‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 68 sur 186 · Lettre du 17 août · texte numérisé non relu

Lettre du 17 août

Voilà, Messieurs, les spectacles que Dieu donne à l'univers, et les hommes qu'il y envoie quand il y veut faire éclater, tantôt dans une nation, tantôt dans une autre, selon ses conseils éternels, sa puissance ou sa sagesse; car ces divins attributs paraissent-ils mieux dans les cieux qu'il a formés de ses doigts, que dans ces rares talents qu'il distribue comme il lui plaît aux hommes extraordinaires?

L'idée providentielle est, en effet, au fond de ce parallèle, comme elle était au fond du portrait de Cromwell, dans l'oraison funèbre de Henriette de France, avec cette différence que Cromwell était un tléau de Dieu envoyé à l'Angleterre pour la punir, tandis que Turenne et Condé sont des élus de Dieu envoyés à la France pour la sauver; comme si Dieu, dont la sagesse, dit Bossiiet, se joue dans l'univers, eût voulu, en les faisant si différents jusque dans leur grandeur, montrer « tout ce qu'il peut faire des hommes ». Avant de raconter la bataille de Rocroy, Bossuet avait déjà dit :

Laissez-le croître, ce roi chéri du Ciel; tout cédera à ses exploits : supérieur aux siens comme aux ennemis, il saura tantôt se servir, tantôt se passer de ses plus fameux capitaines ; et, seul som la main de Dieu, qui sera continuellement il son secours, on le verra l'assuré rempart de ses États, Mais Dieu avait choisi le duc d'Enghien pour le défendre dans son enfance.

Voilà le point de départ, et voici le point d'arrivée, la conclusion de toule la première partie : « C'est ce qu'a vu notre siècle; el, ce qui est encore plus grand, il a vu un roi se servir de ces deux giands chefs et profiter du secours du Ciel. » En face de cette conception toute religieuse du rôle des grands hommes, (' Dieu qui fait les guerriers el les conquérants,... Diru protecteur de la France et d'un roi qu'il a destiné à ses granils ouvrages », que pèsent les scrupules de quelques grands sei^ gneurs délicats?

Analyse et couiparaison des oraisons funèbres ile Coudé par Bossuet et par Bourdaloue.

Un peu plus d'un mois après Bossuet, le 26 avril 1687, Bourdaloue, qui avait déjà prononcé, le 10 décembre 1683, l'oraison funèbre de Henri de Bourbon, père de Condé', prononçait celle

1. Cette oraison funèbre fut prononcée chez les Jésuites, où le cœur de Condé avait été déposé. De là cette froide division qu'on verra plus loin.

du vainqueur de Rocroy, sans paraître redouter la comparaison inévitable avec son éloquent prédécesseur. Un excellent moyen de sentir, avec la grandeur de Bossuet panégyrisie, se délicate.=;se, c'est justement de faire cette comparaison devant laquelle Fîourdaloue n'a pas reculé.

Les textes des deux discours sent bien choisis. Celui de Bossuet est tiré des Juges : « Le Seigneur est avec vous, ô le plus courageux de tous les hommes. Allez avec ce courage dont vous êtes rempli. Je serai avec vous. » Celui dé Bourdaloue est emprunté au livre des Rois : u Le roi lui-même, touché de douleur et versant des larmes, dit à ses serviteurs : « Ignorez-vous « que le prince est mort, et que, dans sa personne, nous venons « de perdre le plus grand homme d'Israël? Il est mort, mais « non pas comme les lâches ont coutume de mourir. » Toutefois, ce dernier texte, outre qu'il s'appliquerait plutôt, dans ces dernières paroles, à la mort d'un Turenne sur le champ de bataille, est plus ingéuieux que fécond. Le texte de Bossuet, au contraire, semble contenir d'avance la division du discours ; Condé guerrier, Condé chrétien*.

Cette division est, chez Bossuet, d'une simplicité lumineuse :

Mettons enscmblû aujourd'hui, car nous le pouvons dans un si noble sujet, toutes les plus belles qualités d'une excellente nature; et, à la gloire de la vérité, montrons, dans un prince admiré de tout l'univers, que ce qui fait les héros, ce qui porte la gloire du monde jusqu'au comble, valeur, magnanimité, bonté naturelle, voilà pour le cœur; vivacité, pénétration, grandeur et sublimité de génie, voilà pour l'esprit, ne serait qu'une illusion, si la piété ne s'y était jointe; et enfin que la piété est le tout de l'homme.

