‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 75 sur 186 · Pvébelliau, Bossuet historien du protestantisme · texte numérisé non relu

Pvébelliau, Bossuet historien du protestantisme

<v)iirs des choses humaines eut su siiile et ses /iro/jorlinns : je veux dire (/ite les htimmes et les mitions ont en des ijuulilés proportionnées ii l'éieralion it Ini/uelle jls étaient destinés; et qu'il lu réserre de certains coups extraordinaires, oit Dieu roulait que sa main parut toute seule, il n'est point arriré de yrand changement qui n'ait eu ses causes dans- les siècles précédents.

Et comme dans toutes les affaires il y a ce qui les prépare, ce qui détermine à les entreprendre, et ce qui les fait réussir, la vraie science de l'histoire est •de remarquer dans chaque temps ces secrètes dispositions qui ont préparc les grands changements et les conjonctures importantes qui les ont fait arriver.

En effet, il ne suffit pas de regarder seulement devant ses yeux, c'est-àdire de considérer ces grands événements qui décident tout à coup de la fortune des empires. Qui veut entendre à fond les choses humaines, doit les reprendre de plus haut; et il lui faut ohserrer les inclinations et les mœurs, ou, pour dire tout en un mol, le caractère, tant des peuples dominants en général que des princes en particulier, et enfin de tous les hommes extraordinaires, qui, par l'importance du personnage qu'ils ont eu à faire dans le inonde, ont contribué, en bien ou en mal, au changement des États et à la fortune imblique.

On ne saurait sans injustice réclamer de Bossuel une déflnition plus précise et plus complète de l'hisloire. Dai)s la mesure où il peut être hislorien, il l'est en ce passage, qui fait sa part à l'action même des grands hommes. Il a compris qu'enlre cette troisième partie et la précédente, exclusivement reli- -gieuse, le lecteur profane pourrait faire quelque dilîérence, et c'est pourquoi il s'applique, dans les deux premiers chapitres, à relier le plus étroitement qu'il peut la religion et l'histoire, à concilier le déterminisme providentiel avec une certaine liberté de mouvement qu'il laisse aux peuples, sous l'œil et sous la main de Dieu. Dès les premières lignes il a soin de nous en avertir: « ces empires ont pour la plupart une liaison nécessaire avec le peuple de Dieu », qui s'est servi des uns pour le châtier, des autres pour le rétablir. En exterminant ce peuple ingrat, les Romains « ont prêté leurs mains, sans y penser, à la vengeance divine » ; en persécutant les chrétiens, ils n'ont fait que fortifier l'Église chrétienue, qui leur a pris jusqu'à leur capitale. Des ruines mêmes de l'empire romain et de l'invasion des barbares, l'Église sort triomphante; la Rome païenne, •enivrée du sang des martjTS, est pillée et détruite; la Rome chrétienne adoucit la barbarie des envahisseurs eux-mêmes, dont les rois se font ses protecteurs. « C'est ainsi que les empires du monde ont servi à la religion et à la conservation du peuple de Dieu... Tous ces grands empires que nous avons vus sur la terre ont concouru par divers moyens au bien de la religion et à la gloh'e de Dieu, comme Dieu même l'a déclaré par ses prophètes. »

Il ne reste plus qu'à tirer de ce grand spectacle deux grandes leçons, l'une pour les rois, surtout pour les rois de France, ceux qui « de tous les rois sont prédits le plus clairement par les prophéties » : c'est que Dieu l'orme les royaumes pour les donner à qui il lui plaît et les faire servir à ses desseins; l'autre, pour tous les hommes. Si ce spectacle apprend aux princes à être attentifs aux ordres de Dieu en rabattant chez eux l'arrogance, « compagne ordinaire d'uue condition si éminente », elle apprend aux hommes en général « que l'inconstance et l'agitation est le propre parlage des choses humaines ». C'est ainsi que paraissent toujours, même dans l'histoire, le précepteur qui instruit un prince chrétien, et le moraliste qui ne perd pas une occasion de rajeunir, pour le profit de tous, les grands lieux communs de la morale universelle.

