‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 3)Chapitre 101 sur 106 · UNE DES FILLES DO CHŒCR · texte numérisé non relu

UNE DES FILLES DO CHŒCR

Hé! pourrions-nous, seigneur, nous séparer de vous? Dans le temple de Dieu sommes-nous étrangères? Vous avez près de vous nos pères et nos frères.

UNE ADTRE.

Hélas ! si, pour venger l'opprobre d'Israël,

Nos mains ne peuvent pas, comme autrefois Jahel,

Des ennemis de Dieu percer la tête impie,

Nous lui pouvons du moins immoler notre vie.

Quand vos bras combattront pour son temple attaqué.

Par nos larmes du moins il peut être invoqué.

Leur foi s'exprime autrement que la foi de Joad, mais, au fond, n'est pas moins absolue :

Dieu protège Sion : elle a pour fondements Sa parole éternelle.

•Enfin ce ne sont point des jeunes filles quelconques; ce sont Lien des Juives, et qui parlent en Juives :

Où sont les traits que tu lances, Grand Dieu, dans ton juste courroux?

N'es-lu plus le Dieu jaloux?

N'es-tu plus le Dieu des vengeances ?

A ce chœur Racine a donné, comme les Grecs, un coryphée : c'est ainsi qu'il appelle, dans sa préface, Salomith, la fille du grand prêtre. Ainsi le chœur est rattaché à Joad et à l'action principale, dont on ne conçoit point qu'il puisse être séparé. Chacun des chœurs qui terminent les quatre premiers actes en précise le sens, en formule la conclusion, et, tout en réveillant les souvenirs du passé, tout en caractérisant le présent, il nous prépare à comprendre, à deyiner l'avenir. Premier acte : Dieu et son temple sont menacés. Qu'importe ! L'injuste violence peut fermer la bouche du peuple de Dieu, mais le nom du vrai Dieu ne périra point. C'est Dieu seul qu'il faut aimer et craindre. — Second acte : Joas, par la simplicité de ses réponses, vient de confondre Athalie. Le chœur célèbre cet enfant merveilleux et souhaite que bientôt sa naissance secrète

soil dévoilée; il se demande combien de temps encore durera le règne de l'impie étranj^ère; il ne se laisse point décourafçer par ceux qui raillent son espérance obstinée; il a foi dans un avenir d'élernelle splendeur pour la cité sainte. — Troisième acte : après la vaine démarche de Mathan, après la prophétie de Joad, le chœur s'alarme de voir la guerre engagée ; il est partagé entre la confiance et la crainte; mais c'est la confiance qui l'emporte :

cessons de nous troubler : notre Dieu quelque jour Dévoilera ce grand mystère.

Joas est proclamé, le temple est assiégé ; le chœur encourage les combattants, invoque le Dieu vivant, et se retire à l'ombre du sanctuaire.

C'est par cette harmonie entre les éléments épique (le merveilleux), dramalique (l'action une et forte), lyrique (le chœur uni à l'action), qu' A Ihaiic est la plus antique, c'est-à-dire la plus simple et la plus saisissante des tragédies modernes, celle qui réalise l'alliance la plus parfaite de l'inspiration et de l'art, ou plutôt de l'art mis au service de l'inspiration.

Comparaison de T u Ion » d'Euripide et de V « Atlialic » de Racine.

On sait le goût de Racine pour Euripide : il l'a imité dans plusieurs de ses tragédies profanes; n'a-t-il pas pu se souvenir de lui dans sa grande tragédie sacrée? Lion et YAthalie se ressemblent par certains traits de détail plus que par l'esprit du drame. Ici, nous sommes transportés au seuil du sanctuaire où Jéhovah est adoré; là, c'est le temple d'Apollen qui fra.ppe tout d'abord nos yeux. Mais quelle différence dans l'inspiration des deux poètes, dans le caractère des deux cultes !

