‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 31 sur 186 · De l'Église gallicane, 1. U, oh. xu · texte numérisé non relu

De l'Église gallicane, 1. U, oh. xu

paroles devaient être circonspectes. Il écrivait à l'abbé Dirois, le 10 novembre 1681 : « Je crois que la vérité se peut dire hautement partout, pourvu que la di.scrétion tempère le discours et que la charité l'anime. » Il s'était promis de parler avec le respect d'un sujet, mais aussi avec cette fermeté d'un prédicateur de l'Évangile « qui, bien loin de s'abaisser devant les monarques du monde, y doit paraître avec plus de force ». [Panégyriques de sainte Thérèse et de saint Joseph.) Put-il tenir cette promesse aussi pleinement qu'il l'eût voulu? Il lui eût été difficile, en face d'un roi victorieux, de condamner les conquérants avec la sévérité un peu brutale qui ne déplaît pas dans un sermon de Metz, sur la Bonté et la Rigueur de Dieu : « Et qu'est-ce à dire, à votre avis, parcourir les provinces par des victoires? n'est-ce pas porter partout le carnage et la pillerie? » Souvent, par la suite, il dut laisser parler à sa place ce prédicateur invisible qui se fait entendre dans le cœur des rois aussi bien que des autres hommes : « 11 y a un Dieu dans le ciel, qui venge les péchés des rois. C'est lui qui veut que je vous parle ainsi, et, si Votre Majesté l'écoute, ce même Dieu lui dira dans le cœur ce que les hommes ne peuvent ims dire. » (Sur la Charité fraternelle, 1662.) A ce moment le roi, jeune, ami des plaisirs et des fêtes, n'avait guère le loisir ni le désir d'écouter parler Dieu. Il faut bien l'avouer, pendant une longue période, la plus -éclatante du règne de Louis XIV, la parole de Dieu n'exerça qu'une action médiocrement efficace sur la conduite du prince et des courtisans qui tenaient à honneur d'imiter le prince. Les reproches directs eussent été déplacés peut-être; mais les allusions voilées étaient impuissantes. Il fallait se rabattre alors sur les thèmes généraux, l'ambition, l'intrigue, la flatterie, qui sont les fléaux des cours. Quand l'orateur, dans l'église ou dans les palais, quittait ce rôle de moraliste pour celui de conseiller, il lui arrivait d'être dupe de repentirs apparents ou passagers; mais il l'était toujours avec candeur, éloquence et majesté. Au reste, dans le beau sermon sur les Dévoilas des rois (1662), il a laissé voir avec assez de netteté et de force comment il entendait cette mission difficile de directeur de la conscience des princes. La doctrine de ce sermon n'est pas autre que celle de la Politique tirée de l'Écriture sainte. Bossuet s'y approprie ce mot de David : « Vous êtes des dieux et vous êtes tous enfants du Très- Haut. » Il est vrai que ces dieux de chair et de sang mourront comme les autres hommes. N'importe, ils sont des dieux, et leur autorité ne meurt pas. « L'homme meurt, il est vrai; mais le

1(i COURS DE LITTERATURE

roi, disons-nous, ne meurt jamais : l'image de Dieu est immortelle.'» — « Dangereuse illusion, qui, pour affermir l'autorité, sacrifierait avec la liberté toute justice et, pour entourer la personne des rois d'une majesté inviolable, rendrait Dieu luimême, au scandale de la raison, fauteur de l'usurpation et complice de la tyrannie. » (Gandar.) Quelle barrière Bossuet opposel-il à la toute-puissance royale? Une seule : les rois ne doivent « se permettre rien de ce que Dieu ne leur permet pas... Régnez, ô Jésus-Christ, sur tous ceux qui régnent : qu'ils vous craignent du moins, puisqu'ils n'ont que vous seul à craindre. ?>

Un seul devoir des rois est très nettement défini : c'est le; v devoir envers l'Église. L'Église « exige » d'eux qu'ils se rendent « les défenseurs de sa foi, les protecteurs de son autorité, les gardiens et les fauteurs de sa discipline. » Précisément le trône que remplit Louis XIV « est le seul de tout l'univers où, depuis la première conversion, jamais il ne s'est assis que des princes enfants de l'Eglise. L'attachement de nos rois pour le saint-siège apostolique semble leur avoir communiqué quelque chose de la fermeté inébranlable de cette première pierre sur laquelle l'Église est appuyée ». Louis XIII s'est rendu mémorable en renversant le parti qu'avait formé l'hérésie; il laisse à son successeur « la gloire de l'étouffer tout entière par un juste tempérament de sévérité et de patience ». Ici encore Gandar s'étonne et s'indigne. Il ne faut peut-être pas prendre à la lettre la prière adressée au roi « d'exterminer les blasphèmes », ce qui n'équivaut pas tout à fait à exterminer les blasphémateurs; et cependant, quand Bossuet assigne au roi la mission de renverser la cabale des libertins, « sans égard ni aux conditions ni aux personnes », il ajoute, avec une précision suffisante, qu'il faut « un châtiment rigoureux à une telle insolence ». Les rois croient protéger l'Église; mais c'est elle qui les protège [Bivinilé de la religion) et qui, en retour, leur impose vis-à-vis de l'hérésie cette politique menaçante ou oppressive que Bossuet appelle de ses vœux ou gloiitie dans plusieurs de ses sermons.

C'est donc une sorte d'histoire morale de ce temps qu'on pourrait dégager des sermons de Bossuet. M. Rébelliau l'a observé, on est surpris d'y trouver bien des fois, en les comparant aux mémoires et aux correspondances du temps, le retlet évident des idées, des besoins, des affaires contemporaines. Tous les principaux événements de cette époque, en elfet, s'y reflètent. Ce sont d'abord les horreurs de la guerre civile, que

Bossuet observe de près, et qu'il déplore avec d'autant plus d'amertume que Condé vient de passer aux Espagnols.

La France, hélas ! notre commune patrie, agitée depuis si longtemps par une guerre étrangère, achève de se désoler par ses divisions intestines, lùicore, parmi les Juifs, tous les deux partis conspiraient à repousser reiniomi commun, bien loin de vouloir se fortifier par son secours, ou y entretenir qurlque intelligence : le moindre soupçon en était puni de mort sans rémission. Et nous, au contraire... Ah! fidèles, n'achevons pas; épargnons un peu notro honte.

La paix, enlin, est signée : dans le carême de 1660, prêché aux Minimes de la place Royale, Bossuet rend un hommage discret à Mazariii, qui Ta négociée, et le salue avec émotion : « Je ne brigue point de faveurs; je ne fais point ma cour dans la chaire, à Dieu ne plaise. Je suis Français et chrétien; je sens, je sens le bonheur public, et je décharge mon cœur devant mon Dieu sur le sujet de cette paix bienheureuse qui n'est pas moins le repos de l'Église que de l'État, n [Sur les Démons.) Condé ren tre à Paris, et, à peine rentré, vient surprendre Bossuet, qui prêchait au même endroit sur l'Honneur du monde le dimanche des Rameaux de 1660. Dans le compliment improvisé qu'il lui adressa et qu'il prit soin de rédiger plus tard, Bossuet semble tracer au prince rentré en grâce une sorte de plan de. la vie qui lui reste à vivre, et l'on a pu même y découvrir, avec un peu de bonne volonté, il est vrai, les idées essentielles que développera l'oraison funèbre de 1687. A la guerre civile succède la famine; le sermon sur Vlmpi'nitence finale (i6G2) nous donne un court mais émouvant tableau de ces misères nouvelles, landis qu'un sermon de la même époque, le second sermon sur la Procidence, nous montre les Turcs abattant sous le croissant la croix de Jésus-Christ, diminuant tous les jours la chrétienté par les succès de leurs armes. Le grand règne s'ouvre : ceux qui veulent faire leur fortune à la cour « par la voie détournée » {Providence), Fouquet, par exemple, voient leurs espérances s'en aller en fumée. Il faut plier devant la toute-puissance d'un seul. Les victoires, les paix glorieuses, sont saluées au passage; les progrès et les éclats des passions royales sont indiqués çà et là par des sous-entendus et des réticences, qui en laissent devmer plus qu'elles n'en disent, jusqu'au jour où la triste la Vallière porte aux Carmélites l'amer souvenir des « tristes jalousies du monde » (16"o) jusqu'à celui, plus lointain encore, où l'on sent que M™^ de Montespan va céder la place à M"^® de Maintenon.

