VI !I
l'oncltisiou tonte religieuse. — Jiigeiueut d'eusenible sur le ce Discours ».
Quand on lit, dans le Discours, ces derniers chapitres de la dernière partie, et qu'on oublie le reste du livre, on croit souvent être en face d'une véritable histoire, au moins d'une histoire morale, de l'empire et surtout du génie romain. A la vérité, on s'aperçoit bien çà et là que, même considérée comme histoire morale, elle n'est pas exempte de parti pris. Quand Bossuet admire, il n'admire pas à demi. On l'avait remarqué déjà pour l'Egypte, on peut le remarquer, à plus forte raison, pour Home. Nous ne parlons pas de ce qui concerne les origines de la ville et du sénat, la prétendue liberté dont le peuple jouissait sous les rois, le prétendu dessein formé par Servius Tullius de réduire Rome en république, les antiques légendes des Scévola et des Coclès- Saint-Évremond lui-même, après
avoir manifesté un beau mépris pour ces fables, s'était empressé de les reproduire. Mais le rôle et la politique du sénat à l'intérieur, et surtout envers les peuples étrangers, ont été vus d'un œil bien complaisant, malgré des réserves insuffisantes. Cependant, tout est si bien lié, si vraisemblable, l'ensemble a tant de grandeur et d'unité, qu'on ne s'arrête pas aux erreurs de détail. Quelques traits grossis ou trop atténués n'empêchent pas le portrait d'être vrai et vivant.
Mais Bossuel n'a pas voulu être lu comme on lit un historien désintéressé. Presque à chaque page, il nous fait sentir que s'il consent que son livre soit utile à tous, comme Louis XIV l'avait désiré, il entend qu'avant tout ses leçons soient utiles à son royal élève. Au moment où nous avons l'illusion qu'il travaille à se faire comprendre de nous, nous sommes désabusés par un mot direct et personnel : « Vous avez souvent remarqué vous-même dans les Commentaires de César... 11 y a plaisir. Monseigneur, à vous parler de ces choses, dont vous êtes si bien instruit par d'excellents maîtres, et que vous voyez pratiquées, sous les ordres de Louis le Grand, d'une manière si admirable, que je ne sais si la milice romaine a jamais rien eu de plus beau... Vous voyez ce que fait dans toute l'Europe une semblable opinion des armes françaises... » C'est l'homme du xvii° siècle qui attaque « les maximes du faux honneur qui ont fait périr tant de monde parmi nous >>, et qui vante au contraire l'honneur vrai, la généreuse fierté de la noblesse française. C'est le prêtre qui, à propos de la « sainte » institution des féciaux, fait honte de leur dureté aux chrétiens « à qui un Dieu venu au monde pour pacifier toutes choses n'a pu inspirer la charité et la paix ». Enfin, comme si les premiers chapitres de cette troisième partie ne nous avaient pas suffisamment avertis de ses intentions, il couronne son œuvre par un dernier chapitre intitulé : Conclusion de tout le discours précédent, oh l'on montre qu'il faut tout rapporter à une Providence.
Mais souvenez-vous, Monseigneur, que ce long encliaînement de? causes particulières, qui font et défont les empires, dépond des ordres secrets de la divine Providence. Dieu tient du haut des deux les rênes de tous les royaumes ; il a tous les cœurs en sa main : tantôt il retient les passions; tantôt il leur lâche la bride, et par là il remue tout le genre humain. Veut-il faire des conquérants, il l'ait marcher l'épouvante devant eux, et il inspire à eux et à leurs soldats une hardiesse invincible. Veut-il faire des législateurs, il leur envoie son esprit de sagesse et de prévoyance; il leur fait prévenir les maux qui menacent les États, et poser les fondements de la tranquillité publique. Il connaît la sagesse humaine, toujours courte par quelque endroit ; il l'éclairé,
il étend ses vues, et puis il l'abandonne à ses ignorances ; il l'aveugle, il la précipite, il la confond par elle-même ; elle s'enveloppe, elle s'embarrasse dans ses propres subtilités, et ses précautions lui sont un piège...
C'est ainsi que Dieu règne sur tous les peuples. Ne parlons plus de hasard ni de fortune, ou parlons-en seulement comme d'un nom dont nous couvrons notre ignorance. Ce qui est hasard à l'égard de nos conseils incertains est un dessein concerté dans un conseil plus haut, c'est-à-dire dans ce conseil éternel qui renferme toutes les causes et tous les effets dans un même ordre. De cette sorte tout concourt à la même fin, et c'est faute d'entendre le tout, que nous trouvons du hasard ou de l'irrégularité dans les rencontres particulières...
C'est pourquoi tous ceux qui gouvernent se sentent assujettis à une force majeure. Ils font plus ou moins qu'ils ne pensent, et leurs conseils n'ont jamais manqué d'avoir des effets imprévus. Ni ils ne sont maîtres des dispositions que les siècles passés ont mises dans les affaires, ni ils ne peuvent prévoir le cours que prendra l'avenir, loin qu'ils le puissent forcer. Celui-là seul tient tout en sa main, qui sait le nom de ce qui est et de ce qui n'est pas encore, qui préside à tous les temps, et prévient tous les conseils.
Principes et conclusions se rejoignent, et l'on ne s'étonne pas que Bossuet se répète, car il ne croit pas qu'on puisse jamais trop appu3'er sur la vérité fondamentale entre toutes. Ainsi, en voyant les empires tomber presque tous d'eux-mêmes et la religion se soutenir par sa propre force, le dauphin connaîtra « quelle est la solide grandeur, et où un homme sensé doit mettre son espérance. » Ici, c'est encore au dauphin que s'adresse Bossuet, mais il fait en sorte que la leçon qu'il lui laisse s'étende à tous les hommes.
Avec ses lacunes et ses erreurs, avec son parti pris que l'auteur lui-même proclame, le Discours ne saurait satisfaire l'esprit plus indépendant et plus critique du lecteur moderne. Mais il est de ceux dont il ne faut parler qu'avec respect. Voltaire, qui en avait parlé ainsi dans son Siècle de Louis XIV, a écrit ailleurs : « Son histoire particulière de trois ou quatre nations, qu'il appelle universelle, est d'un génie plein d'imagination. Il a fait ce qu'il a pu pour donner quelque éclat à ce malheureux petit peuple juif, le plus sot et le plus misérable de tous les peuples'. » Bossuet a exagéré peut-être l'importance de ce peuple; mais Voltaire certainement la restreint à l'excès. Il est curieux de noter que des catholiques mêmes ont fait à Bossuet ce même reproche. Dans son livre Des intérêts catholiques au dix-neuvième siècle, Montalembert regrette qu'en traçant pour un prince chrétien les droits et les devoirs de la politique, il les ait empruntés exclusivement à l'histoire du peuple juif : <( comme si l'histoire de