Humain avant tout, Euripide semble moins près que ses devanciers des origines sacrées du drame antique; impuissant à ressaisir la naïveté de croyance des premiers Grecs, il est philosophe presque autant que poète, et son scepticisme n'épargne pas toujours les divinités les plus respectées. Racine, au contraire, après avoir longtemps étudié et peint l'àme humaine, s'est recueilli dans une solitude volontaire; il vient d'en sortir

ATHALIE n

malgré lui, transformé, presque sanctifié par une vie austère, nourri des fortes lectures de la Bible, capable de produire une œuvre où sa science de l'homme ne lui serve qu'à rehausser la gloire de Dieu. Racine est un croyant; Euripide ne l'est plus ou ne l'est plus qu'à demi. De là une différence essentielle dans le ton, dans la manière de concevoir et de traiter le sujet.

Si Apollon d'un côté, Jéhovah de l'autre, dominent l'action, ils n'y paraissent point avec la même grandeur. Plus simple, le monothéisme est aussi plus puissant, plus fécond en effets dramatiques que le polythéisme. Tandis que les divinités païennes personnifient tel ou tel des attributs divins , le vrai Dieu, le Dieu de Joad, les réunit tous. La force invincible de la fatalité peut seule donner, dans le théâtre ancien, quelque idée de la toute-puissance dont ce dieu unique dispose. A cette cause générale s'en ajoute une particulière à l'Ion d'Euripide. Le caractère qu'on y prête à Apollon n'a rien qui soit respectable : il y est placé dans des situations tantôt odieuses, tantôt ridicules. Le séducteur de Creuse est peu digne assurément de notre sympathie; mais que dire de la divinité honteuse d'ellemême, qui, ayant commis une faute, n'a pas le courage de l'avouer en face de ses victimes, et qui prend pour excuse, en leur envoyant Pallas, la confusion dans laquelle l'aurait jeté leur vue ? Comment prendre parti pour un dieu si enclin aux faiblesses humaines ? Le Dieu des Juifs domine de plus haut la terre : immuable, inaccessible, il se révèle parfois à quelques élus; mais, le plus souvent, il n'est que le vengeur des injustices et des crimes. Il n'a rien de l'homme, ou plutôt ce que l'homme a de bon en lui vient de cette source divine.

De là une autre différence capitale entre les deux tragédies. Si la morale qu'enseigne Apollon est peu austère, son culte l'est moins encore. Il est le dieu de la sérénité, de la paix de l'âme, toujours égale, toujours souriante. Son temple rend à tous ses oracles; il suffit d'accomplir quelques rites pour y être admis. Il semble que la nature extérieure elle-même soit associée au culte d'Apollon Delphien, et qu'on respire ici un air plus libre. Quel contraste avec le dieu jaloux et vengeur de la Bible, avec ce sanctuaire dont les abords seraient souillés par la présence d'un profane ! Où retrouver dans Athalie ce caractère de tolérance universelle, de large expansion, qui fait le charme du drame d'Euripide? Dieu s'est manifesté aux seuls Hébreux; " e pense pas comme eux est infidèle ; aucun pacte avec 1 1^ e n'est toléré. Quant à la nature, elle n'apparaît que dans

le lointain: une seule fois on nous montre l'aube blanchissant le faile du temple. Tout se passe à l'intérieur, dans la retraite ot le silence, loin des frivolités du monde. Dieu occupe tout, et les siens ne songent qu'à lui.