Mais ces dernières révolutions de cour n'ont leur écho qu'en de rares sermons, lorsque Rossuet reparaît dans la chaire, « après tant d'années d'un perpétuel silence » (sermon pour le jour de Pâques, sur les Effets de la résurrection de Jésus-Christ, 1681), pour donner au roi vieillissant, à une heure décisive, des conseils dont l'autorité s'est accrue, ou lorsque, au nom de l'assemblée générale du clergé de France, le 9 novembre, il prononce le sermon d'ouverture sur VUnité de l'Église, qui est, comme on l'a dit, moins un sermon qu'un acte. Dans ce grave dilïérend entre le pape et le roi (l'atTaire dite de la Régale n'en fut qu'un épisode), Bossuet semble avoir été préoccupé d'abord, comme on le voit par le Sermon du jour de Pâques, de maintenir l'autorité de l'Église et du successeur de Pierre, même en face d'un roi qui lient à gloire « d'être lui-même le plus zélé et le plus soumis de tous les enfants de l'Église ». Puis, c'est du côté de ce roi qu'il inclinera, moins par esprit de courtisan que pour préserver Louis XIV et Golbert du danger de leurs propres entraînements et peut-être épirgner un scliisme à l'Eglise de France. On sent bien que lorsqu'il admire chez les Hébreux, avec Balaam, « le sacerdoce uni avec la magistrature », c'est celte union nécessaire qu'il souhaite de voir toujours régner entre Rome et les princes chrétiens, dont le plus chrétien est le roi de France.

Qu'elle est belle, cette Eglise gallicane, pleine de science et de vertu ! inais qu'elle est belle dans non (nul, qui est l'Eglise catholique , et qu'elle est suiiitement tl iaviolithtemeiit unie ii sou chef, c'est-à-dire au successeur de saint Pierre ! Oh! que cette union ne suit point troublée! que rien n'altère cette piiix et cette unité o"i Diou habite! Iîsprit-Saint,l<;sprit pacifique qui faites habiter les frères unaniinctnent dans votre maison, affermissez-y la paix. La paix est l'objet de cette assemblée : au moindre bruit de division nous accourons effrayés, pour unir parfaitement le corps de l'Église, le père et les enfants, le chef et les membres, le sacerdoce et l'empire... Songeons que nous devons agir par l'esprit de toute l'iiglise ; ne soyons pas des hommes vulgaires que les vues particulières détournent du vrai esprit de l'unité catholique : nous agissons dans un corps, dans le corps de l'épiscopat et de l'Eglise cattinlique, où tout ce qui est contraire à la règle ne manque jamais d'être délesté, car l'esprit de vérité y prévaut toujours.

Tous les anciens docteurs de Paris ont reconnu dans la chaire de saint Pierre la plénitude de la puissance apostolique : il ne s'agit que de régler cette puissance dans son exercice « parles canons, c'est-à-dire par les lois communes de toute l'Église; de peur que, s'élevant au-dessus de tout, elle ne détruise ellemême ses propres décrets ». De même le pouvoir des rois est

sacré et inviolable, puisque l'Église l'a respecté même dans les princes persécuteurs de l'Évangile; leur couronne est hors dalteinte; mais « il y a plus de juslice que de grâce dans les privilèges qu'ils accordent à l'Église », puisque c'est l'Église qui prend soin de leur conserver leur royaume; la concorde du sacerdoce et de l'empire est utile au sacerdoce et nécessaire à l'empire. En jetant un coup d'œil rapide sur l'histoiie de l'Église gallicane, Bossuel prouve que les rois de France, plutôt que de troubler la paix de l'Église, « se relâchaient volontairement de quelques-uns de leurs droits », mais aussi que saint Bernard considérait le pape non comme le seigneur des évèques, mais comme l'un d'entre eux, « afin que, dans cetle haute élévation, il prît soin de conserver dans tous les évêques la dignité d'un caractère qui lui est commun avec eux, et qu'il songeât qu'il y a toujours, avec une grande autorité, quelque chose de doux et de fraternel dans le gouvernement ecclésiastique ». C'est dans cet esprit que l'ordonnance de saint Loui.-î, « le roi le plus saint qui ait jamais porté la couronne, le plus soumis au saint-siège et le plus ardent défenseur de la foi romaine », a consacré les libertés de l'Église gallicane.

Si vous voyez donc vos évêques demander humblement au pape l'inviolable conservation de ces canons et de la puissance ordinaire dans tous ses degrés, souvenez-vous qu'ils ne font que marcher sur les pas de saint Louis et de Charlemagne, et imiter les saints dont ils remplissent les chaires. Ce n'est pas nous diviser d'avec le saint-siège, à Dieu ne plaise ! C'est au contraire conserver avec soin jusqu'aux moindies fibres qui tiennent les membres unis avec le chef. Ce n'est pas diminuer la plénitude de la puissance apostolique : l'Océan même a ses bornes dans sa plénitude; et s'il les outrepassait sans mesure aucune, sa plénitude serait un délugç qui ravagerait tout l'univers.

En déclarant qu'il veut unir inséparablement dans tous ses desseins l'Église et l'État, Louis XIV suit la tradition de ses pères, et la France vivra par ces maximes: « Rien ne sera plus inébranlable qu'un royaume uni si étroitement à l'Église que Dieu soutient. » Ce roi n'est-il pas la consolation et la joie de l'Église, «lui qui réjouit tous les jours le Ciel et la terre par tant de conversions?... La main de Louis était réservée pour achever de guérir les plaies de l'Église ». On sent que la révocation de l'édit de Nantes se prépare, et Bossuet y applaudit d'avance. « Que tarde un si saint pape à s'unir intimement au plus religieux de tous les rois? » L'Église romaine a été toute-puissante quand, « heureuse de dispenser les trésors du Ciel, elle ne songeait pas à disposer des choses inférieures que Dieu n'avait pas

mises en sa main... Dieu préserve nos rois Très Chrétiens de prétendre à l'empire des choses sacrées », et l'Église de France d'oublier le respect qu'elle doit à Rome! mais ce n'est pas manquer à ce respect que soutenir des libertés anciennes : « Nous croyons, au contraire, que le respect inviolable que nous conserverons pour le saint-siège nous sauvera des blessures qu'on voudrait nous faire sous un nom qui nous est si cher et si vénérable. » Ce discours, on serait tenté de dire ce plaidoyer, plus habile encore, par endroits, qu'éloquent, est couronné par une péi'oraison singulièrement clairvoyante et ferme.

Priez donc tous ensemble, encore une fois, que ce qui doit finir finisse bien tôt. Tremblez à l'ombre même de la division : songez au malheur des peui)les qui, ayant rompu l'unité, se rompent en tant de morceaux, el ne voient plus dans leur religion que la confusion de l'enfer et l'horreur de la mort. Ah ! prenons garde que ce mal ne gagne. Déjà nous ne voyons que trop parmi nous de ces esprits libertins qui, sans savoir ni la religion, ni ses fondements, ni ses origines, ni sa suite, « blasphèment ce qu'ils ignorent et se corrompent dans ce qu'ils savent : nuées sans eau, » poursuit l'apôtre saint Jude, docteurs sans doctrine, qui pour toute autorité ont leur hardiesse, et pour toute science lours décisions précijiitées... Opposons à ces esprits légers, et à ce charme trompeur de la nouveauté, la pierre sur laquelle nous sommes fondés, et l'aulorité de nos traditions où tous les siècles passés sont renfermés, et l'antiquilé qui nous réunit à l'origine des choses. Marchons dans les sentier» de nos pères; mais marchons dans les anciennes moeurs, comme nous voulons marcher dans l'ancienne foi.

Peu après (l'"' décembre), Bossuet écrivait au cardinal d'Estrées : « Je puis dire que tout le monde jugea que le sermon était respectueux pour les deux puissances, pacifique, de bonne intention... Tout ce qu'on pourrait dire en rigueur, c'est qu'il n'est pas besoin de remuer si souvent ces matières, et surtout dans la chaire et devant le peuple. » Et il se rassurait en se persuadant que, loin de scandaliser le peuple, il l'avait édifié. Le danger qu'il pressentait n'était peut-être pas cependant tout à fait imaginaire. En tout cas, il se trompait quand il montrait Louis XIV préoccupé avant tout d'affermir l'autorité sacrée de l'épiscopat. Plus tard il s'aperçut du contraire et s'en plaignit. Mais son œuvre oratoire, qui ne s'étend guère au delà de ce qui fut la grande période du grand règne, ne reflète pas les tristesses de la fin ; et c'est pourquoi elle nous laisse, elle aussi, une impression de grandeur solennelle et de sereine unité.

Les progrès du génie de Bossiiet. — L.'art dans la composition et dans le style.

