‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 99 sur 186 · A la classe bleue · texte numérisé non relu

A la classe bleue

MADAME DE MALNTENON 39

Son idéal, à elle, fut toujours de former des filles capables d'entendre et de parler raison. Au préjudice du cœur? Point du tout. << Le plus grand de tous les plaisirs est d'en pouvoir faire. » Voilà une des maximes qu'elle leur répète sans cesse, qu'elle écrit à la tête de leurs cahiers pour leur servir de modèle. « Ne dites jamais rien qui puisse désunir... Craignez de fâcher... N'aigrissez personne. » Ce qui est vrai, cependant, c'est qu'elle leur prêche moins les vertus actives du cœur, l'enthousiasme, les généreuses folies, que la justice dans les sentiments, complément naturel de la justesse de l'esprit... On dirait •[u'à ses yeux le cœur ne pouvait être qu'un guide suspect. Elle semble le tenir en défiance, comme si rien de solide ne pouvait venir de lui, comme si l'on ne pouvait sans imprudence y faire appel dans l'éducation. De là quelque chose d'étroit, de tendu à la fois, et pourtant d'un peu négatif, dans l'idéal qu'elle a en vue... Manquant presque entièrement pour son compte de spontanéité et d'abandon, JI°»e de Maintenon s'est trop peu souciée d'en faire avoir aux jeunes filles de Saint-Cyr; encore moins a-t-elle senti tout le parti qu'on pouvait tirer de ces dispositions naturelles comme moyen d'éducation '.

Tout est réglé, c'est-à-dire que tout est desséché, car, en matière de sentiment, tout ce qui manque de spontanéité manque de grâce et de vie. Par exemple, les relations des élèves avec les maîtresses et des élèves entre elles perdent tout leur charme si elles sont réglementées; la confiance mutuelle, si nécessaire dans la vie en commun, s'évanouit si l'on passe son temps à observer les autres et à s'observer en face d'elles : « Ne vous fiez jamais à elles; il ne faut pas qu'elles s'y fient elles-mêmes; » si l'on n'y veille pas assidûment, des « intelligences » se formeront bientôt entre elles : elles causeront à voix basse, et y.oi\h « la règle )) menacée. Tant pis pour la règle, si elle est assez sèchement intlexible pour ne pas s'accommoder de camaraderies si naturelles et innocentes! Toute amitié qui se forme est-elle un complot qui se trame"? M"" de Maintenon se fait, d'ailleurs, à elle-même l'objection que nous lui ferions : « Mais elles ne seront pas toujours gardées à vue...? » Sans doute, répondelle; mais, quand elles seront dans le monde, elles seront plus fortes, grâce à l'aide de Dieu, grâce aussi à celte éducation qui les aura rendues (C timides ». Est-ce bien seulement la timide prudence que cette éducation leur aura donnée? N'est-ce pas aussi l'habitude de la froide réserve, la défiance, et, à la longue, l'incapacité de toute expansion généreusement naïve?

La doctrine morale de M"" de Maintenon est donc élevée, mais incomplète. Elle a connu toute la force de la raison; elle n'a pas assez senti qu'une force plus puissante encore est celle de la bonté.

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