Joas n'est donc que le serviteur d'un dieu qui le domine. De là sans doute la grandeur, mais aussi le caractère un peu ellacé (le son rôle. La physionomie d'Ion est plus personnelle, parce qu'Ion n'est pas exempt de nos faiblesses et de nos emportements, parce qu'il est homme. Beaucoup plus jeune, Joas nous inspire pouiiant une sorte de respect: il est l'instrument des volontés et des vengeances du Très-Haut, qui a tout prévu, qui dirige et accomplit tout ce qui se fait par le bras des siens. Apollon veille aussi sur son fils, mais n'intervient pas si direclement dans l'action et laisse plus de liberté aux personnages. Il en résulte que le caractère de Joas est plus profondément religieux, tandis que le caractère d'Ion nous semble plus vivant. Aussi Joas ne paraîtra-t-il qu'assez tard; on peut se passer de lui, puisque Joad est là. Ion nous est montré tout d'abord dans sa gracieuse naïveté, le malin, au seuil du temple ouvert ; il célèbre la lumière renaissante et le dieu de la lumière, il dialogue avec les oiseaux qu'il écarte du seuil sacré. C'est qu'il n'a pas vécu, comme Joas, caché dans l'intérieur du temple, sans autre distraction quotidienne que d'assister le grand prêtre à l'autel. Devant lui se dressent les sommets du Parnasse; non loin coule la source argentée de Castalie. Il sort, il parle, il agit librement; à l'intérieur du temple, sa tâche est aimable et facile. Sa naïveté n'a rien de puéril, sa pureté n'est pas l'ignorance : sans niaiserie comme sans effronterie, il s'enlrelient familièrement avec les étrangers qui viennent consulter l'oracle. Bienveillant tour à tour et ironique, mais toujours maître de lui, il soumet Creuse etXuthus à un interrogatoire en règle, souvent hardi; mais que ne pardonne-t-oo point au servant d'un culte qui n'enchaîne pas les libres inslincts de la nature? Nous sommes bien loin de la piété austère et farouche des Juifs. Tout sépare donc Ion de Joas : l'âge, l'éducation, la religion, le langage.

Ne demandons pas à Joas cette sagesse pratique, cette pénétration, cette connaissance de la vie qui distinguent Ion, jeune philosophe grec , ami d'une heureuse médiocrité. Du loisir, du repos, peu d'embarras, pas de fâcheux, une vie calme et souriante, c'est à quoi se réduisent tous les souhaits d'Ion. 11 méprise un monde où le sage est contraint de céder le pas

ATHALIE Ja

aux méchants, el il y a de la fierté dans ce mépris; mais il est plus lier encore de ne pas se laisser décourager par la prévision des dangers et des luttes qui s'imposent, de ne pas se réfugier dans la retraite pour s'y soustraire, de marcher droit aux méchants et d'en triompher. C'est ce que fait .loas, ou plutôt c'est ce que Dieu accomplit par lui. Sa sensibilité semble aussi plus profonde que celle d'Ion, dont les discours sont un peu longs et froids : il parle peu, mais toutes ses paroles nous touchent. Non seulement Ion n'a pas ses naïves elTusions, mais il est réservé, volontiers déliant, parfois même emporté et vindicatif. Il est vrai qu'il est plus homme par là, plus voisin de nous, plus personnel : serviteur aimable d'un dieu aimable, comme ce dieu lui-même il a ses faiblesses, et cède parfois à la passion. D'ailleurs, il a ses retours de tendresse, ses brusques élans ; c'est un personnage vivant et émouvant.

De là vient que les deux scènes, souvent comparées, entre Ion et Creuse d'une part, Athalie et Joas de l'autre, produisent une impression générale si peu semblable, malgré les ressemblances de détail.

CRÉDSE.

Mais toi, qui es-tu ? Combien ta mers me paraît heureuse !

ION

Je suis le serviteur du dieu : tel est le nom qu'on me donne.

CRÉUSK.

Est-ce la ville qui t'a consacré à lui, ou bien as-tu été vendu comme esclave?

ION

.Je l'ignore ; je sais seulement que j'appartiens à Phébus.

CRliuSE.

A mon tour, étranger, je me sens touchée de pitié pour toi.

ION

Sans doute, parce que j'ignore celle qui m'a enfanté et celui qui m'a 4onné le jour?

CRÉCSE.

Ilabites-tu ce temple ou quelque autre maison?

ION

La maison du dieu est la mienne, partout où le sommeil me surprend.

CRÉCSE.

E ^nfant ou jeune homme que tu es venu dans ce temple ?

20 COLIIS DE LITTÉRATURE

C'est dès ma plus tendre enfance, à ce que disent ceux qui passent pour le savoir.

