‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 86 sur 186 · Lettres au duc de iNoailles^ 15 juin et lo juillet · texte numérisé non relu

Lettres au duc de iNoailles^ 15 juin et lo juillet

loi si à la fermeté virile elle ne lui voyait joindre riiumilité clirétienne, la conviction que tout, victoires et défaites, lui vient de Dieu. Au contact de cet héroïsme, la raison de M™'-' de Maintenon s'échaulfe et, si l'on peut lui appliquer ce mot, s'exalte. En vain les ennemis se flattent de l'espoir d'abattre la Fiance : « On les battra partout. » Quand c'est la défaite qui est venue au lieu de la victoire, elle est d'abord comme « stupide », puis elle reprend courage, et se retrouve « un peu petite-fille d'Agrippa ». Elle défend Villars contre les courtisans, qui le disent fou : « Je vous avoue que je désirerais que le roi eût plusieurs de ces fous-là. » Elle appelle la paix de ses vœux, mais non pas une paix plus triste que la guerre. Cette paix honteuse qu'on propose, elle indigne « tout ce qui a une goutte de sang français' ». Elle en espère, elle en veut une autre. A la veille de Malplaquet, à la veille de Denain, elle met toute la maison de Saint-C.vr en prières. Il est telle lettre d'elle, en cette terrible crise, qui n'est; pas indigne, en efl'et, de la petite-flUe d'Agrippa :

Je ne sais comment vous recevrez de loin la dernière réponse de nos ennemis. Le roi l'a entendue, non avec l'indignation d'un homme qui se souvient de ses anciennes victoires, mais avec le sang-froid d'un homme maître de la guerre et de la paix. Nos princes, nos grands seigneurs, n'ont pu se modérer ainsi : je ne les ai jamais vus moins courtisans et plus citoyens. Pour moi, si j'ose vous parler de moi en si bonne compagnie, j'ai été moins vive qu'eux : je n'ai rien appris de nouveau ; je n'ai jamais espéré une paix raisonnable, et je n'ai jamais cru que le roi en acceptât une honteuse. Il faut donc songer à la guerre, et défendre notre terrain et notre roi jusqu'à la dernière goutte de notre sang. Je suis préparée à tout ce qui peut nous arriver de pis-.

Mais contre d'autres menaces elle est sans force, parce qu'elle n'a pu les prévoir. Ces Français, si affectionnés, disaitelle, à leurs rois^, ils ne peuvent supporter la misère qui les accable; ils font entendre un sourd murmure qui déjà fait peur. « La crainte de la famine met le peuple dans un mouvement auquel il ne faut pas s'exposer. Cet état-ci est si violent qu'il ne peut durer... On voit des gens qui n'entendent plus raison et que là nécessité transporte; nous en viendrons à ne pouvoir plus sortir avec sûreté '^ » Et ce n'est pas le peuple seul

1. Lettres à M'"» de Brinon, 14 octobre 1692; au duc de Noailles, ISjuin 1706; à M'"" des Ursins, 12 juin 1707, 22 janvier et 23 juillet 1708; au duc de Noailles, :ijuin 170!).

2. Lettre au duc de Noailles, 10 juillet 1710. Voyez aussi lettres à M'"" des Ursins, 12 juin 1707; à M""^ de Dangeau, septembre 1707; à M"'" de Villette, 7 août 1712, etc.

H. Lettre k M"» des Ursins, 24 avril 1713.

4. Lettres à M"" de la Viefviile, abbesse de Gonerfontaine, mai 1709, et à M"" de Cavius, oct. 1709.

qui murmure au fond des provinces aiïamées : aux portes mêmes de l'appartement du roi, ceux qui lui doivent tout accusent ses dépenses, voudraient lui ôter ses chevaux, ses chiens, ses valets, ses meubles, et le dépouiller le premier. En vain il a diminué sa table, envoyé sa vaisselle d'or à la Monnaie : « on ne veut compter que ce qu'il ne fait pas. » On l'a approuvé de soutenir la guerre, et l'on soupire après la paix, même humiliante. « Comment sauvera-t-on la France, s'il n'y a plus de Français?... Je vous avoue que de telles dispositions me glacent le sang dans les veines i. » Oui, il faut qu'un changement profond dans les mœurs et dans le langage se prépare pour que M"»" de Maintenon en vienne à écrire à peu près comme son ancien ami Fénelon : uLe salut du "peuple est la première obligation du roi-, » C'est le règne de l'opinion qui commence, et qui s'annonce déjà un peu agressif. La lecture de M™" de Maintenon, à cet égard, peut servir à compléter celle de la Bruyère.

Le rôle politique et religieux de M"'<î de Maiutenou.

