Voir l'étude sur les Sermons, p. iO et suivantes
cime selon sa distance ; ainsi, dans l'ordre des siècles, il faut avoir certains temps marqués par quelque grand événement auquel on rapporte tout le reste. C'est ce qui s'appelle Épogite, d'un mot grec qui signifie s'arrêter, parce qu'on s'arrête là pour considérer comme d'un lieu de repos tout ce qui est arrivé devant ou après... » Où Bossuet voit modestement un moyen d'éviter les anachronismes, nous voyons, nous, autre chose. Ce que Buffon devait faire pour l'histoire naturelle, Bossuet le faisait un siècle auparavant pour l'histoire politique et religieuse : il plaçait « un certain nombre de pierres numéraires sur la route éternelle du temps ». En la divisant, il Téclairait, non seulement parce qu'il allumait des flambeaux — pour parler encore comme Butîon — aux points les plus obscurs de l'espace immense qu'elle embrasse, mais parce qu'il concentrait la lumière sur les grands événements près desquels une foule d'autres n'ont qu'une valeur relative, soit qu'ils préparent les grands, soit qu'ils en découlent; en un mol, parce qu'il donnait à l'histoire sa perspective. Mais cette vue de génie pouvait être gâtée par l'esprit de système, et, d'autre part, la science chronologique de Bossuet, même celle de son temps, n'était pas assez sfire pour que tout danger d'erreur fût écarté. Bien qu'il ait demandé, dit-on, à Renaudot et à Thoynard des renseignements chronologiques, bien que le Discours ait mérité l'admiration et les éloges du savant Mabillon', les erreurs n'y sont pas rares : en faisant de Sésostris, par exemple, le vainqueur de Roboam, Bossuet commet une confusion de quatre siècles.
Mais, se plaçant à un point de vue tout moral et religieux, instruisant un prince, non un savant, Bossuet s'inquiétait assez peu de ces « chicanes de chronologie ». 11 avoue que tel endroit, celui de Cyrus, est embrouillé, par la dilllculté de concilier l'bistoire profane avec l'histoire sainte. S'il adopte une chronologie, c'est qu'elle est «plus conforme à l'Écriture», qui a été dictée par le Saint-Esprit. « Je ne prétends plus, Monseigneur, dit-il à la fin de la septième époque, vous embarrasser dans la suite des difficultés de chronologie, qui vous sont très peu nécessaires. » Et à la fin de la douzième : « Vous -devez éviter les anachronismes qui brouillent l'ordre des affaires, et laisser disputer des autres entre les savants. » C'est donc de parti pris que, précepteur, Bossuet s'interdit les re-
1. Mabillon écrit ù Magliabocchi, le 31 mars 1681, presque aussitôt après qu'eut paru la première édition : « Rien n'est plus beau que ce Discours. »
cherches érudites, el que, prêtre, il marche à travers les broussailles de la chronologie l'œil fixé sur l'Écriture qui le guide. Les « savants » ne trouveront donc pas ici leur compte : ils contesteront jusqu'à la manière dont Hossuet distribue en époques ce qu'il appelle les âges du monde, et il faut avouer que plus d'une de ces divisions est factice. Mais le lecteur, qui ne se préoccupe pas avant tout d'exactitude, est saisi, entraîné par le mouvement large et continu du développement oratoire, qu'il suit, sans trop d'etfort, de la première époque à la douzième.
Première époque : Adam, ou la création. — On n'accepterait pas sans réserve ce que dit Bossuet de Noé, qu'il conserva les premiers arts appris par les hommes, et venus avec eux de l'Orient.
Deuxième époque : JVoé, ou le déluge. — Il semble qu'il y ait quelque ressouvenir de Lucrèce dans la manière dont Bossuet montre comment s'établirent les lois et les empires, comment se polirent les mœurs, comment la terre, d'abord forêt immense, fut cultivée. « On s'instruit à prendre certains animaux, à apprivoiser les autres, et à les accoutumer au service. On eut d'abord à combattre les bêtes farouches... Avec les animaux, l'homme sut encore adoucir les fruits et les plantes; il plia jusqu'aux métaux à son usage, et peu à peu il y fit servir toute la nature. »
Troisième époque : La vocation d'Abraham, ou le commencement du peuple de Dieu et de l'alliance. — Dieu, voyant que les peuples l'oublient et se corrompent, commence à se séparer un peuple élu, et choisit Abraham pour en être la tige.
