C. de Litt. — BossLET {Disc, sur l'Iiisl. unie
mots les lois et les coutumes des Égyptiens, des Assyriens et des Perses^ celles des Grecs, celles des Romains, et celles des temps suivants; ce quechaque nation a eu dans les siennes qui ait été fatal aux autres et à ellemême, et les exemples que leurs progrès ou leur décadence ont donnés aux siècles futurs. Ainsi nous tirons deux fruits de VHis/oire tiniverselle : le premier est de faire voir tout ensemble l'autorité et la sainteté de la religion par sa propre stabilité et par sa durée perpétuelle ; le second est que, connaissant; C3 qui a causé la ruine de chaque empire, nous pouvons, sur leur exemple, trouver les moyens de soutenir les États, si fragiles de leur nature : sanstoutefois oublier que ces soutiens mêmes sont sujets à la loi commune de la mortalité qui est attachée aux choses humaines, et qu'il faut porter plus haut ses espérances.
Le Discours ne fui donc achevé que vers la fin du préceptorat; encore ne le fut-il que sous sa forme actuelle, car Bossuet n'a pas écrit l'histoire de la France depuis Charlemagne, et il aut assurément le regretter. La première partie du Discours tel que nous l'avons, c'est-à-dire la plus ingrate, est la seule que le dauphin ait d'abord connue et apprise. On dit qu'en 18.^4 l'Académie française refusa de couronner, sous sa première forme, YEssai sur Tite-Live de Taine, parce qu'on y lisait cette phrase : (( 11 résumait l'histoire avec un grand sens, et dans un grand style, mais pour un enfant, et la parcourait à pas précipités. » Ce jugement dédaigneux est-il entièrement juste, appliqué à celte première partie si rapide, mais si vigoureuse dans sa concision? Il semble qu'il faille un esprit assez mûr déjà pour la saisir et la goûter dans son ensemble. En tout cas, c'était bien pour cet enfant, un fils de France, non pour la postérité, qu'il écrivait celte œuvre, non pas d'histoire pure, mais d'éducation d'un prince par l'histoire. Dans son Traité de la concupiscence, Bossuet censure la vaine curiosité des historiens, du moins de ceux qui ne sont pas avant tout des moralistes :
Cette curiosité s'étend aux siècles passés les plus éloignés : et c'est de \k que nous vient cette insatiable avidité de savoir l'histoire. On se transporie en esprit dans les cours des anciens rois, dans les secrets des anciens peuples : on s'imagine entrer dans les délibérations du sénat romain, dans les conseils ambitieux d'un Alexandre ou d'un César, dans les jalousies politiques et raffinées d'un Tibère. Si c'eut pour en tirer quelque c.remple utile, à ta vie tmmnine, it ta tiouiie lieurc; il le faut souffrir et même louer, pourvu qu'on apporte à cette recherche une certaine sobriété. Mais si c'est, comme on le remarque dans la plupart des curieux, pour se repaître l'imagination de ces vains objets, qu'y a-t-il de plus futile que de se tant arrêter à ce qui n'est plus, que de rechercher toutes les folies qui ont passé dans la tête d'un mortel, que de rappeler avec tant de soin ces images que Dieu a détruites dans sa cité sainte, ces ombres qu'il a dissipées, tout cet attirail de la vanité, qui de lui-même s'est replongé dans le néant d'où il était sorti?
DISCOUnS SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE 3
Celui qui pensait et disait cela de l'histoire ne saurait êlre un histoiien proprement dit ; il ne peut avoir ni concevoir même la noble curiosité de ceux qui cherchent le vrai pour le vrai. Mais son rôle n'est pas ici de tirer des exemples historiques une leçon générale; il la lui faut très particulière, et l'on comprendrait mal la nature de ce livre si l'on ne précisait d'abord quel résultat il doit atteindre.
Le Discours est avant tout un ouvrage d'éducation destiné à former l'espiit d'un élève, élève qui sera roi, successeur de rois (< toujours orthodoxes » et, de tous les rois, prédits le plus clairement par les prophéties. Il faut lui faire connaître que « la seule Église catholique remplit tous les siècles précédents par une suite qui ne pt-ut lui être contestée », et que sa force fait la force de la monarchie qui a toujours mis sa gloire à la protéger. Quelquefois cette pensée revêt des formes presque naïves : pour ôtor au jeune prince toute velléité d'indépendance vis-à-vis de l'Kglise, son précepteur lui cite les exemples de Saùl, dont la chute est causée par sa présomption à sacrifier sans les prêtres, et d'Osias « frappé de la lèpre et tant de fois repris dans l'I^^criture pour avoir en ses derniers jours osé entreprendre sur l'office sacerdotal, et, contre la défense de la loi, avoir lui-même offert de l'encens sur l'autel des parfums ». C'est ce qui explique cette importance donnée, dans la première partie, aux affaires religieuses, alors que certains faits essentiels sont exposés en quelques lignes, surtout ce' développement extraordinaire de la seconde partie, ]a Suite de la religion, la seule vraiment essentielle dans l'esprit de Bossuet, on le voit bien par la conclusion, qui est si bien d'un évêque parlant au fils de Louis XIV. L'ordre dans les conseils du Ciel; l'ordre dans les conseils de la terre; entre le roi du ciel et les rois de la (erre, l'Église intermédiaire et vraiment souveraine, puisque la puissance royale vient de Dieu, et que l'esprit de Dieu vit dans l'Église, voilà toute la conception.