<( Ni l'art, ni la nature, ni Dieu même, ne produisent pas tout h coup leurs grands ouvrages ; ils ne s'avancent que pas à pas : Ton crayonne avant de peindre, l'on dessine avant de bâtir, et les chefs-d'œuvre enfin sont précédés par des coups d'essai. » {Premier' Sermon aur la nativité de ta Viei'ge.) Ces paroles de Bossuel sont vraies de Bossuel lui-même. Au xviii* siècle, cependant, un panéi,'}risle de Bossuet, le P. de Neuville, s'écriait, dans un parallèle entre Bossuet et Bourdaloue, plus facilement imitable : « Maisuji Bossuet, passez-moi ces expressions, il naît tout entier : il ne se forme point par des développements, par des accroissements successifs. » Le P. de Neuville avait tort, car, ces accroissements successifs, on pourrait les noter et les compter en suivant les degrés successifs par lesquels a passé le génie oratoire de Bossuet.

Les sermons de la première manière, surtout les sermons prêches à Metz, ont une vigueur encore mal disciplinée. A vingtquatre ans, Bossuet prononce le sermon sur la Bonté et la Rigueur de Dieu, ébauche encore imparfaite du Discours sur l'histoire universelle. L'exorde traîne; les citations du grave, du grand Tertullien, de l'admirable Orisène, du saint apôtre Paul, sont multipliées à l'excès. Le seul TerluUien est cité huit fois dans les premières pages. On sent que l'élève de Navarre, le jeune chanoine de Metz, étale avec complaisance cette érudition théologique. Les transitions sont pesantes : « Et en voici la raison prise de l'épître aux Hébreux, dont je m'en vais làcher de vousexposer la doctrine; et rendez- vous, s'il vous plaît, attentifs... Arrêtons-nous ici, chrétiens, et sur celte considération, avec l'aide de Dieu, entrons dans notre deuxième partie... Je m'en vais donc employer le reste de cet entretien à vous représenter, si je puis, les ruines de Jérusalem, encore toutes fumantes du feu de la colère divine, et comme vous avez reconnu, dans notre première partie, etc. Le plus grand crime des Juifs n'est pas d'avoir fait mourir le Sauveur : cela vous étonne, je le prévoyais bien; mais je ne m'en dédis pourtant pas ; au contraire, je prétends bien yx)us le faire avouer à vous-

mêmes, et comment cela? » Dans un long récit du siège de Jérusalem on trouve des traits comme ceux-ci :

Cet ennemi dont je veux parler, c'est la faim, qui, suivie de ses deux satellites, la rage et le désespoir, va mettre aux mains, non plus les citoyens, mais le mari coiUre la lemme, et le père contre les enfants; et cela pour quelques vieux restes de pain à demi rongés. Que dis-je? pour du pain, ils eussent été trop heureux ; pour cent ordures qui sont remarquées dans l'histoire, et que je m'ahstiens de nommer par le respect de cette audience : jusque-là qu'une femme dénaturée, qui avait un enfant dans le berceau (ô mères, détournez vos oreilles), eut bien la rage de le massacrer, de le faire bouillir et de le manger. Action abominnble et qui fait dresser les cheveux, prédite toutefois dans le chapitre du Deiitéronoiiie que j'ai déjà cité tant de fois... Quels discours pourrai(!nt vous dépeindre leur faim enragée, leur fureur et leur désespoir, et la prodigieuse quantité de morts qui gisaient dans leurs rues, sans espérance de sépulture, exhalant de leurs corps pourris le venin, la peste et la mort .'

La soif, dans ce récit, n'est pas moins « enragée » que la faim. Cette langue robuste, à la Coi'ueille, est légèrement archaïque. Mais c'est le ton surtout qui est peu mesuré : quand il sera fixé à Paiis, Bossuet ne dira plus tout crûment que les victoires ne sont que carnage et pilleries; il adoucira le ton de l'arrêt sous lequel il accable le peuple « monstrueux » des Juifs, et où l'on sent, comme l'a dit Gandar, quelque chose des fureurs intolérantes du moyen âge. Le génie puissant, mais parfois emphatique, de Tertullien, exerça sur lui, dans ses commencements, une influence fâcheuse : en 1661 encore, dans le sermon sur l^Nécessité des souffrances, il admirait trop ce dangereux moïftle quand il décrivait l'enfer, « ces monts ensoufrésqui nourrissent dans leurs entrailles des feux immortels, (pii vomissent des tourbillons d'une ilamme obscure et ténébreuse, et que Tertullien a.-ç^e\\e élégamment, pour cette raison, les cheminées de l'enfer ». Quelques-uns des Pères latins eussent contribué peut-être à développer chez lui cette emphase cachée qu'on devine plutôt qu'on ne la saisit dans certaines œuvres du début; mais c'est à saint Augustin surtout qu'il s'attacha, et saint Augustin est plus simple, c'eslà-dire plus vraiment fort que Tertullien; et les Pères grecs, comme saint Jean Chrysostome, donnèrent de meilleures leçons encore, des leçons de distinction et de sobriété, à celui que plus tard les compagnons et les témoins de ses études appellent lui-même « le Père grec », à celui qui cite en grec saint Grégoire de Nazianze dans le second sermon sur la Providence. Si l'on veut mesurer avec précision ces progrès du génie de Bossuet, que l'on compare ce second sermon (1662) au premier,

prêché six ans auparavant. Dans le premier, qui manque, non pas d'élan, mais de netteté, de suite logique, de proportion, Bossuet sait mal encore définir son sujet, le diviser, le développer de l'intérieur, pour ainsi parler, et sans en sortir. Exemples, idées, affluent; mais l'orateur ne sent pas le besoin de choisir ou n'a pas la force d'exclure. Quelques développements même semblent parasites, comme le développement, lin jusqu'à la subtilité, sur les trois causes d'affliction et les trois manières d'en profiter. Dans le second discours tout est plus sobre et plus clair, mieux ordonné, mieux suivi, des principes à la conclusion; l'ensemble est à la fois plus sévère et plus harmonieux.

C'est celte année 1662 qui marque le point de maturité du génie de Bossuet : dans un sermon comme le sermon sur la Mor't, il n'a plus les défauts de la jeunesse, mais il en retient les qualités vives. 11 est moins àprement théologien et plus profondément moraliste. On ne retrouve plus que rarement des phrases qui éveillent le sourire, comme celle-ci : « Si vous savez entendre, ô moiiels! comme vous êtes composés, et combien vous abondez en humeurs peccantes, vous comprendrez aisément que cette conduite vous est nécessaire. » {Scnimission à la loi de Dieu, 1666.) Lorsqu'il abandonne la chaire et que, sans cesser d'être grand orateur, il se montre surtout grand écrivain et grand évèque, il a atteint les sommets d'où l'on ne peut plus que redescendre. Mais tout nous donne à croire que l'auteur des Oraisons funèbres n'en serait pas redescendu de sitôt. Pour s'en convaincre, il suffirait de lire tel sermon que Bossuet vieillissant a composé pour une occasion exceptionnelle, même imprévue, par exemple le second sermon pour le jour de Pâques, sur les Effets de la résurrection de Jésus-Christ, dit le Christus resurgens (1681), prononcé devant la cour, un peu. long, mais admirable de composition et d'équilibre entre la vigueur et l'onction, la doctrine et la morale, les leçons générales et les applications particulières aux circonstances et aux personnes. D'ailleurs, ce n'est pas toujours dans ces hauteurs que se maintient le génie de Bossuet : plus souple qu'on ne le croit, il sait se plier aux multiples exigences de la prédication selon les auditoires, et, comme on dirait aujourd'hui, les milieux. Je ne sais si l'on peut distinguer, sans artifices, aussi nettement qu'on l'a fait, les trois manières de Bossuet : la première plutôt didactique et théologique, la seconde plutôt philosophique et morale, la troisième plutôt homilétique et comme

attendrie par le voisinage de la vieillesse*. Mais il est cerlain que les sermons sur la Providence ou VAmhitlo7i, d'une part, et, de l'autre, l'instruction familière adressée aux Ursulines de Meaux, sur le Silence, sembleraient venir de deux orateurs différents, si l'on n'était averti du caractère nouveau, moins solennel et plus touchant, que revêtit l'éloquence du prélat retiré dans son diocèse. Voir sourire Bossuet, cela étonne et cela plaît. Il raille doucement ces religieuses qui ne sauraient demeurer une heure dans leur cellule en repos et en silence, qui ont hâte de se réunir pour causer, elde quoi, sinon des défauts de leurs sœurs?