Quatrième époque : Moïse, ou la loi écrite.
Cinquième époque : La prise de Troie.
Sixième époque : Salomon, ou le temple achevé.
Septième époque : Romulus, ou Rome fondée.
Huitième époque : Cyrm, ou les Juifs rétablis. — La fin de cette époque nous ramène d'Orient en Grèce, puis de la philosophie grecque aux vertus romaines : « Les Romains avaient dans le môme temps une autre espèce de philosophie, qui ne consistait point en disputes ni en discours, mais dans la frugalité, dans la pauvreté, dans les travaux de la vie rustique et dans ceux de la guerre, où ils faisaient leur gloire de celle de leur patrie et du nom romain ; ce qui les rendit enlin maîtres de l'Italie et de Carlhage. »
Neuvième époque : Scipion, ou Carthaye vaincue. — Les arls
de la Grèce envahissent et efTéniinent les Romaias , qui se conteataient jusque-là de savoir la guerre, la politique et l'agriculture. Leurs conquêtes les enrichissent; leurs dissenisions intérieures les affaiblissent : « Le séditieux Iribunat de Tibérius Gracchus, un des premiers hommes de Rome, le fit périr : tout le sénat le twi par la main de Scipion yasica... Autant que la face de la république paraissait belle au dehors par les conquêtes, autant était-elle défigurée par rambilion désordonnée de ses citoyens et par ses guerres intestines. • On observera que le titre de cette époque, comme il arrive parfois chez Bossuet, répond assez inexactement à ce qu'il contient, car il se termine sur le morceau fameux où est célébrée la grande paix du rèane d'Auguste, prélude de la naissance du Christ :
Tout cède à la fortune de César : Alexandrie lui ouvre ses portes ; l'Ésrypte devient une province romaine; Cléopàlre, qui désespère de la pouvoir conserver, se tue elle-même après Antoine ; Rome tend les bras à César, qui demeure, sous le nom d'Auguste et sous le titre d'empereur, seul maître de tout l'Empire : il dompte vers les Pyrénées les Cantabres et les Asturiens révoltés; l'Ethiopie lui demande la pais; les Parthes épouvantés lui renvoient les étendards pris sur Crassus avec tous les prisonniers romains ; les Indes recherchent son alliance ; ses armes se font sentir aux Rhètes et aux Grisons, que leurs montagnes ne peuvent défendre; la Pannonie le reconnaît; la Germanie le redoute, et le W'eser reçoit ses lois : victorieux par terre et par mer, il ferme le temple de Jauus : loul riinirers ril en paix, et Jénis-Christ rient au monde.
Dixième époque : yaissance de Jésui-Christ. — ^^ Nous voilà enfin arrivés à ces temps, tant désirés par nos pères, de la venue du Messie. » Cette époque s'étend bien au delà de la u naissance de Jésus-Christ », et comprend l'histoire presque entière des empereurs romains, surtout au point de vue de leur conduite envers les chrétiens. Antonin et Marc-Aurèle y sont opposés dans un court et nerveux parallèle, l'anarchie impériale et militaire y est marquée de quelques traits expressifs : « L'empire, mis à l'encan par l'armée, trouva un acheteur. Le jurisconsulte Didius Julianus hasarda ce hardi marché : il lui en coûta la vie... Florien fut tué, et Probus forcé par les soldats à recevoir l'empire, encore qu'il les menaçât de les faire vivre dans l'ordre. »
Onzième époque : Constantin, ou la paix de l'Église. — Cette époque aboutit à la glorification des rois de France, d'abord du fabuleux Pharamond, fils de Marcomir : « La monarchie de France, la plus ancienne et la plus noble de toutes celles qui sont au monde, commença sous lui »; puis de Charleiuagne.
