Lettre du 12 janvier
JIADAME DE MAINTEXON 13
rables au prochain. Les hommes sont très mal avec moi, et je ne regarde pas les femmes... Je suis plus que jamais ermite à la cour. Il n'y a personne sans exception à qui je puisse parler ^. » Cela étonne bien un peu : ce « trésor », ce « prodige », parfaite en tout, est alors dans la fleur de sa bonne grâce et de sa gaieté ; dès l'âge de onze ans, à son arrivée en France, elle a éclairé comme d'un rayon de soleil la vie solennellement maussade de Versailles. Quand elle meurt, « tout manque, tout parait vide; il n'y a plus de joie, plus d'occupalion »; mais peu de jours après, la dernière illusion s'en va. M'"« de Maintenon apprend tous les jours des choses qui lui font croire que l'exquise petite duchesse lui aurait donné de grands déplaisirs. i< Dieu l'a prise par miséricorde-. » Elle disparue, l'ennui de la vie se fait plus épais et se mêle d'un peu plus d'amertume.
Au dehors, et Saint-Cyr mis à part, elle a bien peu de correspondants à qui elle puisse ou veuille confier ses peines. Son fi'ère, qu'elle aime et soutient plutôt, semble-t-il, pour le nom qu'il porte que pour ses qualités personnelles, n'est occupé que de tirer parti de la merveilleuse fortune qu'a faite sa sœur, quoiqu'il sache bien, comme il le dit plaisamment, que cette aventure personnelle ne se communique point. Joueur, endetté, peu scrupuleux, il n'a jamais eu le cœur d'un gentilhomme, et il ne revient à sa sœur que des choses désagréables de lui. Avec patience toujours, avec fierté souvent, elle défend contre ses âpres exigences le royal « beau-frère » à qui il tend la main. Il ne fut pas connétable, mais trente mille livres de rente le dédommagèrent. (Juand il mourut à Vichy, en 1703, elle ne le pleura guère. Elle avait recueilli et élevé sa nièce d'Aubigné, qu'elle maria au duc de Xoailles. Celui-ci est le confident des dernières années; mais ce n'est pas un oisif, et on le voit rarement à la cour. D'ailleurs, tous les Noailles ne lui ressemblent pas : l'archevêque de Paris est un janséniste obstiné, le premier de ses sujets, disait le roi, qui eùi osé lui tenir tète, et l'on devine que sa correspondance avec U"^^ de Maintenon s'est quelque peu ressentie du mécontentement royal.
Une autre de ses nièces, la gracieuse et spirituelle M°^° de Caylus, ne demandait qu'à lui plaire et qu'à égayer sa solitude attristée. Mais tout ce que valait M™^ de Caylus, elle ne le
1. Lettres au duc de Xoailles, 24 juillet 1706 et 15 juillet 1707.
2. Lettres ù M"' des Ursios, 27 mars, et au duc de Noailles, l" avril 1712.
sentit que tard, trop tard. Quelques légèretés de conduite, quelques liaisons avec des personnes mal vues eu cour, quelques railleries à l'égard des dévots, avaient attiré à M'"« de Caylus une disgrâce qui ressembla fort à un exil. M'^'= de Maiiitenon lui devait pourtant une compensation, après l'avoir mariée au vieux comte de Caylus, si indigne d'elle. Mais elle était volontiers modeste aux dépens des autres. Même quand M"^" de Caylus fut rentrée en faveur, sa tante ne lui témoigna jamais qu'une tendresse mitigée. Elle montra plus de patience et de douceur envers cette aventurière française, véritable régente des affaires d'Espagne, M'^^ des Ursins, qui lui écrivait des lettres « h feu et à sang », pleines d'ironies et de reprocbes. Accoutumée (f à vivre de poison », elle lui pardonnait tout^, et il lui semblait qu'il lui manquait quelque chose de nécessaire quand elle n'avait pas de ses lettres. Ce n'est là d'ailleurs qu'une liaison d'esprit, où le cœur a très peu de part.