Combien plus factice et compliquée est la division adoptée par Bourdaloue! Son exorde est singulièrement embarrassé et austère : il déclare qu'il vient raconter les miséricordes que Dieu a faites au prince, « au lieu des prodigieux exploits de guerre, au lieu des éminentes qualités du prince de Condé ». Parlant dans la chaire de vérité, ce sont les malheurs de son héros, les écueils de sa vie, ses égarements mêmes, qu'il mettra en lumière, pour y faire découvrir aux lidéles des trésors de grâce. Condé héros prédestiné pour le ciel, voilà « le précis et l'abrégé » de tout son discours^.

1. (1 On avait dressé à l'entrée du chœur un grand arc de triomphe à deux faces, dont l'une représentait la vie du prince, et l'autre sa mort chrétienne. » (Gazette du 13 mars 1687.)

2. « Bossuet embrasse dans son plan vaste et souple toutes les gloires, toutes les qualités publiques et privées du prince, celles du cœur d'abord, mais aussi celles

Il s'agit, dis-je, d'un héros prédastinc de Dieu, et voici comme je l'ai conçu : écoutez-en la preuve; peut-être en pcrez-vous d'abord persuadés. Un héros à qui Dieu, par la plus singulière de toutes les grâces, avait donné, en le formant, un cœur solide pour soutenir le poids de sa propre gloire; un cœur droit pour servir de ressource à ses malheurs, et, puisqu'une fois j'ai osé le dire, à ses propres égarements; et enfin un cœur chrclien pour couronner dans sa personne une vie glorieuse par une sainte et précieuse mort... Un cœur dont la solidité a élé à l'épreuve de toute la gloire et do toute la grandeur du monde: c'est ce qui fera le sujet de votre admiration; un cœur dont la droiture s'est fait voir jusque dans les états de la vie les plus malheureux, et qui y paraissaient les plus opposés : c'est ce qui doit élre le sujet de votre instruction; un cœur dont la religion et la piété ont éclaté dans le temps de la vie le plus important, et dans le jour du salut, qui est principalement celui de la mort : c'est ce que vous pourrez vous appliquer pour en faire le sujet de votre imitation, et ce sont les trois parties du devoir funèbre que je vais rendre à la mémoire de très haut, très puissant et très excellent prince Louis de Bourbon, prince de Condé et premier prince du sang.

De la division adoptée par Bossuet sort un plan non moins simple et clair du discours entier : Condé généra! et homme : qualités de son cœur, qualités de son esprit; — Condé chrétien.

Première partie : qualités de son cœni-. — Le héros de Rocroy et de Fribourg, héros magnanime, modeste et sincère, capable de s'égarer, mais capable aussi de reconnaître ses fautes; héros humain et tendre pour sa famille, pour ses amis, aussi grand dans sa retraite de Chantilly qu'autrefois sur les champs de bataille. — Qualités de son esprit : prévoyance, vigilance active et pourtant calme au milieu même du danger; études et connaissances stratégiques qui développent le génie; présence d'esprit, connaissance profonde de ses soldats, de ses lieutenants, des généraux qui servent avec lui ou contre lui; parallèle de Turenne et de Condé.

Seconde partie : le héros chrétien. — Sans le fond solide de la piété, toute gloire est vaine. Si la gloire du prince est véritable, c'est qu'il a rempli avec un courage persévérant, au moins dans ses dernières années, tous les devoirs d'un chrétien. Tableau de cette vieillesse patiente dans la douleur, charitable, zélée pour la religion, de ses adieux à sa famille et au roi, de sa fin touchante et paisible.

de l'esprit, pour arriver enfin ù ce mérite snprômf, ronronnement de tous les autres, piété, tandis qu'au premier rang parmi lis <|ualités du cœur, il place la valeur guerrière et ne craint pas de faire retentir dans le lieu saint un écho des champs de bataille... Bourdaloue, plus intérieur, |ilns austère, moins touché de l'éclat du génie et des triomphes, s'il se niénngc, par une (lis|iosition habile, la faculté de parcourir toute la vie de Condé, ne s'arrête cependant qu'aux qualités du cœur, la Bolidité, la droiture, la piété. » (Anat. Feugère, Bourdaloue, sa prédication et son temps)

Appel à tous les chrétiens qui doivent profiter d'un si grand exemple; adieux personnels de Bossuet au héros qui fut son ami et à Toraison funèbre.