Douzième époque : CharUmagae, ou l'établissement du n-Airei empire. — Le bel éloge de Cbarlemagne qui couronae la onzième époque couronne aussi la première partie du Discours, car la douzième époque n'est qu'une conclusion rapide, où Bossuet écarte encore, dédaigneusement, les disputes des chronologistes, mais en résumant ce qu'il a fait déjà et en annonçant ce qu'il va faire : « Voilà, Monseigneur, les douze époques q4je j'ai suivies dans cet abrégé. J'ai attacbé à chacune d'elles les faits principaux qui en dépendent. Vous pouvez maintenant, sans beaucoup de peine, disposer, selon l'ordre des temps, les grands événements de l'histoire ancienne, et les ranger, pour ainsi dire, chacun sous l'étendard... Mais le vrai dessein de cet abrégé n'est pas de vous expliquer l'ordre des temps, quoiqu'il soit absolument nécessaire pour lier toutes les histoires et en montrer le rapport. Je vous ai dit, Monseigneur, que mon principal objet est de vous faire considérer, dans l'ordre des temps, la suite du peuple de Dieu et celle des grands empires. »
On reste un peu ébloui, étourdi, comme le dauphin devait l'être. Ce mélange perpétuel de l'histoire profane et de l'histoire sacrée, cette disproportion entre les développements, selon qu'ils intéressent plus ou moins le dessein principal, tout religieux, inquiètent çà et là le lecteur. On est surpris, par exemple, de voir si peu de lignes consacrées à un Lycurgue, et tant de pages consacrées aux petits rois du peuple élu. Mais c'est qu'il est le peuple élu. Au fond, l^s Époques contiennent en germe la Suite de la religion. Mais, parce que l'histoire y est déjà conçue au point de vue Ihéologique, elle n'en reste pas moins digne d'attention et d'admiration, même pour l'historien.
Seconde partie. — La « Suite île la religion ».
C'est ici qu'est, dans la pensée de Bossuet, le cœur même du livre. L'intérêt s'est déplacé pour nous, et nous allons tout droit aux Empires; mais Bossuet n'est pas pressé d'y arriver, et il ne songe nullement à abréger en faveur du lecteur profane les longs détails qu'il croit nous devoir sur les prophéties, sur les hérésies, sur le dogme. Il entend n'en rien oublier et
n'en rien adoucir, pas même « ces règles terribles de la justice divine par lesquelles la race humaine est maudite dans son origine ». Prêtre et précepteur, historien seulement parce qu'il est précepteur et prêtre, s'il ne peut pas et ne veut pas être désintéressé dans l'histoire proprement dite, comment pourrait-il l'être quand il s'agit d'écrire l'histoire sainte et l'histoire ecclésiastique? Dès le premier chapitre de cette seconde partie, il en marque avec précision le principe et le but : « Que si l'antiquité de la religion lui donne tant d'autorité, sa suite, continuée sans interruption et sans altération durant tant de siècles, et malgré tant d'obstacles survenus, fait voir manifestement que la main de Dieu la soutient, « Et voici la conclusion du chapitre xsvi : « Si l'on considère l'histoire de l'Église, on verra que, toutes les fois qu'une hérésie l'a diminuée, elle a réparé ses pertes, et en s'élendant au dehors, et en augmentant au dedans la lumière et la piété, pendant qu'on a vu sécher en des coins écartés les branches coupées. Les (fiuvres des hommes ont péri malgré l'enfer qui les soutenait; l'œuvre de Dieu a subsisté : l'Église a triomphé de l'idolâtrie et de toutes les erreurs. »