Mais le roi, à. qui elle doit tout, quelle reconnaissance et quelle affection lui témoigne-t-elle? 11 apparaît sous deux aspects dans la correspondance deM™<= de Maintenon : vu du côté de la cour, il manque de grandeur et semble participer à la médiocrité de son entourage ; mais, vu du côté de la France, il se relève.
M^^ de Maintenon donne à son frère un très sage conseil, qu'elle a pu emprunter aux Maximes de la Rochefoucauld : c'est de ne jamais parler aux étrangers de sa femme. On voudrait que dans la situation délicate où elle est placée vis-à-vis de Louis Xl\^ elle parlât beaucoup du roi et point du tout de l'homme. On voudrait qu'elle ne se plaignit point tant, et un peu à tout le monde, des tristesses, des vapeurs du roi qu'elle doit essuyer, de sa conversation ou plutôt de son manque de conversation, de sa santé robuste, qui fait qu'il n'est incommodé de rien, tandis qu'elle est incommodée de tout; enfin de ces visites incessantes et interminables qui font de sa chambre une prison. « Le roi me garde à vue, et je ne vois plus qui que ce soit... Je n'ai point de repos ici : le roi vient dans ma chambre trois fois par jour... Si j'habite longtemps la chambre du roi, je deviendrai paralytique; il n'y a ni porte ni fenêtre qui ferme : on y est battu d'un vent qui me fait souvenir des orages de l'Amérique-... On n'arrange pas sa chambre comme
1. Lettres ùM""» des Ursins, 17 juin, 14 septembre, 4 et 14 novembre 1700; ;i Villepoy, 2^ décembre 1711.
2. Lettres à l'archevêque de Paris, 22 août et 9 septembre ICOS ; au duc de Noailles, de Slarly, 27 avril 1705.
MADAME DE MAINTENON la
on veut quand le roi y vient tous les jours, et il faut périr en symétrie'. » Nous sommes tenus par elle au courant des moindres détails de ses tristes journées; il n'est pas jusqu'à son coucher qui n'ait pas de secret pour nous. Haijitué à ordonner, le roi ne se doute même pas qu'elle puisse se contraindre; il ne la plaint donc pas, mais elle se plaint pour deux. Et nous la plaignons, certes, nous aussi, d'être réduite à abdiquer toute volonté propre, à courir le cerf, par exemple, peu de mois après la mort du dauphin, dans un temps où les tristesses ne sont épargnées ni à la France ni à la Jamille royale. Ces misères pourtant sont inséparables de sa grandeur artificielle; qu'elle les sente avec vivacité, on le comprend; on comprend moins qu'elle les énumére et les analyse avec une complaisance morose, comme si elle avait une revanche à prendre.
C'est que sur un point tout au moins ils ne peuvent s'entendre. Celte vie de cour que hait M™'= de Maintenon, c'est celle que le roi a toujours menée; il n'en connaît, il n'en conçoit point d'autre; il est comme le représentant suprême de cette tradition dont elle lui dénonce parfois le ridicule ou le danger. « Cela s'est toujours fait, » répond-il alors, et cela continue à se faire. Tout a bien changé cependant, par ailleurs, et les fêtes du passé font un étrange contraste avec les tristesses du présent. A Versailles, entre femmes, le jour se passe à pleurer^. C'est alors que le roi parait ce qu'il est vraiment, c'e^t par là qu'il se relève. 11 est atteint bien profondément et dans son cœur et dans sa fierté par les deuils répétés qui frappent sa famille et par les défaites qui amoindrissent son royaume. Son courage reste toujours égal, malgré « un fond de tristesse >> qui n'échappe pas à M'"^ de Maintenon, et c'est au lendemain de la défaite d'iloclistedt que le témoin le plus assidu de ce courage peut écrire : « Son humeur n'a pas changé un moment, sa bonté l'a occupé de tous les particuliers qu'on a perdus, et nous pouvons dire sans tlatterie qu'il est véritablement grand-^. » Au lendemain de Ramillies, elle ne peut s'empêcher d'admirer encore cette force d'âme, où quelques-uns voient de l'insensibilité. Non, il n'est point insensible, mais courageux et chrétien'\ Courage et courage chrétien, ces deux choses ne se séparent pas dans son esprit, et peut-être admirerait-elle moins le