La ti'oisiciue partie avant les Romains» — Laeunes et faiblesse relative. — Egypte et Perse idéales. — La tiirèee.

Préoccupé de ces idées, songeant beaucoup moins à vérifier les récits des historiens anciens qu'à en tirer des leçons politiques et morales, Bossuet ne pouvait pas écrire iwie histoire critique et complète des empires. D'une part, la vraie méthode historique était à peine soupçonnée, au xvn'' siècle, par quelques laborieux bénédictins; d'autre part, la matière même de l'histoire n'avait ni l'étendue ni la fermeté que lui ont donnée tant de travaux de l'érudilion moderne.

L'extrême Orient n'était connu que par quelques relations à demi fabuleuses : de Bossuet à Voltaire, la Chine se révélera aux Français, et Voltaire, lier de cette science un peu fraîche, reprochera à Bossuet de n'avoir pas parlé des Chinois. L'oubli <les Phéniciens est plus grave peut-être, parce que le caractère de la civilisation phénicienne n'était pas entièrement ignoré. Bossuet commence un peu au hasard par les Scythes et les Éthiopiens, sans doute parce qu'il les a trouvés en rapport avec des nations plus fameuses, peut-être aussi parce qu'il cherche, plus ou moins consciemment, un contraste entre ces peuples primitifs et les peuples « policés » vers lesquels il se hâte : « II n'y a rien de suivi dans les conseils de ces nations sauvages et

20 COUaS DE LITTÉRATURE

mal cnltivées : si la naUire y commence souvent de beaux sentiments, elle ne les achève jamais. Aussi n'y voyons-nous que peu de choses à apprendre el imiter. N'en parlons pas davantage, et venons aux peuples policés. « Et il vient aux Égyptiens, les premiers qui aient su les règles du gouvernement et la vraie fin de la politique, qui est de rendre la vie commode et les peuples heureux.

De cette nation « grave et sérieuse », faite pour lui plaire, il admire tout, excepté la religion; appuyé sur Diodore, qui n'est pas un guide très sûr, il idéalise les vertus, les lois des Egyptiens, même celles qui, selon lui, perpétuaient les emplois de père en fils, et il voit dans cette immobilité professionnelle le principe même de la perfection de l'art. Loin de redouter la persévérance dans une tradition plus ou moins routinière, il la glorifie. « Une coutume nouvelle était un prodige en Egypte : tout s'y faisait toujours de même. » Des cérémonies frappantes servaient à imprimer encore plus profondément dans les esprits les anciennes maximes. Les rois étaient i-espectés comme des dieux, « mais c'est qu'une coutume ancienne avait tout réglé, et qu'ils ne s'avisaient pas de vivre autrement que leurs ancêtres ». Les pontifes, d'ailleurs, les instruisaient par des discours religieux que Bossuet caractérise comme s'il se souvenait de certains sermons du xvn^ siècle. Ils y parlaient « des fautes que les rois pouvaient commettre », mais ils croyaient « que les reproches ne faisaient qu'aigrir leurs esprits, et que le moyen le plus efficace de leur inspirer la vertu était de leur marquer leur devoir dans des louanges conformes aux lois et prononcées gravement devant les dieux ». C'est après leur mort seulement que les rois étaient jugés; ils savaient « que si leur majesté les met au-dessus des jugements humains pendant leur vie, ils y reviennent enfin quand la mort les a égalés aux autres hommes ». On croirait lire la Politique tirée de l'Écriture sainte.