Surtout il s'applique à faire voir sans interruption « la suite des conseils de Dieu dans la perpétuité de son peuple ». Ce peuple élu, dont l'histoire n'a été qu'esquissée dans la première partie, il remplira toute la seconde, car il est « le seul qui ait connu dès son origine le Dieu créateur du ciel et de la terre, le seul par conséquent qui devait être le dépositaire des secrets divins... Et aujourd'hui encore ce même peuple reste sur la terre pour porter à toutes les nations où il a été dispersé, avec la suite de la religion, les miracles et les prédictions qui la rendent inébranlable. » Cette histoire du peuple de Dieu, de sa grandeur et de sa décadence, revêt ici un caractère singulièrement dramatique. C'est avec émotion et majesté que Bossuet retrace l'histoire de sa grandeur : au centre, se dressent les grandes figures de Moïse et de David. La chute de ce même peuple « devait être l'instruction de tout l'univers y>; Nabuchodonosor ne fut que l'instrument de la vengeance divine. Mais la Providence divine, qui avait châtié la désobéissance des Juifs, pardonne à leur repentir, et permet que Jérusalem, « rétablie par un changement merveilleux », voie revenir ses enfants de tous côtés. Toute cette histoire est expliquée et comme illustrée par les prophéties : « Ézéchiel et Jérémie l'avaient prédit... Zacharie l'avait marqué... Voilà
en quelle manière le peuple de Dieu subsiste toujours parmi tant de changements; et ce peuple, tantôt châtié et tantôt consolé dans ses disgrâces, par les différents traitements qu'il reçut selon ses mérites, rend un témoignage public à la Providence qui régit le monde. » Titus, par exemple, quand il détruit Jérusalem, n'est pas moins envoyé de Dieu que Nabuchodonosor.
C'est sur le châtiment, perpétué jusqu'à nos jours, du peuple autrefois élu, maintenant réprouvé, que Bossuet insiste avec le plus de complaisance, et l'on peut juger d'abord qu'il y a dans cette complaisance un peu de cruauté. Mais la doctrine que développe ici Bossuet lui est familière depuis le temps même de sa jeunesse. A Metz, dans le sermon sw la Bonté et la Rigueur de Dieu, il employait déjà les citations, les arguments, les expressions mêmes dont il se servira dans cette partie du DiscoursK II développe dans ce sermon, avec une ampleur peutêtre démesurée, l'épisode du siège de Jérusalem par lesRomains. Mais c'est que cet événement porte en lui une grande leçon :
Comme donc Dieu avait résolu que cette vengeance éclatât par tout l'univers, pour servir à tous les peuples et à tous les âges d'un mémorial éternel, il y voulut employer les premières personnes du monde, je veux dire les Romains, maîtres de la terre et des mers, Vespasian et Tite, que déjà il avait destinés à l'empire du genre humain : tant il est vrai que les plus grandspotentats de la terre ne sont, après tout, autre chose que les ministre!? de ses conseils I
Et aflii que vous ne croyiez pas que ce débordement de l'armée romaine dans la Judée soit plutôt arrivé par un événement fortuit que par un ordre exprès de la Providence divine, écoutez la menace qu'il en fait à son peupla par la bouche de son serviteur Moïse...
O redoutable fureur de Dieu, qui anéantis tout ce que tu frappes! Mais il fallait accomplir la prophétie de mon Maître, qui assure dans mon Évangile « qu'il ne demeurerait pas pierre sur pierre dans l'enceinte d'une si grande ville ». C'est ce que firent les soldats romains, en exécution des ordres de Dieu : et Tite, leur capitaine et le fils de leur empereur, après avoir mis à fin cette fameuse expédition, resta toute sa vie tellement étonné des marques de la vengeance divine, qu'il avait si évidemment découverte dans la suite de cette guerre, que, quand on le congratulait d'une conquête si glorieuse : « Non, non, disait-il, ce n'est pas moi qui ai dompté les Juifs ; je n'ai fait que prêter mon bras à Dieu, qui était irrité contre eux. »
Et Bossuet, dans cette ville où les Juifs étaient si nombreux, s'écrie : « Peuple monstrueux, qui n'a ni feu, ni lieu, sans pays, et de tout pays ; autrefois le plus heureux du monde, maintenant la fable et la haine de tout le monde; misérable, sans