On ne suit pas aussi facilement le courant du développement chez Bourdaloue. — Première partie : un cœur solide. — Bourdaloue accorde à Condé « les vertus militaires avec les civiles, l'élévation du génie avec la bonté, la vivacité des lumières avec les charmes de la douceur ». C'est bien froidement que nous est raconté le coup d'essai du jeune héros, cette bataille d'où dépendait le salut ou la perte de l'État, et qui fut le présage d'un règne « heureux, glorieux, miraculeux ». Bourdaloue est mal à l'aise sur ce terrain, et l'on sent qu'il se liàle d'en sortir : « Sans parler de cent autres actions que je supprime, et dont vous étts mieux instruits que moi, la journée de Lens, encore plus triomphante, acheva de mettre ce prince dans la juste et incontestable possession où il se vit alors d'être le héros de son siècle. » Pourtant, dans une phrase un peu longue, mais pleine, il célèbre dignement ce «dieu de la guerre».

J'appelle le principe de ces grands exploits celte ardeur martiale qui, sans témérilé ni emportement, lui faisait tout oser et tout entreprendre; ce feu qui, dans l'cxéculiun, lui rendait tout possible et tout facile ; ■'cette fermeté d'âme, que jamais nul obstacle n'arrêta, que jamais nul péril n'épouvanta, que jamais nulle résistance no lassa ni ne rebuta; cette vij;ilance que rien ne surprenait; celte prévoyance à laquelle rien n'échappait; cette étendue de pénétration avec laquelle, dans les plus hasardeuses occasions, il envisageait d'abord tout ce qui pouvait ou troubler ou favoriser l'événement des choses, semhlahle à nue aigle dont la vue perçante fait en un moment la découverte de tout un vaste pays; celte promptilude à prendre son parti, qu'on n'accusa jamais en lui de précipitation, et qui, sans avoir les inconvénients de la lenteur des autres, en avait toute la maturité; celte science qu'il pratiquait si bien, et qui le rendait si habile à profiter des conjouclures, à prévenir les desseins des ennemis presque avant qu'ils fussent conçus, et à ne pas perdre en vaincs délibéi-aliuns ces moments heureux qui décident du sort des armes; cette acliviti' que rien ne pouvait égaler, et qui, dans un jour de bataille, le partageant. ])0ur ainsi dire, et le mulliplianl, faisait qu'il se trouvait partout, qu'il sujipléait à tout, qu'il ralliait lout, qu'il maintenait tout, soldat et général tout il la fois, et, par sa présence, inspirant à tout un corps d'armée, et jusqu'aux plus vils membres qui le composaient, son courage et sa valeur; ce sang-froid qu'il savait si bien conserver dans la chaleur du combat; cette tranquilHlé dont il n'était jamais plus sur que quand on en venait aux mains, et dans l'horreur de la mêlée; celle modinUwn cl celle diiueeur piiur le.i siens qui reiloiihluil ii mesure que sa fierli: evnlre l'ennemi elnil émue, cet inflexible oubli de sa personne qui n'écoula jamais la remontrance et auquel constamment déterminé il se fit toujours un devoir de prodiguer sa vie et un jeu de braver la rnort; car tout cela est un vif portrait que chacun de vous se fait, au moment que je parle du prince que nous avons perdu, et voilà ce qui fait le bé?08.

Celle vigueur mâle et abstraite d'un Bourdaloue à son prix. A de certains moments on croit saisir quelques réminiscences du discours de Bossuet. Bourdaloue aussi nomme « le grand Turenne, cet homme digne de l'immortalité », mais seulement pour dire qu'il a été le plus sincère des admirateurs de Condé. 11 rappelle aussi (en les faisant rentrer plus ou moins naturellement dans la « solidité » du cœur) les brillantes qualités de l'esprit chez le prince, son discernement exquis, son goût fin, sa compréhension vive, sa manière juste et noble de penser et de parler. « Qu'ignorait-il? et, dans l'immensité des choses dont il avait acquis la connaissance, que ne savait-il pas exactement? Depuis le cèdre jusqu'à l'hysope, aussi bien que le sage Salomon, c'est-à-dire depuis la plus relevée théologie jusqu'aux moindres secrets de la mécanique, de quoi n'était-il pas instruit? Que n'avait-il pas lu et dévoré? Profane et sacré, antique et moderne, de quoi ne parlait-il pas et ne jugeait-il pas en maître? « Bossuet avait dit cela déjà, mais avec plus de mesure. Condé juge infaillible des ouvrages de l'esprit, modèle de l'honnête homme dans la vie civile, héros mod.'sle et supérieur à sa propre gloire, aimant la vérité, aisé, commode, obligeant dans le commerce avec ses inférieurs, « s'accommodant et se proportionnant à tous », père, maître, ami parfait, « tout cela compris ensemble, dit Bourdaloue, est ce que j'ai appelé un cœur solide, opposé à ce cœur vain que Dieu réprouve ».