On sent qu'ici Bossuet s'atlarde avec complaisance non seulement pour moraliser, mais pour peindre : le tableau des inondations du Ml, s'il a moins de naïveté, n'a pas un relief moins pittoresque qu'une page d'Hérodote. L'art égyptien lui inspire le respect : c'est que « l'Egypte visait au grand, et voulait frapper les yeux de loin, mais toujours en les contentant par la justesse des proportions », et cette « hardiesse réglée » plaisait loul à la fois à l'imagination et à la raison de Bossuet. Il décrit avec admiration le temple de Karnak et les Pyramides; il a lu et cite le voyageur Tliévenot; il fait appel à la noble

curiosité de Louis XIV et forme le vœu, réalisé par le général Bonaparte, de l'envoi d'une mission française qui explore « les beautés que la ThébaïJe renferme dans ses déserts ». Chemin faisant, il entrevoit la théorie de l'influence des climats, à laquelle Montesquieu attachera son nom : « La température toujours uniforme du pays y faisait les esprits solides et constants... L'air du pays inspirait la frugalité. » Il est possible que cela soit déjà dans Hérodote; mais Bossuet y a mis sa marque. Bossuet seul pouvait écrire : « Mais quelque effort que fassent les hommes, leur néant parait partout. Ces pyramides étaient des tombeaux; encore les rois qui les ont bâties n'ont-ils pas eu le pouvoir d'y être inhumés, et ils n'ont pas joui de leur sépulcre... Ce grand empire ne dura guère. 11 faut périr par quelque endroit. » Après cela, on peut avouer que Bossuet, venant avant Champollion, ne connaissait pas la chronologie des dynasties égyptiennes et qu'il a tort de refuser « une longue suite » à l'empire qui a le plus duré. Toute cette hisloire a été renouvelée depuis; mais, si vieillie qu'elle paraisse chez Bossuet, elle garde encore grand air.

Pour la même raison, ce qu'il dit des Assyriens est bien superficiel et parfois inexact, surtout en ce qui touche leur civilisation : nos pères eux-mêmes n'en savaient guère plus que lui. Xénophon, moraliste et romancier, lui présentait les Perses sous un jour trop séduisant pour qu'il ne fût pas tenté de leur demander encore des leçons. Mais il discerne les défauts de la race, et l'on aime à voir le précepteur du dauphin écrire : « Le respect qu'on inspirait aux Perses, dès leur enfance, pour l'autorité royale, allait jusqu'à l'excès, puisqu'ils y mêlaient de l'adoration, et paraissaient plutôt des esclaves que des sujets soumis par raison à un empire légitime : c'était l'esprit des Orientaux; et peut-être que le naturel vif et violent de ces peuples demandait un gouvernement plus ferme et plus absolu. » Réduisez en formule cette observation jetée en passant, cette question posée, vous aurez déjà du Montesquieu, et Montesquieu n'eût pas expliqué mieux que Bossuet pourquoi ce corps immense, mais confus, de l'armée perse, surchargé d'une multitude de personnes inutiles et traînant à sa suite tous les objets nécessaires à une vie de luxe et de plaisir, ne pouvait se mouvoir de concert, tandis que les armées de la Grèce, « médiocres à la vérité, mais semblables à ces corps vigoureux où il semble que tout soit nerf», souples aux ordres des chefs, semblaient n'avoir qu'une même âme.

Par une progression raisonnée et suivie, Bossuet s'élève de plus en plus vers les nations qui représentent une sorte d'idéal relatif, si l'on peut ainsi parler, de l'humanité civilisée dans les emps anciens. Les orages de la liberté grecque semblent devoir lui inspirer quelque délîance. Mais son esprit est assez large pour comprendre même ce qu'il n'aime pas; bien plus, pour l'aimer à force de le comprendre.

L'idée da libartû, qu'une telle conduite insinrait, était admirable. Car la: liberté que se figuraient les Grecs était une liberté soumise à la loi, c'està-dire à la raison même reconnue par tout le peuple. Ils ne voulaient pas que les hommes eussent du pouroir parmi eux. Les magistrats, redoutés durant le temps de leur ministère, redevenaient des particuliers qui ne gardaient d'autorité qu'autant que leur en donnait leur expérience. La loi était regardé;' comme la maîtresse; c'était elle qui établissait les magistrats, qui en réglait le pouvoir, et qui enfin châtiait leur mauvaise administration.