Mais ces malheurs et ces misères, n'en a-t-elle été que le témoin? Pourquoi songe-t-on à la « lapider )>, si on nqlui attribue une large part de responsabilité dans ce qui se passe? Ici se pose la question tant controversée du rôle politique joué par Mii^« de Maintenon. Nous ne pouvons ni ne voulons la traiter à fond. D'ailleurs, l'étude plus approfondie que nous avons faite de la vie et du caractère de cette femme trop vantée ou trop calomniée, selon les époques et les personnes, éclaire d'avance et résout presque la question nouvelle.

Fénelon, qui, nous l'avons vu, la connaissait presque trop bien, et qui, en 1712, après la mort du duc de Bourgogne, essaya de se rapprocher d'elle par l'entremise du duc de Beauvilliers, craignait avant tout ce qu'il y avait de court dans sa vue et de superliciel dans son esprit.

Je ne crains que trop qu'elle sera occupée des jalousies, des délicatesses,, des ombrages, des aversions, des répits, et des finesses de femme. Je ne

\. Lettre au duc de Noiilles, 0 juin 1709.

'i. Lettre à M"'= dfisUrsins, 14 septembre 170!). Sur le roi et la misère du peuple, voir les lettres à M™* de Brinon, .S février 1093 et 30 novembre 1008; à U"" des Ursins, 27 juillet 1709; au duc de Noailles, 3 septembre 1700.

iS COURS DE LITTÉRATURE

«Tains que trop qu'elle n'entrera que dans les partis faibles, superficiels, flatteurs, pour endormir le roi et pour éblouir le public, sans aucune proportion avec les pressants besoins de l'État. Mais enlin Dieu se plait à se «ervir de tout.

Et Beauvilliers lui répondait qu'elle lui paraissait bien intentionnée, « mais timide, méfiante, craignant toujours d'agir et d'encourir une responsabilité^ ». Que nous dira Saint-Simon iui-méme, au risque de se contredire, lui quis'atlacbe à mettre au Jour la continuité vraiment extraordinaire des ambitions de M™"' de Maintenon? Qu'elle sentait et pensait en petit, que son caractère était d'une mobilité extrême : « Aisément engouée, elle l'était à l'excès ; aussi facilement déprise, elle se dégoûtait de même. » Voltaire, à son tour, nous la représente « beaucoup plus occupée de complaire à celui qui gouvernait que de gouverner, et ménageant son crédit ou ne l'employant qu'avec une circonspection extrême ». Notre Miclielet l'a répété à sa manière, qui est plus rude :

Elle avait de l'esprit, mais un petit esprit impérieux à régler le menu, à ■diriger dans le détail, un sobre esprit négatif, toute réserve, blâmant sans blâmer, qui séchait et stérilisait. Quant à prendre hardiment le grand gouvernement, à faire marcher le roi dans une voie de raison, il lui aurait fallu pour cela un ferme caractère et du courage, se risquer pour la France et pour l'humanité. Dans sa longue vie subalterne, elle avait pris des habitudes de déférence, de prudence servile, habilement sauvées par l'atlitude.

Veut-on un juge moins absolu, mais qui a pénétré l'esprit de M™'= de Maintenon? le regretté Marion nous dira ce que vaut ce fantôme de la grande intrigante, aspirant et réussissant à gouverner la France.

c'est convertir en gros personnage de mélodrame une femme de beaucoup de grâce et d'esprit, qui eut ses faiblesses sans doute, mais plus avouables que celles de beaucoup d'autres, une femme qu'on a le droit de ne pas aimer, si l'on veut à toute force que les femmes manquent de volonté, de raison et d'esprit de conduite, mais qui fut, à tout prendre, digne de plus d'estime que la plupart des grandes dames de son temps...

Si elle mérite un reproche, c'est justement et avant tout d'avoir manqué de courage, de n'avoir, par peur de déplaire, ni fait tout le bien qu'elle eût pu faire, ni empêché tout le mal qu'il ne tenait peut-être qu'à elle d'empêcher... Elle n'était pas femme à insister beaucoup pour un protégé qui eût déplu. C'est là le petit côté de son caractère; laissons-lui au moins le bénéfice de cette circonspection un peu égoïste, de cette prudence trop peu brave.

1. Di'-s la lettre de direction de 1690, Fénelon combat l'idée qu'elle s'est faite de son peu d'aptitude à comprendre les affaires d'Etat : « Vous vous défiez peut-être un peu trop de vous-même, ou bien vous craignez trop d'entr.^r dans des discussions contraires au goût que vous avez pour une vie tranquille et recueillie. »

MADAME DE MALXTENOX 19

Enfin, de nos jours, M. Brunetière, moins durement que Michelet, mais par des considérations analogues, a j ustillé M'"- de Mainlenon comme elle n'eût pas voulu être justifiée. Toutes les calomnies, selon lui, viennent de ce qu'on l'a crue bien plus intelligente et énergique, moins ordinaire qu'elle ne fi.t réellement. Elle n'avait que le goût du détail et du ménage; elle manquait de vues générales et directrices. Et comment pourrait s'intéresser activement aux grandes alFaires une femme qui garde au fond de son àme l'infini dégoût de l'homme et de la vie ?