Si Notre-Seigneur faisait la visite dans ce monastère pour voir si le silence est bien garda, et qu'il entrât dans les lieux où il doit être gardé, tiélas ! qu'estce qu'il y trouverait? Là deux petiles amies, et ici trois autres en peloton, cccupées à causer et h s'entretenir ensemble, à 1« dérobée, taudis peut-être que l'on devrait être au chœur ou lï une autre observance. Si donc Jésus- Christ se présentait à elles, et leur allait faire cette demande : « Quels sont ces discours que vous tenez enseniljle? » Qui sniit hi sermoneu qiios conferlis ad iiivicem .'quelle serait leur réponse"? Pourraient-elles dire avec vérité : «Nous jiarlons de Jésus de Nazareth ; >i ou bien : n Nous jwrlons des moyens pour nriivcr à la pratique de la vertu, pour nous encourager les unes les autres? » Ah ! c'est souvent de rien moins : car la plupart de tous vos discours avec cette amie, qui est la confidente de tous vos mécontentements, sont de lui dire tous vos senliments imiiarfaits sur tout ce qui vous choque et vous contrarie ; c'est de parler des défauts des autres, et dos prétendus déplaisirs que vous dites avoir reçus do cette sœur, que vous ne pouvez souflrir. C'est là où l'on murmure, où l'un se plaint à tort et à travers de la conduite des officières de la maison. On critique, on censure, on contrôle ton tes choses; la supérieure même n'est pas exempte d'être sur le tapis : on blâme sa conduite et sa manière d'agir; enfin l'on mêle dans ces entretiens familiers celle-ci, celle-là, encore celui-là...

Mais, dites-vous encore, cette sœur est si ombrageuse et pointilleuse que la moindre chose la met en mauvaise humeur, s'imaginant toujours que je lui en veux : je dis, par exemple, une parole innocemment et bonnement, sans avoir intention de lui faire de la peine; cependant elle s'en choque et s'aigrit. Or je veux que vous n'ayez point eu intention de l'attaquer; toutefois, vous qui avez un naturel plus favorable et raisonnable, vous devez en conscience ménager ces esprits faibles, qui, par leur incapacité de faire autrement, s'échappent souvent malgré eux...

Il faut peu de chose pour mettre une communauté dans une très mauvaise réputation dans l'esprit des personnes séculières; parce qu'ils s'imaginent que toutes les religieuses doivent être des saintes. Et là-dessus je me souviena moi-même que je me suis trouvé dans des maisons honorables à Paris, où j'ai ouï parler de certaines religieuses d'une manière plaisante et fort à la cavalière. Mes chères tilles, qu'est-ce qui produit un si méchant effet, si ce n est l'imprudence et l'inconsidération des particulières qui ont parlé au parloir mal à propos?...

1. M. Bruiietière, Introduction des Sermons choisis de Bossuet.

Bossuet, sans doute, n'a pas écrit ces homélies indulgentes et souvent improvisées; mais elles ont été pieusement et fidèlement recueillies : il s'attachait alors, nous apprend l'abbé F.edieu, à parler « dune manière simple et populaire ».

Sa langue même pourrait être l'objet d'une sorte d'étude historique comme celle à laquelle on a soumis jusqu'à son orthographe et son écriture pour établir la chronologie des sermons. Nous ne pouvons entrer ici dans ce détail; il nous suffira d'indiquer sommairement les traits généraux de la langue et du style de Bossuet dans les sermons. Quelques mots de cette langue, surtout dans les premiers, ont vieilli: « Que ne puis-je vous expliquer à celle audience... » [Nativité.) « Il n'y a rien de plus beau dans les personnages publics qu'une oreille toujours ouverte et une audience facile... » {Jwitice.) « Cette doctrine est bien digue de votre audience. » [Compassion de ta sainte Vierge.) « Il choppe à chaque pas. » [Nativité.) « C'est vouloir déserter la cour. » [Ajiibition.) e Un énigme. — encore qu'un Dieu irrité ne paraisse jamais aux hommes qu'avec un appareil étonnant, toutefois il n'est jamais plus terrible qu'en l'état que je dois le représenter. » [Fondements de la vengeance divine.) « Quel fut donc Vévénement de cette guerre? » [Effets de la résurrection de Jésus-Christ.) « Sainte Vierge, impétrez-nous la charité. » [Compassion de la sainte Vvn'ge.) « La détestable manie des libertins. « [Bonté et Rigueur de Dieu.) « La navire. — Venez vanter votre honneur du monde à la face de ce Dieu rassasié, soûlé d'opprobres. » [Honneur du monde.) L'excellent français de Bossuet est puisé à la source antique à la fois et à la source populaire. Ce sont des mots ou des tours latins que ceux-ci : (( Vous pensez vous être inunis (fortifiés, protégés) d"un côté... La source de tous les maux, c'est qu'ils nous éloignent de Dieu, pour lequel si notre cœur ne nous dit pas que nous sommes faits, il n'y a point de paroles qui puissent guérir notre aveuglement. » [Amour des plaisirs.) « Les passions s'écoulent souvent, il est véritable, mais une autre succède en la place. » [Ardeur de la pénitence.) « Une image si vive, si expresse, si présente. » [Devoirs des rois.) « Songer à leur satisfaire... Pour nous composer selon (nous régler sur) Dieu. » [Ambition.) « Je n'y vois ni règle ni véritable conduite pour la composer. » [Loi de Dieu.) Mais c'est de la source populaire que sortent tant de locutions d'une simplicité que les puristes d'alors ont pu juger triviale: « Il enrage quand... Une douleur enragée... Le jeûne fortifie et engraisse l'àme. « [Démons.) «Il a dessein, dit excel-

lemment saint Jean Chrysoslome, de réparer la maison qu'il nous a donnée : pendant qu'il la détruit et qu'il la renverse, il est nécessaire que nous délogions. » (Mo?t.) « 0 que ton règne était court, honneur du monde! que je me moque de ta vaine pompe et de ton triomphe d'un jour! » [Honneur du monde.) Il est vrai que certains scrupules s'éveillent. Dans le sermon sur la Pasùon de Jésus-Christ (1660), Bossuet a d'abord dit de Jésus qu'il présente sa face immobile « aux crachats de cette canaille ». Ce mot, qui, affirme l'abbé Vaillant, ne se lit qu'une fois dans les Sermons, est répété dans un second sermon sur la Passion, prêché à Paris en 1661 ; mais dans le quatrième, prêché à Saint- Germain en 1666, canaille est remplacé par <( troupe furieuse ». La correction était peut-être ici légitime; mais l'influence de la cour épura sans l'amollir cette langue saine, ferme et hardie. Cette simplicité unie à celte énergie n'est-elle pas biblique aussi, et le commerce des Pères n'y était-il pas pour quelque chose? 11 est certain, du moins, qu'on rencontre à chaque pas dans les sermons non seulement les souvenirs, mais le ton de la Bible. Un exemple suffira, pris dans le sermon sur les Démons.

Le propre de l'orgueil, c'est de s'attribuer tout à soi-même; et par là les superbes se font eux-mèmea leurs dieux, secouant le joug de l'autorité souveraine. C'est pourquoi le diable s'iHant enflé par une arrogance extraordinaire, les Écritures ont dit qu'il avait affecté la divinité. « Je monterai, dit-il, et placerai mon trône au-dessus des astres, et je serai semblable au Très- Haut. » Mais Dieu, qui résiste aux superbes, voyant ses pensées arrogantes et que son esprit, emporté d'une téméraire complaisance de ses propres perfections, ne pouvait plus se tenir dans les sentiments d'une créature, du souffle de sa bouche le précipita au fond des abîmes. Il tomba du ciel ainsi qu'un éclair, frémissant d'une furieuse colère; et, assemblant avec lui tous les compagnons de son insolente entreprise, il conspira avec eux de soulever contre Dieu toutes les créatures.