Il n'est pus ici iiueslioii d'examiner si ces idées sont aussi solides que spécieuses. Enfin la Grèce en était charmée et préférait les inconvénients de la liberté à ceux de la sujétion légitime, quoique en effet lieaucoup moindres. Mais comme chaque forme de gouvernement a ses avantages, celui que la Grèce tirait du sien était que les citoyens s'affectionnaient d'autant plus à leur pays qu'ils le conduisaient en commun, et que chaque particulier pouvait parvenir aux premiers lionneurs.

Non seulement il est capable de pénétrer le génie grec, mais il en saisit et il en marque les diverses nuances : c'est ainsi qu'il oppose, dans un court parallèle, la vie libre et vive d'Athènes à la vie réglée et laborieuse de Lacédémone. Il semble que Lacédéinone devrait lui plaire davantage; mais il sent ce qu'a à'exquls le naturel des Athéniens : « Il n'y avait rien de plus délicieux h voir que leur ville, où les fêtes et les jeux étaient perpétuels, où l'esprit, où la liberté et les passions donnaient tous les jours de nouveaux spectacles. « Ici Bossuet rappelle Platon et annonce Fénelon. Quelques pages plus loin, par un contraste qui n'a rien de heurté, c'est le moraliste chrétien qui, après avoir tracé un beau tableau des conquêtes et de la mort prématurée d'Alexandre, aboutit à cette conclusion inattendue sur le néant des conquêtes, laissée au fils d'un roi conquérant :

Quoi qu'il en soit, nous voyons, par son exemple, qu'outre les fautes que les hommes pourraient corriger, c'est-k-dire celles qu'ils font par emportement ou jiar ignorance, il y a un faible irrémédiable inséparablement attaché aux desseins humains; et c'est la mortalité. Tout peut tomber en un moment par cet endroit-là ; ce qui nous force d'avouer que comme le vice le plus inhérent, si je puis parler de la sorts, et le plus inséparable des choses humaines, c'est leur propre caducité, celui qui sait conserver et affermir un État a trouvé un plus haut point de sagesse que celui qui sait conquérir et gagner des batailles.

Voilà Fessentiel pour Bossuet : la leçon morale, politique, religieuse, à tirer des faits historiques. U serait assez peu sensible, j'imagine, au reproche qu'on lui adresse aujourd'hui d'avoir négligé déparier de la civilisation, de l'industrie et des arts de la Grèce. Il semble pourtant que ces connaissances entrent assez, naturellement dans le plan d'une éducation libérale.

L'empire romain; Poljbe, Machiavel, Saint-Évremond et Bossuet.

« Nous sommes enfin venus à ce grand empire qui a englouti tous les empires de l'univers, d'où sont sortis les plus grands royaumes du monde que nous habitons, dont nous respectons encore les lois, et que nous devons par conséquent mieu s connaître que tous les autres empires. » La vivacité à la fois et la solennité de ce début marquent assez et combien Bossuet est impatient d'arriver à cet empire « grand » entre tous, et pour quel motif, y étant arrivé, il croira devoir s'y reposer plus longuement qu'ailleurs. Épris de grandeur, et de grandeur raisonnable, admirant avant tout l'ordre et la suite dans les desseinsqui conduisent les États, Bossuet ne cache pas sa préférence pour ce peuple, « de tous les peuples du monde le plus fier et le plus hardi, mais tout ensemble le plus réglé dans ses conseils, le p\us constant dans ses maximes », et pour cette politique «la plus prévoyante, la plus ferme et la plus suivie qui fut jamais ». Et il veut que nous admirions avec lui cette ville si grande jusqu'en ses commencements; ces citoyens si jaloux de leur liberté et si soumis pourtant à la puissance légitime des magistrats; ce sénat dépositaire et défenseur des anciennes maximes, auguste compagnie qui « n'inspirait rien que de gi and au peuple romain » ; ces sentiments forts et ces nobles impressions qui, par une contagion insensible, passaient de l'un à l'autre, cette tradition des ancêtres fertile en beaux exemples, ce « tempérament )> de nation fécond en héros.