Si, comme le pensent tous ces historiens et tous ces critiques, M""" de Maintenon est bien cet esprit subalterne et timide, elle ne saurait être le premier ministre de Louis XIY vieillissant, de ce Louis XIV qui avait depuis longtemps appris à faire son métier de roi, et qui le fit jusqu'au bout, jaloux d'une autorité sur laquelle les Colbert et les Louvois n'empiétaient pas. Est-ce à dire qu'il faille prendre à la lettre les protestations par trop modestes d'une femme qui s'est fait à elle-même, laborieusement, une situation fausse, et semble en aimer jusqu'à la fausseté? INaïf qui l'en croirait. On est seulement fondé à croire qu'elle ne ment pas quand elle déclare qu'elle se tient et qu'on la tient en dehors des affaires : « Le roi ne veut entendre parler d'affaires que par ses ministres... Je n'oserais montrer votre lettre : on n'aime pas ici que les dames parlent d'affaires... Le roi veut que toutes ce"^ clioseslà passent par les canaux ordinaires... Je ne sais point les affaires; on ne veut point que je m'en mêle, et je ne veux point m'en mêler*. » Quand elle montre ainsi les sentiments du roi d'accord avec les siens, elle ne trompe pas ses correspondants ; elle e.xagère seulement un peu son détachement de toutes choses, et nous savons maintenant, par exemple, qu'elle ne se désintéressait pas des choses d'Espagne aussi complètement qu'elle l'affirmait à M'ûs des Ursins ; mais c'est que celle-ci ne s'en désintéressait pas assez, se passait des ambassadeurs et des ministres, s'essayait à jouer le rôle de premier ministre femme. En général, petit esprit, M">« de Mainlenon n'a voulu et pu avoir d'intluence sérieuse que dans les petites choses de la politique, entre autres dans celles qui touchent aux princes légitimés, et cette influence n'en vaut pas

1. Lettres à l'arclievoque île Paris. 12 septembre 1608; à .M°"= des Ursins, 27 octobre et i'i novembr<; 170'j, ij septembre ITlU.

mieux pour cela, car elle a sinon avili, du moins rapetissé * un grand règne.

Elle a mis, comme elle le dit elle-même, la piété « à la mode ». Quelle piété? Elle-même souhaite que cette piété soit sincère dans le cœur de tous, ce qui donne à croire qu'un doute au moins subsiste dans son esprit^. A n'en pas douter, sa propre dévotion, au moins jusqu'aux dernières années, ne fut pas inflexil»lement austère. Le mysticisme contemplatif n'est pas son fait. Elle n'approuve pas que l'on conduise une reine par le même chemin qu'une carmélite; elle croit que la piété ne doit jamais s'opposer au devoir, que ce soit le devoir d'une femme ou d'une fille; elle admire médiocrement la discipline morale des jésuites (opposée, d'ailleurs, à son influence près du roi); elle déclare à son curé qu'il y a trop de couvents. En un mot, elle ne veut point être regardée comme « une vieille dévote'^ ». Et pourtant c'est bien en vieille dévote qu'elle semble agir et parler quand elle reproche à ce pauvre roi d'aimer trop la musique. Le roi, pour sa défense, allègue que la reine sa mère et la reine sa femme, de très pieuses personnes et qui communiaient fort souvent, se plaisaient à l'opéra. Cet argument ne convainc point M'"'' de Maintenon, soufflée par son confesseur. Finement et cruellement elle obsei^ve que le roi est occupé de la seule beauté des sons au point de chanter souvent ses propres louanges « sans penser que c'est les siennes... Voyez, ajoule-l-elle, quel personnage d'attrister ainsi quelqu'un que l'on aime et à qui on ne voudrait pas déplaire. Voilà cependant ce que je suis obligée de faire. Je l'afflige souvent quand il ne vient chez moi que pour chercher à se consoler'* ». Mais qui donc l'oblige à contrister ce vieux roi, qui a déjà tant de raisons d'être triste? Une prière qu'elle écrivit vers 1G91 nous donnera son secret : « Faites que je me sauve avec lui,

1. Lav.illée, si favorable à M'"" de Maintenon, énrit pourtant : " On peut dire qu'en beaucoup de circonstances elle rapetissa le grand roi. » — « C'était une petite dévote qui jugeait les ministres, les financiers, les généraux, par l'assiduité à la messe et la fréquentation des sacrements. Elle fit ainsi livrer les destinées de l'Etat, au milieu d'une guerre terrible, à des gens dont il n'eut fallu faire que le marguillier de sa paroisse ». (Lanson.)

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