L'imagination naturellement biblique de Bossuet a donné à la prose française les couleurs et les mouvements de la poésie. Dès lors, point d'idées abstraites qui ne s'animent : le jeûne et l'oraison sont les « deux ailes » sur lesquelles le chrétien se soulève pour voler à Dieu [Démons). Les richesses sont « des filets invisibles » où le cœur se prend insensiblement [Providence). Ce peu de plaisir qui nous est resté pour tempérer par quelque douceur les amertumes infinies de la vie, ce n'est qu'une « petite goutte de joie ». Quelquefois l'image, forte ou douce, n'est qu'indiquée. « Pour produire un repentir sincère, 1 faut renverser son cœur jusqu'aux fondements. » [Divinité de

la religion.) « Ainsi nous allons toujours, tirant après nous cette longue chaîne traînante de notre espérance. ^■'{Imptnitenre finale.) Tantôt elle s'élargit en comparaison. « La loi est décliirée ; l'Evangile, le christianisme, n'est en nos mœ urs qu'à demi ; nous cousons à celte pourpre royale un vieux lambeau de mondanité. » (Intégrité de la pénitence.) Tantôt elle devient allégorie, esquissée ou développée : c Écoutez de quelle force on frappe à la porte; on la rompra bientôt si l'on n'ouvre. » {Impénitence finale.) « J'irai, avec l'assistance divine, reconnaître cet ennemi qui s'avance si résolument contre nous, pour vous faire un rapport fidèle de sa marche et de ses desseins. » {Démons.) « Comme un homme de condition médiocre qui avait accès à la cour par une personne de crédit qui le lui donnait, il parlait et était écouté, et les entrées lui étaient ouvertes. Tout d'un coup son protecteur se retire, et on ne le connaît plus : tous les passages sont inaccessibles; et de sa bonne fortune passée, il ne lui reste que l'étonnement de se voir si fort éloigné. 11 en est ainsi arrivé à Ihomme... De même qu'un grand orateur plein de hautes conceptions, pour se rendre populaire et intelligible, se rabaisse par un discours simple à la capacité des esprits communs : comme un grand environné d'un éclat superbe qui étonne le simple peuple, et ne lui permet pas d'approcher, se rend populaire et familier par une facilité obligeante, qui, sans affaiblir l'autorité, rend la bonté accessible : ainsi la sagesse incréée, ainsi la majesté souveraine, se dépouille de son éclat, de son immensité et de sa puissance, pour se communiquer aux mortels et relever le courage et les espérances de notre nature abattue. » {Mystère de la Nativité.)

Ce dernier passage oifre l'exemple d'une double comparaison. Ces comparaisons, ces images géminées, ne sont pas rares chez Bossuet : s'il péchait, ce serait plutôt par excès de richesse : « Ah! pour détourner ce coup de foudre, pour vous mettre à couvert de cette malédiction inévitable, jetez-vous sous l'aile de la pauvreté. » {Êminente Dignité des pauvres.) La première image ne suffirait-elle pas? Il en est qui sont trop familières peut-être à Bossuet; on trouve une de celles-là répétée dans un passage célèbre du Panégyrique de saint Bernard et dans les sermons sur la Compassion de la Vierge, sur Y Ambition, sur la Vigilance, SUT V Amour des plaisirs: «La charité, ce vin nouveau de la loi nouvelle... La puissance est semblable à un vin fumeux qui fait sentir sa force aux plus sobres... Elle (la coupe de la colère divine) est, dit-il (Isaïe), remplie d'un

8â Cours de littérature

breuvage qu'il veut faire boire aux pécheurs, mais d'un breuvage fumeux comme un vin nouveau, qui leur monte à la lêle et qui les enivre... Tout ce que je sais, chrétiens, c'est que la raison, une fois livrée à l'atlrail des sens, et prise de ce vin fumeux, ne peut plus se répondre d'elle-même ni savoir où remportera son ivresse. » C'est une image biblique, sans doute, mais le Bourguignon y insiste. Certes, Bossuet, après avoir parlé un langage figuré, pour rendre sensible la vérité aux yeux mêmes de ses auditeurs, sait parler « simplement etsaiis figure ». {Sermon pour la fête de tous les suints.) Mais cette poésie abondante de l'expression est çà et là surabondante, en particulier dans les sermons de la jeunesse. Plus tard, dans le sermon sur Vlinpénitciicc finab', par exemple, il se contient, el, après un développement tout constellé d'images, il s'arrête brusquement, et tourne court: c 0 quelles chaînes! ô quel esclavage! Mais dison-i les choses par ordre. »

On n'a guère le loisir, d'ailleurs, de s'apercevoir d'un certain luxe de couleurs vives et de draperies flottantes, car le courant oratoire qui passe en dessous est, malgré tout, rapide et vous entraîne, lit ce mouvement général se traduit par des mouvement particuliers, dont le plus fréquent et le plus véhément est l'apostrophe. « Buvez, buvez, ô pécheurs, buvez jusqu'à la dernière goutte et avalez tout jusqu'à la lie. » [V igilancc.) « Coulez donc, larmes de la pénitence, coulez comme un torrent, ondes bienheureuses. » [Amour des plaisirs.) >.<■ Eh bien,ô superbe, ô petit dieu, voici le grand Dieu vivant, qui s'abaisse pour te confondre. » [Honneur du monde.) L'ironie, mais plus rarement, ou la mélancolie relève ce que l'apostrophe et l'invective, l'exclamalion et l'interrogation auraient d'un peu monotone; car l'orateur n'a pas toujours u cette voix de tonnerre que Dieu donne aux prédicateurs quand il veut briser les rochers et fendre les cœurs de pierre >■>. [E/l'ets de la résurrection de Jdsiis-Christ.) « Le beau reste de christianisme! >■> s'écrie-t-il dans le même sermon en raillant les chrétiens mondains. Et, sur un ton bien ditférent : « Vous êtes attendris, Messieurs, pendant ces solennités (fête des Rameaux) pleines d'une douleur qui console et d'une tristesse si douce que, pour peu qu'on s'y abandonne, elle guérit toutes les autres. » [l'^écessité des souffrances.) Ces divers mouvements de l'âme composent ce que Bossuet appelle « la chaleur ordinaire du discours » [Amour des plaisirs). Il s'y mêle plusieurs de ces dialogues tout dramatiques, qui font corps avec la démonstration morale : « Qui êtes-vous? On ne vous connaît

pas. — Mais je suis cet homme si chéri, auquel tout le grand monde applaudissait, et qui était si bien reçu dans toutes les compagnies. — On ne sait pas ici qui vous êtes. » [Honneur du monde.) Ce ne sont point là de ces procédés que combine un art réfléchi'. Larl de Rossuet ne s'ignore pas, sans doute, mais ne se cherche pas. Auprès d'enseigner, qu'est-ce que plaire? A la fin du discours pour la Profession de foi de M'^" de la Vallière (1675), Bossuet, alors au comble de la gloire, s'ellarait devant le prédicateur invisible qui prêche dans le fond des cœurs : « Ne songez point, disait-il, au prédicateur qui vous a parlé, ni s'il vous a bien dit, ni s'il a mal dit : qu'importe qu'ait dit un homme mortel? »

Des divers jngeinoiits portés sar Bossaet sermonnai re» istoirc de ses sermons.

On lui ferait donc injure en le considérant proprement comme un « artiste » de génie. Et toutefois il connaissait les ressources de l'arl, et il les employait, quand il s'agissait de rendre la doctrine plus persuasive et plus vivante. 11 a passé, dans l'âge mûr, la revue de ses sermons de jeunesse ; il les a allégés, simplifiés, fortiliés, abrégeant, par exemple, le sermon des Démons, coupant tel passage, d'une beauté un peu hasardée, où les démons eux-mêmes prenaient la parole ; il a développé, au contraire, le sermon sur VÊmin>'tite Dignité des pauvres. On a retrouvé des cahiers de Remarques morales et d'Extraits des Pères, vrais trésors de souvenirs et de citations où Bossuet puisait à pleines mains; car Bossuet, malgré une mémoire et une sûreté

1. « On n'en a pas fini avec les beautés de ces sermons, quand on a admiré la doctrine et la morale dont Bossuet élève les maximes à la hauteur des dogmes. 11 reste ce qui n'a pas de nom dans la critique, l'élan, la Torce, l'enthousiasme du prédicateur ; Timage visible et pourtant indescri[)tible de son âme ; cette liberté si fière, cette fougue, qui s'accominodeiit du langage le plus exact; cette abondance qui ne se permet pas plus une expression vague qu'une pensée vulgaire. Je m'étonne qu'on ait eu le courage de remarquer daus les sermons de Bossuet le manque d'une certaine correction extérieure, comme celle de Fléchier par eiera|)le, chez qui la propriété du langage est sacrifiée à l'euphonie, et le génie de la langue à la grammaire. C'est plus qu'un style, c'est l'image même d'un homme de génie sortant du recueillement oii il a préparé son àme plutôt que ses paroles, et jetant de fougue sur le papier des pensées dont il est (ilein et des expressions qui vont s'y ajuster d'clles-mèraes. Ses ébauches sont aussi étonnantes que ses sermons les plus achevés. Tout le nécessaire y est, et en perfection. Le tini donnera autre chose, mais ne remplacera pas la naïve beauté de ce premier travail. » (Nisard.)

de parole extraordinaires, ne se livrait jamais entièrement aux hasards de l'improvisation, et l'abbé Lebarq a même prouvé qu'avant d'entrer dans la composition des discours d'une de ses principales stations, il en avait arrêté dans son esprit la série complète. Mais les matériaux qu'il avait ainsi amassés, il ne se croyait pas obligé de s'en servir. Il s'en réservait le choix, nous apprend l'abbé Ledieu , dans la chaleur de l'improvisation. Les sermons mêmes qu'il avait écrits tout entiers, il les prononçait rarement tels qu'il les avait écrits, et ses commentateurs ont raison de nous faire observer que nous ne les avons pas tels qu'il les avait prêches. Mais s'il y fût revenu pour leur donner une forme définitive, il n'eût pu leur donner ni la vie de la parole et de l'action oratoires, ni même ce caractère « imparfait » qu'ils ont aujourd'hui, et que nous préférons à la perfection.