Seconde partie : un cœur droit. — C'est ici que se place le copieux et lourd aveu des fautes de Condé. Bossuet montre et voile tout aussitôt les erreurs, avec un peu d'indulgence, il faut l'avouer; mais ce n'est pas dans une oraison funèbre qu'on peut longuement appuyer sur ces endroits sensibles. Bourdaloue y appuie avec une conscience inexorable :

II n'y a point d'aalre qui ne souffre quelque éclipse; et le plus brillant de tous qui est le soleil est celui qui en souffre de plus grandes et de plus sensibles. Mais deux choses en ceci sont bien remarquables : l'une que le soleil, quoique éclipsé, ne perd rien du fonds de ses lumières, et que, malgré sa d(''faillance, il ne laisse pas de conserver la rectitude de son mouvement; l'autre qu'au moment qu'il s'éclipse, c'est alors que tout l'univers est plus attentif à l'observer et à le contempler, et qu'on en étudie plus curieusement les variations et le système ; symbole admirable des états où Dieu a permis que se soit trouvé notre prince, et où je me suis engagé à vous le représenter. C'est un astre qui a eu ses éclipses. En vain entreprendrais-je de vous les cacher, puisqu'elles ont été aussi éclatantes que sa lumière même; et peut-être serais-je prévaricateur si je n'en profitais pas pour en faire aujourd'hui le sujet de votre instruction. J'appelle ses éclipses le malheur qu'eut ce grand homme de se voir enveloppé dans un parti que forma l'esprit de discorde, et qui fut pour nous

ORAISON FUNÈBRE DU PRINCE DE CONDÉ 2l

la source funeste de tant de calamités; et considérant ce grand homme dans ■sa profession de chrétien, j'entends, par i'éciipse qu'il a soufferte, ce temps où, livré à lui-même, il nous a para comme duiis une espèce d'oubli de bien, ce refroidissement où nous l'avons vu dans la pratique des devoirs de la relif^ion : deux choses que je ne puis pas disconvenir avoir été les deux endroits malheureux de sa vie, l'une par rapport à son roi, et l'autre par rapport à son Dieu.,,

Oui, pour le malheur de la France, le prince que nous pleurons se vit mêlé dans un parti que la discorde avait formé et qui le détacha de nous. D'aulres plus éclairés que moi ont appréhendé de tou?her ce point de son histoire: et moi, pour l'intérêt de mon ministère, je me suis senti inspiré de m'y arrêter : car j'ose dire que jamais point d'histoire ne fut plus propre à vous faire voir ce que peut la droiture d'un cœur dans l'extrémité des disgrâces humaines.

Et Bourdaloue distingue mathématiquement les diverses u circonstances ». — « Première circonstance bien essentielle : » jamais le cœur de Condé ne se sentit si cruellement déchiré que lorsqu'il dut servir l'étranger contre la France. « Ce fui la justice de Dieu qui, pour nous punir, nous ôta ce prince. » — Seconde circonstance : il a succombé une fois à une tentation humaine, mais il a ccndamué lui-même sa conduite, et ce repentir n'est guère moins glorieux que l'innocence. — Troisième circonstance encore plus notable ; i! a enseigné aux siens à ne pas suivre son exemple. — Quatrième circonstance « dont vous avez dû faire avant moi la remarque » : il refusa les avantages qui, en relevant sa mauvaise fortune, auraient été un obstacle à son rétablissement dans les boni:es grâces du roi. — Cinquième circonsîance « dont je suis sûr que vous fûtes alors touchés » : il fit tout pour mettre fm à un état si violent, — Sixième et dernière circonstance : il travaille ensuite à se rendre digne par ses services de la faveur du roi. Plaido3'er aussi ennuyeux que consciencieux' 1 Le sévère Bouidaloue n'est plus qu'un avocat qui amplifie les circonstances atténuantes.