1. Voyez. Gandrtr. Bossuel oroloiir, 1, ii, et EtwJes critiques, p. 392-303.
être plaint de qui que ce soil ; devenu dans sa misère, par une certaine malédiction, la risée des plus modérés! » Toutefois il se défend de vouloir insulter à leur infortune, et il est sincère, sans doute; mais, plus tard, dans le sermon sur la Passion de Jésus-Christ, il se laissera entraîner à un mouvement plus vif encore : (( J'entends les Juifs qui crient : « Son sang soit sur « nous et sur nos enfants! » Il y sera, race maudite; tu ne seras que trop exaucée; ce sang te poursuivra jusqu'à tes derniers rejetons, jusqu'à ce que le Seigneur, se lassant enfin de ses vengeances, se souviendra à la fin des siècles de tes misérables restes. » Ces derniers mots font entrevoir aux Juifs un avenir meilleur que le présent. La seconde partie du Dlscoia's définit plus clairement cet avenir : « La Judée n'est plus rien à Dieu ni à la religion, non plus que les Juifs, et il est juste qu'en punition de leur endurcissement, leurs ruines soient dispersées par toute la terre... Mais, comme ils doivent revenir un jour à ce Messie qu'ils ont méconnu, et que le Dieu d'Abraham n'a pas encore épuisé ses miséricordes sur la race, quoique infidèle, de ce patriarche, il a trouvé un moyen dont il n'y a dans le monde que ce seul exemple, de conserveries Juifs, hors de leur pays et dans leur ruine, plus longtemps même que les peuples qui les ont vaincus. « Il nous tient ainsi en attente de ce qu'il veut faire des malheureux restes d'un peuple autrefois si favorisé. >•> Qu'en fera-t-il donc? Bossuet le sait avec certitude, car les prophéties les plus obscures n'ont pas d'ombres pour lui : « Les Juifs reviendront un jour, et ils reviendront pour ne s'égarer jamais; mais ils ne reviendront qu'après que l'Orient et l'Occident, c'est-à-dire tout l'univers, auront été remplis de la crainte et de la connaissance de Bleu. >> Jusque-là, les Juifs doivent attendre que le temps marqué parla Providence « pour punir leur ingratitude et dompter leur orgueil.» soit accompli. Le Messie qu'ils ■espèrent, ils ne le verront pas, et Bossuet s'égaye d'une de leurs récentes déceptions : « De nos jours un imposteur s'est dit le Christ en Orient; tous les Juifs commençaient à s'attrouper autour de lui : nous les avons vus en Italie, en Hollande, en Allemage et à Metz, se préparer à tout vendre et à tout quitter pour le suivre! Ils s'imaginaient déjà qu'ils allaient devenir les maîtres du monde, quand ils apprirent que leur Christ s'était fait Turc et avait abandonné la loi de Moïse. » C'est ainsi que Bossuet sourit après avoir tonné. Sa raillerie n'est guère moins implacable que ses invectives. Mais il ne faut pas lui demander de traiter ces choses en philosophe.
Et c'est pourquoi les philosophes, les historiens, ou, tout simplement, les lecteurs sans parti pris, sont plus surpris que convaincus par l'intrépidilé avec laquelle Bossuet raisonne, affirme et conclut. Toute cette seconde partie, si longue, si dogmatique, ne passionne plus, lasse parfois ceux qui la lisent; mais on la lit peu. Sans doute, Ernest Renan lui-même nous l'a prouvé, l'histoire du christianisme a besoin d'être éclairée par l'histoire du peuple de Dieu ; mais nous ne croyons plus qu'autour de la seule histoire des Juifs gravitent toutes les histoires de tous les peuples. Et nous ne pouvons plus prendre au sérieux les vues de Bossuet sur le présent et l'avenir de ces mêmes Juifs, que la Providence a d'abord élevés, puis abaissés, en se réservant de les relever dans un nombre indéterminé de siècles. On se tromperait cependant si l'on croyait que cette seconde partie n'a plus rien de vraiment historique. Pour ne citer qu'un exemple, Bossuet, quand il parle des persécutions dirigées contre les chrétiens, explique fort bien pourquoi combattre les dieux de Rome c'était renverser les fondements de l'empire, et pourquoi les chrétiens, ennemis des dieux, furent regardés en même temps comme