Au reste, il n'y songeait pas. Seul, le sermon sur l'Unité de l'Église a été imprimé avec son consentement, et nous avons vu quel avait été le caractère exceptionnel, impersonnel, pour ainsi dire, de ce sermon. C'est en dehors de lui que fut livré au public le sermon pour la Pi'ofession de foi de Jf"^ de la ValUère. Et c'est tout. 11 était si peu ambitieux de la gloire littéraire, qu'il transportait souvent d'un sermon à l'autre d'importants développements, non de ceux qui avaient particulièrement plu, mais de ceux qui lui paraissaient les plus propres à mettre dans tout son jour la vérité qu'il enseignait. Un lieu commun sur l'inconstance des choses humaines se retrouve à la fois, comme le remarque Sainte-Beuve, dans le troisième sermon pour la Tousmint, dans les sermons sur ï Amour des plaisirs et sur VAmbilion. Quatre discours précédents entrent dans la composition du sermon sur la Soumissim à la volonté de Dieu (1666). Ainsi, non seulement Bossuet ne souhaitait pas l'impression de ses sermons, mais il la rendait, pour ainsi dire, impossible, à tel point que l'abbé Ledieu, son secrétaire, ignore l'existence de près de deux cents morceaux oratoires plus ou moins complets. Ceux qu'il connaît ou qu'il soupçonne, enfermés dans une armoire particulière à l'évêché de Meaux, ne sont, à l'en croire, que des feuilles volantes, où sont inscrits çà et là un texte, un raisonnement, une division. Il le disait surtout des sermons de la jeunesse ; mais que Bossuet ait laissé ignorer ce trésor longuement accumulé à son secrétaire et confident, cela n'est-il pas une preuve bien forte d'un absolu renoncement à toute vanité?

Kt n'est-ce pas aussi une des raisons principales qui expliquent comment Bossuet lui-même a réussi à persuader au public qu'il n'était pas un sermoniuiire de premier ordre* ? A la vérité, on semble exagérer l'indillérence du public à son égard. Qu'on fasse bon marché des louanges plus ou moins banales que prodiguaient les journaux d'alors à Bossuet aussi bien qu'à un abbé Broart ou qu'à M. le Boux, j'y consens : l'approbation de la Gazette (22 mars 1062 [Mort] et nov. 1669 [Conditions nécessaires pour être fu;ureux]),du Mercim' galant {Effets de la résurrection de J.-C, 1681), des gazetiers Loret et Mayolas, pèse légèrement, en eflel, dans la balance. Et l'on nous dit, d'autre part, que Bossuet ne fut invité à prêcher à la cour, en tout, que quatre fois en dix ans, soit trois fois de moins que Mascaron et une fois de moins que Bourdaloue, en un même laps de temps. Il serait pourtant excessif de prétendre que la haute société de ce temps ail méconnu absolument le génie oratoire de Bossuet. Si, dans la lettre souvent citée du 5 juin 167.Ï, M™<= de Sévigné parait dépaysée par l'austérité voulue du sermon pour la Profession de fui dt' .W' de la Vallière (avec un peu de franchise le lecteur moderne avouerait que son impression est bien encore à peu près celle des auditeurs contemporains), il est d'autres passages de sa correspondance où elle rend pleine justice à celui qui, selon Bussy, ne pouvait rien faire que de beau. M™^ de la Fayette, dans l'Histoire de Madame, vante cette éloquence, cet esprit de religion qui paraissent dans

1. Je ne dois pas omettre ici l'esplication originale de cet insuccès relatif de Bossuet sermonnaire, donnée par M. Briinetière dans sa conférence de Dijon, déjà citée:

« Est-ce qu'à mon tour je veux insinuer par là que Bossuet n'a pas eu de réputation en son temps comme prédicateur? Non, sans doute ; et je consens que ses contemporains l'aient écouté, l'aient suivi ; je consens qu'ils l'eussent applaudi si le respect du saint lieu l'eût permis. Mais, en l'estimant, nous avons le droit dédire et le chagrin de constater qu'on ne l'a pas estimé fort au-dessus d'un Mascaron ou d'un Fléchier ; on l'a même estimé plutôt au-dessous d'un Bourdaloue et d'un Massillon ; et je vous en ai donné la vraie raison ou 'du moins la principale. Car ni sa théologie, quoi qu'on ait pu en dire, n'avait rien qui ])assàt les lumières de ses auditoires, les plus curieux qu'il y ait jamais i^us de belles discussions, ni l'autorité de sa parole dominatrice n'avait rien de trop impérieux dans le seul temps de notre histoire où nous avons senti le prix de l'ordre et de la discipline. Mais il était trop lyrique ! Son éloquence avait quelque chose de trop personnel pour un siècle où ce que l'on mettait au-dessus de tout, c'était la raison, dans ce qu'elle a de plus raisonnable, et entendez par là de plus c universel ", de plus " général ■>. de plus « commun ». Elle avait quelque chose de trop « mouvementé », de tro[i libre, et par conséquent de trop irrégulier pour un siècle ou l'originalité même ne consistait qu'à exprimer supérieurement les idées de tout le monde. Et elle avait enûn quelque chose de trop érlutant pour un siècle qui, s'il avait l'ait quelque diflerence entre Pa5cal et le sage Nicole, ce n'eût certes pas été pour préférer Pascal ; et qui, de tant de grands écrivains, n'en a salué qu'un seul du nom de grand, et ce n'est pas Bossuet, puisque c'est Antoine Arnauld. »

tous les discours de Bossuet. Saint-Simon assure que Bossue» fui toujours écouté à la cour « avec une nouvelle admiration »

Floquet cite les témoignages, plus significatifs encore, des prédicateurs contemporains : Mascaron, dans VOraison funèbre de Madame, prononcée au Val-de-Gràce, disait que dans la bouche de Rossuet la vérité est aussi belle que puissante; Fromentière, qui prêcha le jour du sacre de Bossuet, parlait à peu près de même du bruit qu'a fait l'Évangile dans la bouche du doyen de Metz; Huet, le P. Rouhours, l'abbé Tallemant, l'abbé de Marolles, l'abbé Faydit, le mettent au premier rang des prédicateurs. Massillon,dans ï Oraison funèbre du dauphin, appelle son précepteur l'homme de tous les talents et de toutes les sciences; le P. de la Rue, qui prononça l'oraison funèbre de Bossuet, le traite en Père de l'Église, comme la Bruyère l'avait traité, loue son abondance, sa vaiiété, son onction sans affectation ni sécheresse. En prononçant son éloge devant l'Académie, l'abbé de Clioisy n'oublie pas le sermonnaire : « Tantôt majestueux et tranquille comme un grand tleuvc, l'orateur nous conduisait d'une manière douce et presque insensible à la connaissance de la vérité; tantôt rapide, impétueux comme un torrent, il forçait les esprits, entraînait les cœurs et ne nous permettait que l'admiration et le silence. » Quand il fut reçu à celte même Académie (1671), le directeur, Charpentier, l'avait félicité d'avoir remporté les applaudissements de toute la France par ses célèbres prédications et d'avoir paru dans la chaire avec tant d'éclat. Quand il mourut, son successeur à l'Académie, l'abbé de Polignac, le compara à saint Jean Chrysostome. Il est vrai que l'abbé Clérembault, alors directeur, tout en reconnaissant qu'en peu de temps Bossuet avait obscurci tous ses égaux, ajoutait : (( Méditant des victoires contre les ennemis de l'Église, M. de Meaux laissa obtenir à ses rivaux le premier rang dans l'éloquence sacrée. » Ce qui revient à dire : il fut le premier des évêques, il ne daigna pas être le premier des prédicateurs.