Sur l'incrédulité du prince, qui a paru oublier Dieu, mais ne l'a jamais méconnu, et, u dans le secret de son cœur », n'a jamais douté des mystères de la religion, comme il l'a déclaré, Bourdaloue ne fait guère que répéter Bossuet. Mais il ajoute un trait précis et un souvenir personnel : « Jamais homme, à peine en excepterais-je saint Augustin, n'a tant examiné la religion, ni avec un esprit si éclairé que notre prince; et ce que je vous

1. Le siijft étnit délirât; mais il va eu plus d'un Bourdaloue. Le 5 septembre 1687, Boile.ui énit à lîarino : n Nous avions été le matin entendre le P. de Villers, qui faisait l'oraison funèbre rie M. le Piirice, grand-pere de M. le Prince d'aujouni'hui. U y a joint les louanges du dernier mort, et il s'est enfoncé jusqu'au cou dans ce combat de Saint-Antoine, Dieu sait combien judicieusement! »

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prie en même temps de remarquer, jamais homme ne l'a étudiée avec moins de précaulion que lui, ni avec plus de danger de la perdre, c'esl-à-dire avec un esprit plus curieux et plus éloigné de cette soumission aveugle que la religion demande ». Bourdaloue pourtant a en comme un pressentiment, de cette conversion miraculeuse : dans le lieu même où il parle, dans une cérémonie toute semblable (sans doute l'oraison funèbre du père de Condé), devant Condé lui-même, il en avait « non seulement formé le vœu, mais encore anticipé l'effet par une prière qui parut alors tenir quelque chose de la prédiction » : « Et qui sait, ô mon Dieu, si, vous servant de mon faible organe, vous ne commençâtes pas dans ce moment-là à l'éclairer et à le toucher de vos divines lumières! »

Troisième partie : un cœur chrélien. — Le prince est mort en sage chrélien, en héros chrétien, en parfait chrétien. Quel coup de foudre pour les impies que la conversion d'un tel homme! « De tout autre exemple le libertinage en aurait appelé, ou plutôt contre tout autre exemple il se serait ou élevé ou inscrit en faux, car voilà l'iniquité de l'esprit libertin du siècle. » Mais ici, où trouver le ressori de l'intérêt, le levain caché de l'hypocrisie? « Les impies et les enfants du siècle, malgré la prétendue force d'esprit qu'ils affectent pendant la vie, laissent voir aux approches de la mort toute leur faiblesse. » Condé n'eut jamais, un jour de bataille, plus de courage et de présence d'esprit qu'au jour de sa mort. Il songe aux siens, à ses amis; puis il s'arrache de ceux qu'il aime pour être tout à Dieu. Mais Bourdaloue s'arrêle en se souvenant que Bossuet a déjà fait sentir aux fidèles l'onction de celte mort : « Ce don était réservé à une bouche plus sacrée et plus éloquente que la mienne. L'illustre et savant prélat qui vous a parlé avant moi a déjà épuisé cette matière; et après ce que vous avez ouï, c'est à moi de me taire. »

En terminant, il s'adresse aux Pères jésuites qui l'écoutent et qui doivent tant à Condé : « Après nous avoir confié pendant sa vie ce qu'il avait au monde de plus cher, il a voulu mourir entre nos mains, et, mourant, il nous a laissé une partie de luimême, qui est son cœur. » Ce cœur dont ils sont les dépositaires fournit à Bourdaloue sa péroraison, qui n'est pas du goût le plus pur : « Autant de cœurs que nous avons, ce sont comme autant de mausolées vivants où nous placerons le vôtre... » Combien plus large et plus émouvante est la péroraison de Bossuet!

Il suffit de mentionner ensuite les oraisons funèbres de Condé par le P. Martineau, par l'abbé du Jarry, par Antoine de Noaiiles, évêque de Cliàlons. A peine un souvenir en est resté. On ne lirait même plus celle de Bourdaloue, si la comparaison avec celle de Bossuet n"en ravivait rintérêt. Le public ne connaît plus qu'une oraison funèbre de Condé, et ce n'est pas seulement Bossuet qu'elle honore; c'est le genre même de l'oraison funèbre, ce genre qu'il l'edoutait, qui a ses dangers inévitables, sans doute, puisque lui-même ne les a pas toujours évités, mais qui grâce à lui a revêtu, pour ainsi dire, toutes les formes de la. grandeur, tour à tour ou tout ensemble religieuse, historique, morale, élégiaque, dramatique, lyrique, épique.