Avant Bossuet, plus d'un grand écrivain avait traité l'histoire de Rome, mais en se plaçant à des points de vue assez divers. Polybe, ce Grec vaincu et moralement conquis, s'était proposé de montrer par quels moyens et par quelle sorte de gouvernement il avait pu se faire que les Romains fussent devenus maîtres de presque toute la terre.

Outre les événements, il faut considérer quelle a été la conduite des Romains, comment ils ont gouverné l'univers, les différents sentiments qu'on a eus pour ceux qui étaient à la tête des affaires, les penchants et les inclinations dominantes des particuliers, tant dans le foyer domestique que par rapport au gouvernement. Par ce moyen notre siècle connaîtra si l'on doit si; soustraire à la domination romaine ou s'y soumettre; et les siècles à venir jugeront si elle était digne de louange ou de blâme.

Il croyait que l'iiistorieii doit moins s'appliquer au récit des actions mêmes qu'à ce qui s'est fait auparavant, eu même temps €t après, c'est-à-dire à la recherche des causes et des résultats. Comme devait le faire Bossuet, il entreprend d'étudier en général et de haut l'ensemble des événements, et d'écrire ce qu'il appelle une « pragmatie», explication historique et philosophique des faits. « Le profit des histoires particulie;res, dit-il, est peu de chose auprès de l'instruction solide qui se retire de j'hisloire générale. C'est l'enchaînement de l'ensemble, ce sont les relations des parties étudiées tour à tour dans leurs difîérences et dans leurs ressemblances, qui peuvent seuls donner, à qui sait les étudier, à la fois tout le profit et tout le plaisir dont l'histoire est capable. » 11 n'est pas étonnant que Bossuet ait choisi pour guide l'homme qui voyait dans l'histoire la préparation Ja plus sérieuse à l'art du gouvernement, qui analysait les éléments dont se compose la constitution romaine et en admirait l'harmonieux équilibre, qui, enfin, mettait en relief comme malgré lui les vertus des Romains, l'habileté de leur politique extérieure ; à l'intérieur, l'inébranlable fermeté de leur discipline. Polybe déjà voyait dans l'histoire une suite logique €l nécessaire d'événements qui sortent les uns des autres; des faits étudiés et comparés il déduisait une loi, et Bossuet a plaisir à conclure comme lui : Polybe, par exemple, a démontré qu'à considérer seulement la nature des armées romaines et de celles des Macédoniens, les dernières ne poiiraimt manquer d'être battues à la longue. « Concluez donc avec Polybe qu'<7 fallait que la phalange lui cédât, et que la Macédoine fût vaincue... Polybe a très bien conclu que Carthage decait, à la fin, obéir à Rome, par la seule nature des deux républiques. » Ces formules décisives semblent faites pour le génie d'un homme qui aime à affirmer avec autorité.

Les Latins ne pouvaient se désintéresser de leur propre gloire. Le monument élevé par Tite-Live a, sur certains points, plus d'éclat que de solidité. Surtout orateur et moraliste, Tite- Live a été aussi une des sources où Bossuet a le plus volontiers