Et c'est à peu de chose près aussi ce que dit Voltaire lorsqu'il écrit la phrase si souvent et si vainement discutée : « Quand Bourdaloue parut, Bossuet ne passa plus pour le premier prédicateur. » Ne passa plus, en effet, ne fut plus regardé par le public, et cela paraît certain; mais, pour ne plus être regardé comme le premier prédicateur, il faut apparemment n'avoir pas été regardé comme le dernier. Les témoignages contradictoires en apparence qu'on allègue de part et d'autre prouvent, ce semble, deux choses : la prt"^ière, c'est que Bossuet

n'a pas été aussi dédaigné par ses contemporains que certains le disent; la seconde, c'est qu'un moment est venu où la gloire du sernionnaire s'est tondue dans la gloire accrue de l'évoque de Condom et de Meaux, de l'auteur des Oraisons funèbres et du Discours sur l'histoire universelle, pendant qu'un autre, uniquement sermonnaire, occupait et gardait longtemps la place laissée vide. A-t-on préféré pourtant Bourdaloue à Bossuet ? Il n'est pas impossible, et nos critiques n'ont pas manqué de nous expliquer pourquoi Cossuet devait plus étonner, moins frapper le public du xvii° siècle :

Bourdaloue n'a pas, comme Bossuet, les foudres à son commandement et la main pleine d'éclair^, pas plus qu'il n'a, comme Massillon, l'urnu do parfums qui s'épanche. Bourdaloue. c'e?t l'orateur qu'il faut être quand on veut prêcher trente-quatre ans de suite et être utile; il ne s'agit pas de tout dissiper d'abord, de s'illustrer par des exploits, d'avoir des saillies qui étonnent, qui ravissent et auxquelles on applaudit, mais de durer, d'édifier avec sûreté, de recommencer sans cesse, d'être avec son talent comme avec une armée qui n'a pas seulement à gagner une ou deux batailles, mais à s'établir au cœur du pays ennemi et à y vivre. C'est la merveille à laquelle a su atteindre celui que ses contemporains appelaient le grand Bourdaloue, et que nous nous obstinons à ne plus appeler que l'estimable et judicieux Bourdaloue... Il a été un grand, orateur, et il n'est qu'un bon écrivain...

Peut-être cette égalité solide, forte et continue de Bourdaloue^ sans tant d'audace ni d'éclat, atteignait-elle plus sûrement la mas;<e moyenneTies auditeurs. Bossuet, dans la sphère supérieure de l'épiscopat, demeurait l'oracle, le docteur, un Père moderne de l'Eglise, le grand orateur qui intervenait aux heures funèbres et majestueuses, qui repariiissait quelquefois dans la chaire à la demande du monarque, ou pour solenniser les assemblées du clergé, laissant chaque fois de sa parole un souvenir imposant et mémorable. Cependant, Bourdaloue continua d'être pour le siècle le prédicateur ordinaire par excellence, celui qui donnait un cours continuel de christianisme moral et pratique, et qui distribuait à tous les fidèles sous la forme la plus saine le pain quotidien...

Qu'avec cette abondance sans superflu, cet éclat sans faux brillants, tant de traits hardis, de figures vives et naturelles, tant d'art pour attirer l'imagination aux subtilités de la théologie; qu'avec d'éminentes qualités extérieures, une physionomie noble, un regard doux et perçant, un accent passionné, un geste imposant, Bossuet, à l'apparition de Bourdaloue, ait cessé de passtT pour le premier prédicateur, comment l'expliquer, sinon parce que le génie de Bourdaloue le tenait plus près de l'auditoire et que Bossuet lui parlait c'a trop haut?... Cette éloquence originale, un peu abrupte, unissant tous Ita contraires, passant de la théologie la plus haute à une familiarité toute populaire, pleine d'images, de mouvements, de brusqueries sublimes, n'était peutêtre pas en harmonie avec les tendances d'une époque qui en toutes choses sentait surtout le besoin de la règle, de la discipline, de la perfection mesurée et soutenue'.

1. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. IX et X; Nisard, Histoire de lalittérU' ture française ; Feugère, Bourdaloue, sa Vie et sa Prédication.

Que les sermons de Bossuet, de son vivant, ,selon l'exprès sion de Sainte-Beuve, aient été comme perdus dans le reste de sa gloire, ou que la grandeur inégale de sa manière, plus voisine de nous peut-être que des hommes du xwi" siècle, n'ait pas été suffisamment comprise, il paraît évident qu'au xviu« siècle , lorsqu'on parle des sermons de Bossuet , on en parle sans les bien connaître. Rien de plus vague que les jugements qu'on en porte. Le bon Rollin reconnaît que Bossuet « ne se soutient pas » dans le sermon; l'abbé Trublet insinue que Bossuet « ne manque pas de goût »; on ne verra plus guère l'évêque de Meaux appuyé que parle philosophe d'Alembert. Des sermons tout nouvellement et incomplètement publiés, boiteux, mutilés, accueillis avec quelque dédain par les Bossuet à petit pied de l'époque, il dira : « Les sermons qu'on a imprimés de lui, restes d'une multitude immense, sont plutôt les esquisses d'un grand maître que des tableaux terminés; ils n'en sont que plus précieux pour ceux qui aiment à voir dans ces dessins heurtés et rapides les traits hardis d'une touche libre et fière, et la première sève de l'enthousiasme créateur*. » Mais il nous faisait voir par une image étrange Bossuet remettant le sceptre de l'éloquence chrétienne aux mains de Bourdaloue sans être surpris ni jaloux que son disciple s'élançât « plus loin que lui ».

A celte époque déjà, les sermons étaient sortis d'une longue sépulture. Après la mort de Bossuet, la plus grande partie avaient passé aux mains de son neveu, l'abbé Bossuet, celui qui représenta son oncle et le roi à Rome, pendant la querelle du quiétisme, et qui s'y montra diplomate si peu scrupuleux. Cet abbé fut évêque de Troyes en 1710. Il n'ignora pas la valeur, au moins pratique, des sermons de son oncle, puisqu'on assure qu'il en flt plus d'une fois usage pour son propre compte. Mais il ne la connut pas tout entière, puisqu'il prêta ces manuscrits précieux dont beaucoup s'égarèrent. A la mort de l'évêque de Troyes (1743), ils passèrent aux mains de M. de Chasol, premier président du parlement de Metz, petitneveu de Bossuet, puisa sa veuve (1751). Vers 1763, l'abbé Lequeux avait été chargé de procurer une édition des sermons, et il en avait recueilli un certain nombre, quand il mourut lui-même. C'est alors que dom Deforis, bénédictin de l'abbaye

1. Rollin, Traité des études, IV, 2; Trublet, Réflexions sur l'éloquence delà thaire, i749; d'Alembert, Eloge de Bossuet, 1779. Cf. le t. II de sas Œuvre»,

des Blancs-Manteaux, entreprit ce prand travail. Pendant vingtquatre ans il le poursuivit, avec l'aide d'un autre bénédictin, dom Coniac; de 1772 à 1778 parurent quatre volumes de sermons, suivis, dix ans après, d'un volume de panégyriques. Mais dom Deforis monta sur l'échafaud en 1704, et son oeuvre resta inachevée. Quand il n'aurait eu que le mérite de débrouiller ce chaos, il faudrait lui en être reconnaissant. Mais il eut le courage de défendre l'intégralité du texte de Bossuet contre ceux qui auraient voulu qu'on fit un triage, des retranchements, et qu'on publiât feulement certains sermons choisis. L'abbé Maury se révoltait à l'idée qu'on allait tout publier de Bossuet, même <c le linge sale ». Et le libraire Boudet, poussé par Maury, intentait à dom Deforis un procès d'où celui-ci sortait, d'ailleurs, victorieux. On fait aujourd'hui à Deforis deux reproches plus mérités : il n'a tenu assez de compte ni de la chronologie ni de la composition, à la fois une et complexe, des sermons de Bossuet. En ne les reconstituant pas et en ne les classant pas à la lumière des dates, il a rendu diftîcile l'étude et la comparaison, aussi curieuses que nécessaires, des œuvres oratoires de Bossuet dans leur suite et dans leur progrès. En incorporant au texte mainte correction ou variante; en réunissant, un peu de force, des fragments de sermons à d'autres sermons dont ils ne faisaient pas originairement partie, il introduisait un nouvel élément de trouble là où il venait de faire l'ordre.

