I. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. X
■1. c< Cette idée est la pi-emière qui ait marqué l'Iiistoire d'un caractère philosophique par cela quelle donnait aux actions humaines une carrière, un enchai-
citera que quelques-uns parmi les derniers. Dans son InslUution chrëtkmip, Calvin s'élève contre ceux qui prétendent « enclore et limiter dedans rinfluence et le cours de la nature » cette Providence « toujours veillante, pleine d'efficace et d'action )), qui gouverne sans cesse « tous les gouvernements particuliers )'. Au huitième chapitre du Sacrale chrétien de Balzac, on lit une page un peu apprêtée, mais forte, sur Attila fléau de Dieu.
Il devait périr, cet homme fatal, il devait périr, dès le premier jour de sa conduite, par une telle ou une telle entreprise; mais Dieu se voulait servir de lui pour punir le genre humain et tourmenter le monde : la justice de Dieu se voulait venger et avait choisi cet homme pour être le ministre de ses vengeances. La raison concluait qu'il tombât d'abord par les maximes qu'il a tenues; mais il est demeuré longtemps debout par une raison plus haute qui l'a soutenu. II. a été affermi dans son pouvoir par une force étrangère et qui n'était pas de lui, par une force qui appuie la faiblesse, qui anime la lâcheté, qui arrête les chutes de ceux qui se précipitent, qui n'a que faire des bonnes maximes pour produire les bons succès Cet liomme a duré pour travailler au dessein de la Providence. Il pensait exercer ses passions ; il exécutait les arrêts du Ciel... Il est très vrai qu'il y a toujours quelque chose do divin, disons davantage, qu'il n'y a rien que de divin dans les maladies qui tiavaillent les Étals. Ces dispositions, celte humeur, cette fièvre chaude de rébellion, celte léthargie de servitude, viennent de plus haut qu'on ne s'imagine. Dieu est le poHe, et. les hommes ne sont que les acteurs. Ces grandes jnèces qui se jouent sur la terre ont été composées dans le ciel, et c'est souvent un faquin qui en doit être l'Atrée ou l'Agamemnon. Quand la Providence a quelque dessein, il ne lui importe guère de quels instruments et de quels moyens elle se serve. Entre ses mains tout est foudre, tout est tempête, tout est déluge, tout est Alexandre, tout est César; elle peut faire par un enfant, par un nain, ce qu'elle fait par les géants, par les héros... Cette main invisible, ce bras qui ne paraît pas, donne les coups que le monde sent; il y a bien je ne sais quelle hardiesse qui menace de la part de l'homme; mais la force qui accable est toute de Dieu.
Ce n'est plus un rhéteur chrétien, c'est un croyant passionné, un apologiste, qui s'écrie dans les Pensées: « Qu'il est beau de voir, par les jeux de la foi, Darius et Cyrus, Alexandre, les Romains, Pompée et Hérode, agir, sans le savoir, pour la gloire de l'Évangile! » En ces quelques lignes d'une brièveté saisis-
nement et un élément de fixité. On en découvre les traces dans les éloquentes Méditations de saint Augustin. Déjà elle est clairement développée par Eusebe et par Sulpice Sévère ; rien n'est plus facile que d'en suivre les grossières applications dans toute la suite du moyen âge, jusqu'à ce qu'elle vînt tomber aux pieds de Bossuet. Comment il l'a recueillie, on le sait, et par quel art l'histoire du genre humain devint une sublime épopée qui a son commencement, ses ppripéties, son unité, son merveilleux, et dont la manifestation du Dieu-Homme est le seul dénouement. » (E. QuiNET, Introduction aux Idées siti' la philosophie de l'histoire de l'humanité, par Herder, 1827; Levrault.)
saille, Pascal, comme l'a dit Sainle-Beuve, ouvrait bien de» perspectives que Bossuet devait parcourir et remplir. Mais fautil ajouter, avec l'auteur de Port-Royal^ : « C'était tout un programme que son génie impétueux dut à l'instant embrasser, comme l'œil d'aigle du grand Condé parcourait l'étendue des batailles » ? Bossuet avait lu aussi Balzac, comme le prouve récrit adressé au cardinal de Bouillon jeune. Mais il avait lu surtout l'Écriture et les Pères. Dès les sermons de la jeunesse, nous l'avons vu-', les idées qu'il développera dans le Discours lui sont familières. Les deux sermons sur la Providence (I606 et 1661) exposent déjà avec autant de clarté que de force les règles de « cette sublime politique qui régit le monde )>. Plus tard, dans certaines oraisons funèbres, comme celle de la reine d'Angleterre, l'idée de la Providence fera si bien le fond du discours, que tout s'y explique par elle et ne s'explique que par elle. En même temps que le Discours sur l'histoire universelle, le précepteur du dauphin écrivait pour son royal élève la Politique tirée de l'Écrilurc sainte. On y lit des « propositions » •comme celles-ci : « C'est Dieu qui fait les rois, et qui établit les maisons régnantes. Comme il donne les royaumes, il les coupe par la moitié quand il lui plait... Dieu décide de la fortune des États... Il n'y a point de hasard dans le gouvernement des choses humaines, et la fortune n'est qu'un mot qui n'a aucun sens... Comme tout est sagesse dans le monde, rien n'est hasard... Il y a une Providence particulière dans le gouvernement des choses humaines... Les rois doivent plus que les autres s abandonner à la providence de Dieu. » Politique et Discours sont, au fond, le même livre, et donnent la même leçon, utile à tous les hommes sans doute, mais avant tout aux princes.