est pour cela, chrétiens, qu'il a établi son Église, où il reçoit les riches, mais à condition de servir les pauvres; où il ordonne que l'abondance supplée au défaut, et donne des assignations aux nécessiteux sur le superflu des opulents. Entrez, mes frères, dans cette pensée : si vous ne portez le fardeau des pauvres, le vôtre vous accablera.
C'est au Louvre, devant la cour, qu'il a prêché le sermon sur VImpénitence finale (1662), intitulé dans le manuscrit le sermon du Mauvais riche. Il n'épargne pas ces riches que leur grandeur rend dédaigneux; leur abondance, secs; leur félicité, insensibles, «encore qu'ils voient tous les jours non tant de pauvres et de misérables, que la misère elle-même et la pauvreté en personne, pleurante et gémissante à leur porte... C'est pourquoi ils meurent de faim; oui, messieurs, ils meurent de faim dans les villes, dans les campagnes, à la porte et aux environs de vos hôtels; nul ne court à leur aide. Hélas! ils ne vous demandent que le superflu, quelques miettes de votre table, quelques restes de votre grande chère. » Jamais on n'a opposé avec plus de force à l'esprit du monde, qui tarit la source de la compassion, l'esprit chrétien, esprit de tendresse et de fraternité. Il ne serait donc pas juste de ne voir qu'un évêque de cour en cet orateur qui voyait dans les prédicateurs de l'Évangile « les véritables avocats des pauvres ». {Se7'mon pour le 3"^ dimanche de la Pentecôte.) Il serait plus injuste encore de souscrire à ce reproche de Joseph de Maistre : « Les souffrances du peuple ne lui arrachèrent jamais un seul cri^ » Cette affirmation ne résisterait pas à la simple lecture des deux péroraisons du sermon sur VImpénitence finale, où Bossuet s'efforce d'attendrir Louis XIV sur les misères et la patience de ses peuples.
Il savait, sans doute, que, pour être efficaces à la cour, ses