L'effet produit ne fut pas alors ce qu'il serait de nos jours si quelque érudit apportait au public lettré une telle pâture. On cite, il est vrai, le P. de Neuville qui, préparant une édition de ses propres sermons, et recevant celle des sermons de Bossuet, se trouvait « petit et rampant » à côté, regrettait de les avoir connus trop tard. Mais ce même P. de Neuville, dont les œuvres eurent intininient plus de succès que celles de Bossuet, écrivait : « A l'école de ce maître unique du sublime, de l'énergie, du pathétique, j'aurais appris à réfléchir, à penser, à exprimer, et j'aurais désiré de tomber dans ces négligences de style inséparables de l'activité, de l'impétuosité de son génie. >> La Harpe disait plus crûment : « Chaque homme a reçu son partage, et le talent de l'éloquence comme celui de la poésie appelle ceux qui le possèdent à des genres différents. Bossuet était médiocre dans les sermons, et Massillon le fut dans l'oraison funèbre. » Chateaubriand lui-même, qui, dans son Génie du christianisme, n'a qu'un mot très vague sur les sermons, en critique l'enflure de style dans ses Mélanges littéraires, et prend

ses exemples précisément dans le sermon sur la Mort, un des plus simples el des plus forts. A plus forte raison ne s'étonnel-on pas que les critiques de l'Empire, successeurs de la Harpe, alors même qu'ils pouvaient lire et relire les sermons, les aient compris si mal. Dussault n'y voit que u quelques matériaux informes, empreints parfois du sceau de son génie, et plus souvent infectés de la rouille d'une époque où le goût n'était pas encore épuré ». De Féletz assigne les deux premières places parmi les sermonnaires à Bourdaloue et à Massillon : « Cela est même si évident, ajoute-t-il, qu'il semble que cela n'ait pas besoin d'êlie dit... Ce n'est qu'entre Bourdaloue et Massillon que peut rester indécise la palme de l'éloquence sacrée. »

Le langage de Bossuet dans ses sermons, quelquefois sublime, devient ensuite li'op familier et affecte même en certains endroits une simplicité basse et Iriviale ; il est souvent luhiiljle, obscur, ditTus; ses raisonnements, quelquefois si vigoureux, manquent souvent de clarté, de nerf, de méthode; son génie languit et s'éteint, et presque tous ses discours, dépourvus d'onction, ne soutii'iinent ni l'intérêt ni l'attention du lecteur, l'arle-l-il d'un mystère, pour humilier, pour allcrrer la raison de l'homme, il recherche les expressions qui le choquent le plus, et je ne sais si quelquefois il ne passe uas le but.

A la fin de l'Empire, le biographe respectueux de Bossuet, le cardinal de Bausset, blâme l'excès d'admiration de quelquesuns pour tout ce qui vient de la plume de Bossuet, regrette que ses éditeurs n'aient pu faire un discernement religieux des beautés répandues dans ses sermons, et plaide tout au plus les circonstances attéiiuanles : « Les sermons de Bossuet olî'rent sans doute beaucoup d'inégalités et d'imperfections; mais on ne doit pas oublier qu'il les prononça il y a plus de cent cinquante ans; qu'ils furent écrits et composés avec toute la rapidité qu'exigeait l'empressement qu'on montrait à les entendre. » Sous la Restauration, rien n'est changé : on lit seulement les quarante-trois volumes de l'édition dite de Veisailles (1814), préparée à Saint-Sulpice, mais qui reproduit à peu de chose près l'édition de dom Deforis. La thèse de l'abbé Vaillant (1851) sur la chronologie des sermons de Bossuet, bien que loin d'être inattaquable, pose la question sur son vrai terrain. Bientôt le candide et enthousiaste Floquet, avec une sincérité de conviction qui fait presque oublier son style étrange, reprend et approfondit la biographie que Bausset n'avait qu'esquissée. L'édition Lâchât (51 vol., 1862-1864) réalise un progrès notable,

mais manque encore de simplicité, de clarté, parfois méiie d'exactitude. Elle est suivie de près par les beaux travaux de Gandar. Mais c'est seulement de nos jours que l'on semble être arrivé à la pleine inlellige.ncedu rjénie de Bossuetsermonnaire : parmi les critiques ou les éruditsiqui onl le plus contribué à ce résultat, il est juste de citer MM. Bruiietiére, Gazier, Laiison, Rébelliau. L'Histoire criliqUf' de la prédication de Bossuet, par l'abbé Lebarq, est la magistrale préface d'une édition des sermons qu'on peut espérer définitive.

La li'ansforiiiatîoii du sermon après Bos»»iiet< — Reluur à Uourdaloiie. — }Ias!>>illoii et le dix-liiiitièiue siècle.

Ce n'est plus contre un dédain inintelligent qu'il faut se garder, c'est contre une admiration trop exclusive, qui sacrifierait à Hossuel tous les autres orateurs et écrivains. Parce que Féletz lofuse injustement l'onction à Bossuet, il ne faut pas condamner Houidaloue à une sécheresse iniplacablement aride*. Parce que Bossuet a été grand écrivain en même temps que giand orat teur, et parce que nous éprouvons un plaisir moins vif à lire f. Bourdaloue, il n'est pas besoin de fermer les yeux au mérite ^ sévère et solide du prédicateur qui occupa si longtemps et avec tant d'autorité la chaire chrétienne et qui faisait diie à Condé : « Silence, Messieurs! voici l'ennemi. » Il est certain que l'éloquence^acrée s'est transformée; il est possible qu'elle se soit altérée, après Bossuet. Bossuet aime à remonter aux principes, d'où il voit tout le plan de son discours, parce que ce pian n'est que la vérité qu'il expose, vue sous ses diverses faces : « Mais procédons par principes ; les hommes ne reviennent que par là. » {Effets de la résurrection de Jésus-Christ.) Quand r il applique le piincipe, il sent parfois le besoin d'avertir : « Des- ■ cendons dans quelque exemple particulier. » {Compassion de la sainte Vierge.) Et il traverse rapidement les applications, pour revenir aux principes encore. Bourdaloue n'a pas cette puis-

1. 11 LeP. Bourdaloue a fait le plus beau sermon qu'on puisse jamais entenflre. II en fait toujours de très beaux, mais il nie semble que celui d'aujourd'hui surpasse do beaiKoup les autres. Il s'est adressé au roi sur la fin, et lui a parlé sur sa saiito. En vérité, il a bien touché du monde, à ce qu'il m'a paru ; mais l'on voyait Snii rrpiir parler plutôt que sa voix. » (Lettre de M™" de Maintenon à iM"'° de Brinon, ij décembre 1(486.)

sance de synthèse. Les plans de ses sermons, du sermon sur ï Ambition, pour prendre un sujet traité par Bossuet (l'ambi- (ion considérée par rapport h Dieu et par rapport au prochain), sont souvent factices et même scolastiques : c'est qu'il ne les a pas vus d'en haut. Il se cantonne dans l'analyse, dont il assemble scrupuleusement tous les éléments, par procédé de juxtaposition plutôt que de composition.

Celte méthode est sensible en particulier dans le sermon sur la Pensée de la mort, où s'impose encore le souvenir de Bossuet el de sa large manière : au lieu de faire porter tout l'intérêt du développement sur la mort et l'immortalité dont la mort ouvre l'entrée, il analyse la vie de l'homme, son âme avec les passions qui la sollicitent, son esprit avec les desseins qu'il conçoit, sa volonté avec les actes qu'elle accomplit, et la pensée de la mort est tour à tour appliquée à ces passions, à ces desseins, à ces actes, pour les dompter, les éclairer, les diriger^. En revanche, directeur de conscience autant qu'orateur, vieilli dans le métier de scrutateur des âmes, ce qu'il perd en hauteur de vues, il le regagne en profondeur d'observation. Aujourd'hui, paisibles théoriciens et critiques désintéressés, nous lui reprochons quelquefois justement sa pénétration de moraliste. Nous étant fait, d'après Bossuet, un idéal du prédicateur, nous voudrions Bourdaloue plus théologien. Il est certain que le P. Bourdaloue ne fut pas un Père de l'Église ; mais il peut nous apprendre beaucoup sur les replis du cœur humain et sur les petites hypocrisies du monde. Et sans doute il avait ses raisons pour être le prédicateur qu'il a été. Car ce n'est pas le prédicateur seul qui fait la prédication : le public qui l'écoute est son premier collaborateur. Et, quoique Bourdaloue parlât, dit-on, les yeux demi-clos, cependant il ne perdait jamais entièrement de vue ce public sans l'adhésion duquel il ne pouvait rien. « Il n'est rien de plus efticace et de plus fort que la parole de Dieu, » dit-il au début d'un de ses sei-mons"^. Mais « d'oii vient que le saint ministère de la prédication, qui devrait produire des fruits si abondants, par une malheureuse fatalité est devenu, à notre confusion, un des emplois, ce semble, les plus inutiles? » Il cherche à la fois la cause du mal et le remède. Jamais la vérité chrétienne n'a été plus souvent prêchée. Jamais elle n'a été plus stérile. Les cœurs sont

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