ennemis de la république, les païens voulant bien adopter, adorer le Dieu des Juifs, mais non pas ce Dieu tout seul. D'ailleurs, quand on parcourt la. Suite d; la religion, on est payé de sa peine par des expressions fortes, qui s'enfoncent dans la mémoire : « Tout était Dieu (en Egypte) excepté Dieu même » ou par des rétlexions morales jetées en passant : au chapitre i""", «surj'orgueil, source de trouble et de division parmi les hommes; au chapitre XXVI, sur l'intérêt, « ce puissant ressort qui donne le mouvement aux choses humaines »; ou enfin par des éclairs d'imagination poétique : « Représentez-vous le monde encore nouveau, et encore, pour ainsi dire, tout trempé des eaux du déluge'... »
La conclusion de toute cette partie est exprimée dans le chapitre XXXI avec la même rigueur systématique, mais aussi avec une grande hauteur dépensée et de style. « Quelle suite, quelle tradition, quel enchaînement merveilleux! » Après une condamnation dédaigneuse des incrédules, dont l'esprit indocile et vainement curieux ne sait pas ployer sous le joug de l'autorité divine, Bossuet se retourne vers son royal élève, que jamais, d'ailleurs, il n'a perdu tout à fait de vue, et lui marque, respectueusement et impérieusement à la fois, ce qu'il doit retenir d'une démonstration faite pour lui.
1. Dans la. Lé f/eiide des siècles, V. Hugo montre, par une expression toute semblable, la terre « encor mouillée et moUe du déluge n {Booz endormi).
IG COURS DE LlTTEUAïURE
Voilà co que vous apprend la suite de la religion mise en abrégé devant vos yeux. Par le temps elle vous conduit à l'éternité. Vous voyez un ordre constant dans tous les desseins de Dieu, et une marque visible de sa puissance dans la durée perpétuelle de son peuple. Vous reconnaissez que l'Église aune tige toujours subsistante, dont on ne peut se séparer sans se perdre; et que ceux qui, étant unis à cette racine, font dos œuvres dignes de leur foi, s'assurent la vie éternelle.
Étudiez donc, Monseigneur, avec une attention particulière cette suite de l'Église, qui vous assure si clairement toutes les promesses de Dieu. Tout ce qui rompt cette chaîne, tout ce qui sort de cette suite, tout ce qui s'élève de soi-même, et ne vient i)as en vertu des promesses faites à l'Église dès l'origine du monde, vous doit faire horreur. Employez toutes vos forces à rappeler dans cette unité tout ce qui s'en est dévoyé, et à faire écouter l'Église par laquelle le Saint-Esprit prononce ses oracles.
La gloire de vos ancêtres est non seulement de ne l'avoir jamais abandonnée, mais de l'avoir toujours soutenue, et d'avoir mérité par là d'être appelés. SCS Fils aînés, qui est sans doute le plus glorieux de tous leurs titres.
Tout aboiilil donc à la glorification de la maison de France, de Clovis, de Cliai-lemagne, de saint Louis, et, en particulier, de Louis XIV, protecteur de l'Église, terreur de l'impiété et de l'hérésie. L'exemple qu'il a reçu, le dauphin doit le laisser à ses descendants : « Que votre auguste maison, la première en dignité qui soit au monde, soit la première à défendre les droits de Dieu, et à étendre par tout l'univers le règne de Jésus-Christ, qui le fait régner avec tant de gloire. » Ainsi la religion et la politique, pour le précepteur et pour l'élève, restent jusqu'au iiout inséparables.
Troisième partie. — Les « Empires. » — (|}ue celle partie mèuie n'est pas purement historique.
« Dans la troisième partie, reprenant à part l'histoire des empires, l'auteur montre comment les peuples, causes libres dans le mouvement de leur activité particulière, mais causes soumises à la direction générale de la cause première, de la cause unique, qui est Dieu, concourent par leurs vices et par leurs vertus, par la fondation et par la ruine des États s'élevant sur les ruines les uns des autres, au développement et au triomphe de la religion chrétienne'. » Ainsi, même dans cette der^ nière partie, qu'on détache souvent du Discours pour la consi-