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TEXTES

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Voltaire. — Siècle de Louis XIV, ch. m, iv, v.

JUGEMENTS

Le moyen de ne vous pas parler de la plus belle, de la plus magnifique et de la plus triomphante pompe funèbre qui ait jamais été faite depuis qu'il y a des mortels? C'est celle de feu M. le Prince, qu'on a faite aujourd'hui à Notre-Dame. Tous les beaux esprits se sont épuisés à faire valoir tout ce qu'a fait ce grand prince, et tout ce qu'il a été. Ses pères sont représentés par des médailles Jusqu'à saint Louis; toutes ses victoires par des basses-tailles*, couvertes comme sous des tentes dont les coins sont ouverts, et portés par des squelettes dont les altitudes sont admirables. Le mausolée, jusque près de la voûte, est couvert d'un dais en manière de pavillon encore plus haut, dont les quatre coins retombent en guise de tentes. Toute la place du chœur est ornée de ces basses-tailles, et de devises au-dessous, qui parlent de tous les temps de sa vie. Celui de sa liaison avec les Espagnols est exprimé par une nuit obscure, où trois mots latins disent : Ce qui s'est fait loin du soleil doit être caché. Tout est semé de tleurs de lis d'une couleur sombre, et au-dessous une pelile lampe qui fait dix n)ille petites étoiles. J'en oublie la moitié; mais vous aurez le livre, qui vous instruira de tout en détail. Si je n'avais point eu peur qu'on ne vous l'eût envoyé, je l'aurais joint à cette lettre; mais ce duplicata ne vous aurait pas fait plaisir.

Tout le monde a été voir cette pompeuse décoration. Elle coûte cent mille francs à M. le Prince d'aujourd'hui, mais cette dépense lui fait bien de l'honneur. C'est M. de Meaux qui a fait l'oraison funèbre : nous la verrons imprimée...

Je viens de voir un prélat qui était à l'oraison funèbre. 11 nous a dit que M. de Meaux s'était surpassé lui-même, et que jamais on n'a fait valoir ni mis en œuvre si noblement une si belle matière.

M™« DE Sévigné, Lettre à Biissy, 10 mars 1687.

t. Des bas-relief».

Nous avions cru pendanl quelque temps que l'oraison funèbre du prince de Condé, à l'exception du mouvement qui la termine, était généralement trop louée; nous pensions qu'il était plus aisé, comme il l'est en effet, d'arriver aux formes d'éloquence du commencement de cet éloge qu'à celles de l'oraison de Madame Henriette; mais quand nous avons lu ce discours avec attention; quand nous avons vu l'orateur emboucher la trompette épique pendant une moitié de son récit et donner, comme en se jouant, un chant d'Homère; quand, se retirant à Chantilly avec Achille en repos, il rentre dans le ton évangélique et retrouve les grandes pensées, les vues chrétiennes qui remplissent les premières oraisons funèbres; lorsque, après avoir mis Condé au cercueil, il appelle les peuples, les princes, les prélats, les guerriers au calai'aique du héros; lorsque, enfin, s'avançant lui-même avec ses cheveux blancs, il fait entendre les accents du cygne, montre Bossuet un pied dans la tombe, et le siècle de Louis, dont il a l'air de faire les funérailles, prêt à s'abimer dans l'éternité, à ce dernier effort de l'éloquence humaine, les larmes de l'admiration ont coulé de nos yeux, et le livre est tombé de nos mains.

Chateaubriand, Génie du christianisme.

Bossuet éleva le premier l'oraison funèbre à la hauteur des prophètes. Sa langue, jusque-là heurtée par la pensée, et hâtée par la précipitation qui ne lui laissait le temps de rien polir, y prit l'ampleur de Cicéron. La mort du prince de Condé lui fournit le plus grand de ses textes. Ce fut la dernière et la plus sublime de ses oraisons funèbres. Il semble qu'en approchant du tombeau lui-même, son génie en contractait la solennité. La mort du prince de Coudé, son premier protecteur et son admirateur le plus constant, lui disait que toute célébrité doit mourir. Ces deux plus grandes gloires du siècle, l'une dans la guerre, l'autre dans les lettres et dans la religion, semblaient s'entraîner l'une l'autre. Bossuet entendit l'avertissement dans son cœur, et le répercuta dans sa voix, La péro-

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