DISCOURS SUR L'UlSTUlKE UNIVERSELLE 2r,

puisé ; il le suit même de trop près pour ce qui concerne les origines de Home. C'esl le même historien qui, au xvi" siècle, fournit à Machiavel le point de départ de ses Discours sur la première Décade de Tite-Live. « J'ai tâché, dit Machiavel dans une lettre d"envoi, d'y renfermer tout ce qu'une lonf,'ue expérience et une recherche assidue ont pu m'apprendre en politique. » C'est donc un livre d'expévience, et la méthode en est aussi tout expérimentale. Derrière la Rome antique, on voit souvent apparaître la Rome du xvi'' siècle : par exemple, Machiavel prouve Viitilité de la religion romaine, mais c'est l'occasion qu'il saisit pour s'attaquer à la religion telle que les papes l'ont faite. Dissertations et satires, exemples et maximes, se succèdent un peu au hasard; mais dans ce livre, qui n'est pas composé, on trouve des chapitres d'im réel intérêt : Lequel a le plus contribué à la fjrcmdeur de l'empire romain, de la vertu ou de la fortune. C'est la question que Poljbe s'était déjà posée; c'est celle que Bossuet se pose à peine, car il l'admet comme résolue au profit de la vertu romaine. Il est superilu de dire que, pour l'élévation morale, aucune comparaison n'est possible entre les Discours de Machiavel et le Discours de Bossuet : la « vertu » que Machiavel reconnaît aux Romains, c'est une habileté politique qui n'est pas toujours compatible avec la droiture. Mais, dans le détail, Machiavel voit juste, sur la constitution de Rome, sur ses armées de citoyens, sur sa conduite envers les peuples vaincus, sur les causes mêmes de sa décaaence, qu'il attribue aux discordes civiles et à la trop longue prorogation des commandements militaires.

En France, après le vieux Garnier, avant le grand Corneille, c'esl Balzac qui mit à la mode les Romains, ou plutôt « le Romain», type idéalisé de majesté un peu solennelle : les dissertations « politiques » qu'il adressait à la marquise de Rambouillet manquent souvent de naturel, mais non toujours de vérité; il y a de la grandeur dans Vidce qu'il se fait du citoyen et du magistrat romains. Mais la première étude précise qu'on trouve dans notre langue sur ce sujet, ce sont les Réflexions sur les divers gmies du peuple romain dans les différents temps de la République, par Sainl-Évremond, exilé alors en Angleterre (1663). Sept chapitres, de la guerre de Jugurtha à la fin des guerres civiles, confiés au poète Waller pendant un séjour de Saint- Évremond en Hollande, ont été perdus dans la confusion que causa une terrible épidémie. On peut juger de ce qu'ils étaient d'après ce qui nous reste. Grand seigneur sceptique. Saint-

Évremond prend le ton de l'ironie dédaigneuse dès le premier chapitre, De l'origine fabuleuse chs Romains et de leur génie sous les jorcmiers rois.

Je hais les admirations fondées sur des contes ou établies par l'erreur des faux jugements. Il y a tant de choses vraies à admirer chez les Romains, que c'est leur faire tort que de les vouloir favoriser par des fables. Leur ôter toute vaine recommandation, c'est les servir. Dans ce dessein, il m'a pris envie de les considérer par eux-mêmes, sans aucun assujettissement à de folles opinions, laissées et reçues.

Ce Ion, il le gardera d'un bout à l'autre de son étude. Il accorde aux Romains un grand courage, une grande autorité de mœurs, un grand amour de la patrie. Mais il nous met en garde contre une admiration excessive : « Ceux qui ont eu à se plaindre de leur siècle ont donné mille louanges à l'antiquité dont ils n'avaient rien à souffrir, et ceux dont le chagrin trouve à redire à tout ce qu'on voit ont fait valoir, par fantaisie, ce qu'on ne voyait plus. » Les Romains avaient, sans doute, une vertu sévère, mais éloignée de la politesse et de l'agrément. Ils savaient être pauvres; mais le moyen de leur en faire un mérite, alors que celte pauvreté était honorée de tous et récompensée? Cependant, quand il en vient à la lutte de Rome et de Carthage, Saint-Évremond renonce au persiflage. a Pour voir la république dans toute l'étendue de sa vertu, il faut la considérer dans la seconde guerre de Carlhage. » Son admiration pour l'héroïsme des Romains au lendemain de Cannes ne l'empêche pas d'admirer la hauteur d'âme d'Annibal. Il établit entre les deux cités rivales, entre leurs constitutions et leurs armées, un parallèle qui n'est pas trop indigne d'être comparé à celui de Bossuet, et que couronne cette conclusion : « Toutes ces choses considérées, il ne faut pas s'étonner que les Romains soient demeurés victorieux, car ils avaient les qualités principales qui rendent un peuple maître de l'autre. » Mais, si le fond est raisonnable, combien ce style, d'une élégance un peu molle, pâlit à côté de la brièveté impérieuse de Bossuet \