Cette conception apparaît 1res clairement dès l'Avant-Propos, qui marque le dessein général de l'ouvrage et sa division en trois parties: » Quand l'histoire serait inutile aux autres hommes, il faudrait la faire lire aux princes. Il n'y a pas de meilleur moyeu de leur découvrir ce que peuvetit les passions et les intérêts, les temps et les conjonctures, les bons et les mauvais conseils... D'ailleurs, il serait honteux, je ne dis pas à un prince, mais en général à tout honnête homme, d'ignorer le genre humain et les changements mémorables que la suite
des temps a faits dans le monde. » Le dauphin a lu déjà beaucoup d'histoires anciennes et modernes, surtout l'histoire du peuple de Dieu, <( qui fait le fondement de la religion ». Mais elles se confondraient dans son esprit (l>ien peu capable, on le sait, d'une longue attention), si l'on ne prenait soin de lui représenter « distinctement, mais en raccourci, toute la suite des siècles », qui se développera « en peu d'heures » devant lui. Ce n'est pas seulement la suite des empires qu'on lui fera voir, c'est la suite de la religion, car la religion et le gouvernement politique sont les deux points sur lesquels roulent les choses humaines. Aussi, ne suffira-t-il pas, pour mettre entre ses mains le fil des affaires de l'univers, de lui faire parcourir, dans une première partie, les époques principales de l'histoire universelle, sans y regarder autre chose que l'ordre des temps; il faudra reprendre en particulier, dans une seconde et une troisième partie, les faits qui éclairent la durée perpétuelle de la religion, et ceux qui découvrent les causes des grands changements arrivés dans les empires. « Vous admirerez la suite des conseils de Dieu dans les alfaires de la religion; vous verrez aussi l'enchaînement des affaires humaines, et par là vous connaîtrez avec combien de réflexion et de prévoyance elles doivent être gouvernées. »
L'idée de la Providence avant Bossuet et dans Bossiiet
Tout cet Avant-Propos, — c'est trop peu dire, — tout ce livre est dominé par une grande idée, celle d'une Providence toujours présente, toujours active, qui gouverne le monde. « Bossuet, a dit M. Brunetière', est éminemment le philosophe ouïe théologien de la Providence. Son œuvre entière, vue d'assez haut, n'est qu'une apologie de la religion chrétienne par le moyen de la Providence. » Il est vrai que l'originalité de Bossuet, qui met sa gloire à ne rien inventer, consiste surtout à avoir donné plus d'ampleur aux vues de son maître préféré, saint Augustin, à en avoir fait des applications plus diverses, à y avoir savamment ramené la religion chrétienne tout entière. La Cité de Dieu, Villemain l'a très bien vu, est le premier essai du Discours sur l'histoire universelle.
i. Etudes critiques, 5° série.
Mais pourquoi Bossuet s'est-il attaché à cette doctrine plutôt qu'à toute autre? C'est ce que le même M. Brunetière explique en démontrant que, de tous les dogmes, celui de la Providence élait celui qui convenait le mieux à la nature de son génie : « En même temps qu'un dogme et qu'une morale, sa religion élait une politique aussi. Ce n'est pas tout pour lui que d'enseigner ou de prêcher les hommes : il se croit également investi du droit, ou chargé de l'obligation de les conduire. Aussi ce qu'il a vu d'abord dans le dogme de la Providence, et ce qu'il s'est d'abord efTorcé d'en bien dégager, c'est l'idée de gouvernement, et, pour user de ses propres expressions, ce sont les « maximes d'État » de la « politique du Ciel »... Les rois sont comme des dieux, et Dieu est le roi des rois. » Évidemment, comme il y avait une affinité secrète entre le pessimisme de Pascal et la sévérité ou la dureté du dogme de la chute, il y en aune entre le dogme de la Providence et le goût comme inné de Bossuet pour la règle, pour l'ordre, pour l'unité. » Cela est si évident même que la philosopbie de Bossuet, si l'on accordait qu'il en a une, pourrait être caractérisée ainsi : « L'ordre est la manifestation de Dieu. L'ordre est Dieu lui-même. » Cette conception tout intellectualiste, qui, d'ailleurs, n'est pas particulière à Bossuet, car on la retrouve chez Malebranche, est imposée à l'auteur du Discours par l'esprit d'une époque rationaliste et cartésienne, et par la nature de son propre esprit, autant que par une longue tradition hébraïque et chrétienne. ,
De même qu'il y eut dans l'antiquité un peuple à part qui, sous l'inspiration et la conduite de Moïse, garda nette et distincte l'idée d'un Dieu créateur et toujours présent, gouvernant directement le monde, tandis que tous les peuples à l'entour égaraient cette idée, pour eux confuse, dans les nuages de la fantaisie, ou l'étouffaient sous tes fantômes de l'imagination et la noyaient dans le luxe exubérant de la nature, de même Bossuet, entre les modernes. a ressaisi plus qu'aucun cette pensée simple d'ordre, d'autorité, d'unité, de gouvernement continuel de la Providence, et il l'applique à tous sans efforts et comme par une déduction invincible. Bossuet, c'est le génie hébreu, étendu, fécondé par le christianisme, et ouvert h toutes les acquisitions de l'intelligence, mais retenant quelque chose de l'interdiction souveraine, et fermant exactement son vaste horizon là o'i pour lui finit la lumière. De geste et de ton, il tient d'un Moïse '.
Ce n'est pas le lieu d'examiner par quel intermédiaire cette idée de la Providence fut transmise jusqu'à Bossuet-. On n'en