Celui-ci était par nature plus romain et moins grec que Fénelon. La majesté et même la pompe romaine, cette aspiration constante vers la grandeur et vers l'unité, ne pouvaient le laisser indifférent. Au livre X de la Politique tirée de l'Écriture sainte, il observe, comme dans le Discours, que le Saint-Esprit lui-même, dans le livre des Macchabées, n'a pas craint de louer la sagesse romaine, parce qu'elle avançait et affermissait

ses conquêtes plutôt par conseil et par patience que par la force des armes; parce que l'amitié des Homains était sûre; parce qu'ils ne soumettaient les pays que de proche en proche; parce qu'ils étaient uniquement attentifs à la patrie et au bien commun; enfin, parce qu'au milieu de tant de grandeurs ils gardaient l'égalité et la modestie convenables à un état populaire, et obéissaient aux magistrats annuels avec autant de soumission et de ponctualité qu'on eût fait dans les monarchies les plus absolues. « Il ne reste plus qu'à reniarquer, ajoute Bossuet, que quand ce bel ordre changea, le peuple romain vit tomber sa majesté et sa puissance. >' C'est presque toute la troisième partie qui est là comme en germe. Dès le début de cette partie, en effet, Bossuet rappelle que, dans la première, il a déjà retracé la longue et mémorable histoire du peuple romain : il ne se propose ici que de faire comprendre « les causes de l'élévation de Rome et celle des grands changements qui sont arrivés dans son état », c'est-à-dire les causes et les degrés successifs de sa grandeur, puis de sa décadence.

Si l'on voulait comparer ici Bossuet à Montesquieu*, il serait aisé de reprendre et de suivre ces deux divisions que luimême, plus ou moins librement, a suivies, et qui, on ne l'a pas assez remarqué, forment, avant Montesquieu, non pas des « considérations », mais un « discotfrs » suivi sur la grandeur et la décadence des Romains. iS'ous nous bornerons à noter que Bossuet, moins systématiquement optimiste qu-'on ne l'a dit souvent, sait discerner les petitesses jusqu'au sein de la grandeur, et que le succès final ne l'empêchait pas de voir l'injustice des moyens employés.

Que si les Romains s'étaient servis de ces grandes qualités politiques et militaires seulement pour conserver leur État en paix ou pour protéger leurs alliés opprimés, comme ils en faisaient le semblant, il faudrait autant louer leur équité que leur valeur et leur prudence. Mais quand ils eurent goûté la douceur de la victoire, ils voulurent que tout leur cédât, et ne prétendirent k rien moins qu'à mettre premièrement leurs voisins et ensuite tout l'univers sous leurs lois.

Pour parvenir à ce but, ils surent parfaitement conserver leurs alliés, les unir entre eux, jeter la division et la jalousie parmi leurs ennemis, pénétrer leurs conseils, découvrir leurs intelligences, et prévenir leurs entreprises.

Ils n'observaient pas seulement les démarches de leurs ennemis, mais encore tous les progrès de leurs voisins : curieux surtout, ou de diviser ou de contre-balancer par quelque autre endroit les puissances qui devenaient de trop grands obstacles à leurs conquêtes...

1. Voir cette comparaison dans l'étude consacrée à Montesquieu.

28 COLIJS DE LITTÉRATURE

Au reste, leurs injustices étaient d'autant plus dangereuses, qu'ils savaient mieux les couvrir du prétexte spécieux de l'équité, et qu'ils mettaient sous le joug insensiblement les rois et les nations, sous couleur de les protéger et de les défendre.

Ajoutons encore qu'ils étaient cruels à ceux qui leur résistaient : autre qualité assez naturelle aux conquérants, qui savent que l'épouvante fait plus de la moitié des conquêtes. Faut-il dominer à ce prix? et le commandement est-il si doux, que les hommes le veuillent acheter par des actions si inhumaines? Les Romains, pour répandre partout la terreur, affectaient de laisser dans les villes prises des spectacles terribles de cruauté, et de paraître impitoyables à qui attendait la force, sans même épargner les rois, qu'ils faisaient mourir inhumainement, après les avoir menés en triomphe chargés de fers, et traînés à des chariots comme des esclaves.

Mais s'ils étaient cruels et injustes pour conquérir, ils gouvernaient avec équité les nations subjuguées.

L'admiration se hâte de reprendre ses droits; mais la critique a été sévère. De même on a dit, non sans raison, que Bossuet, plus porté à considérer les choses sous l'aspect de la grandeur el du succès, se détourne de la décadence, où tout est bas et obscur. Et il est vrai qu'il n'y attache pas, comme Montesquieu, un long et triste regard. Mais il a indiqué avec netteté certaines des causes de la décadence, sinon toutes.

Rome viclorieuse s'étend prodigieusement, duiant deux cents ans, par mer et par terre, et réduit tout l'univers sous sa puissance.

En ces temps, et depuis la ruine de Carthage, les charges, dont la dignité ;mssi bien que le profit s'augmentait avec l'empire, furent briguées avec fureur. Les prétendants ambitieux ne songèrent qu'à flatter le peuple, et la concorde des ordres, entretenue par l'occupation des guerre? puniques, se troubla plus que jamais. Les Gracques mirent tout en confusion, et leurs séditieuses propositions furent le commencement de toutes les guerres civiles.

Alors on commença à porter des armes, et à agir par la force ouverte dans les assemblées du peuple romain, où chacun auparavant voulait l'emporter jiar les seules voies légitimes, et avec la liberté des opinions.

La sage conduite du sénat et les grandes guerres survenues modérèrent les lu'ouilleries.

Marius, plébéien, gr.md homme de guerre, avec son éloquence militaire et ses harangues séditieuses, où il ne cessait d'attaquer l'orgueil de la noblesse, réveilla la jalousie du peuple, et s'éleva par ce moyen aux plus grands honneurs.

Sylla, patricien, se milfi la f'ie du ]iarli contraire et devint l'objet de la jalousie de Marius.

Les brigues et la corruption peuvent tout dans Rome. L'amour de la patrie et le respect des lois s'y éteint.

Pour comble de malheurs, les guerres d'Asie apprennent le luxe aux Romains, et augmentent l'avarice.

En ce temps, les généraux commencèrent à s'attacher leurs soldats, qui ne regardaient en eux jusqu'alors que le caractère de l'autorité pulilique.

On dirait, il est vrai , que Bossuet se sent mal à l'aise sur ce

terrain, et qu'il a hîte de le quitter; ce n'est plus l'ample période qui semble se modeler sur l'amplitude même de l'empire ; c'est une phrase hachée, c'est presque déjà celle de Montesquieu dans les Considérations. C'était celle des Époques, dont le chapitre vu semble détaché. Rossuet y présente « ramassés ensemble, pour une plus grande facilité », un certain nombre d'événements principaux, qui oui, selon lui, une liaison manifeste, bien qu'arrivés en des temps assez éloignés. Cette liaison, toutefois, il la voit et la fait voir avec moins de netteté et de force que ne fera Montesquieu, plus profond politique; ainsi, sur les discordes civiles, dont Bossuet, cet ami passionné de l'ordre, exagère l'action funeste, sur la façon dont elles auraient conduit les Romains au despotisme militaire, Montesquieu pense tout autrement, et il semble bien que c'est Montesquieu qui a raison. Aussi le résumé que donne Bossuet des causes de l'élévation et de la chute de Rome est-il incomplet ou même inexact en ce qui concerne la chute. Bossuet accumule ensuite, il est vrai, des causes particulières dont l'analyse fait assurément grand honneur à la pénétration de son esprit; mais il conclut en déclarant que la vraie racine du mal est la jalousie qui sépare les deux ordres, et cette cause n'est peut-être pas si « universelle » qu'il le croit.

Page 1