Comme Joas, on le voit, Ion ignore d'où il vient et quels sont ses parents ; sa seule maison est celle d'Apollon, dont la prêtresse lui tient lieu de mère et dont l'autel le nourrit des dons ollerts par les étrangers. Mais Ion n'est qu'un enfant abandonné, îruitdes amours d'un dieu avec une mortelle. Il se fait aimer tout d'abord de Creuse; leur causerie est libre et confiante. Nul motif de haine entre eux; tout au contraire, ils sont poussés l'un vers l'autre par une sympathie irrésistible, et Creuse bientôt découvrira que son instinct ne l'a pas trompée, et c'est une mère qu'Ion retrouvera en elle. Joas est le dernier espoir de la religion proscrite et de Jérusalem opprimée : il est en face d'une leine usurpatrice et infidèle, qui lui fait horreur. Éperdue, mais poussée par une force supérieure, Athalie ne peut s'empêcher do lui parler, et à chaque réponse nouvelle, se trouble davantage. Apollon est pour l'une un protecteur, le Dieu des Juifs est un ennemi pour l'autre. A quoi bon pousser la comparaison plus loin ?

« Le grand personnage d' « Atlialie », c'est Dien. >> (Sainte- Beuve.) — Analyse de la tpagcdie à ee puint de vue.

Lorsqu'on lit A</t((/te, on songe involontairement au Bhcour?, sur l'histoire imiierselle. Dieu y est partout. Comme s'il sentait ce rapport secret. Racine cite avec respect, dans sa préface, le Discours et « l'illustre et savant prélat » qui l'a écrit. Mais dans l'œuvre de Bossuet on voit trop l'évêque orthodoxe, le précepteur du dauphin ; Racine a mis tous ses soins, au contraire, à s'effacer derrière Jéhovah et Joad, serviteur de Jéhovah.

Le srand personnage, ou plutôt l'unique d'Alhalie, depuis le premier vers jusqu'au dernier, c'est Dieu. Dieu est là, au-dessus du grand prêtre et de l'enfant, et à chaque point de cette simple et forte histoire à laquelle sa volonté sort de loi, il y est invisible, immuable, partout senti, caché par le voile du saint des saints où Joad pénètre une fois l'an, et d'oii il ressort le plus grand après Celui qu'on ne mesure pas. Cette unité, cette omnipotence du personnage éternel, bien loin d'anéantir le drame, de le réduire à l'hymne continu.

devient l'action dramatique elle-inème, et en planant sur tous elle se manifeste par tous, se distribue et se réfléchit en eux, selon les caractères propres à chacun i.

Aussi l'analyse d'Athalie est-elle fort simple; car d"abord c'est Dieu qui est méconnu , puis c'est Dieu qui arme ceux qui le servent contre ceux qui le méconnaissent, c'est Dieu qui se venge, c'est Dieu qui triomphe.

Acte 1"''. — Abner, « l'un des principaux officiers des rois de Juda », forcé de servir l'impie Athalie, mais resté fidèle dans le fond du cœur au vrai Dieu, vient au temple avant le lever du jour pour célébrer avec le grand prêtre Joad la fête de la Pentecôte judaïque. Il déplore l'indillérence des Juifs, et avertit Joad des complots que trame contre lui l'apostat Mathan, grand prêtre de Baal. Mais Joad craint Dieu seul. Dieu qui sait arrêter les complots des méchants, comme il arrête la fureur des flots. C'est contre Dieu qu'Athalie a levé son bras perfide ; mais Dieu, « trouvé Adèle en toutes ses mienaces », vengera son peuple et son culte opprimé. Lui-même, Abner, homme aux intentions droites, mais au cœur faible, en aura bientôt la preuve éclatante.

Dieu saura vous montrer par d'importants bienfaits Que sa parole est stable et ne trompe jamais.

Josabeth, femme du grand prêtre, est moins découragée qu'Abner; c'est elle qui a sauvé des mains des assassins le lils d'Ochozias, Joas, roi légitime de Juda, et qui l'a élevé dans le temple, sous l'aile du Seigneur; elle s'effraye quand Joad lui annonce qu'il va offrir Joas « au Dieu par qui régnent les rois » et révéler aux lévites sa naissance royale. Gomme il a rassuré Abner, Joad la rassure :

Kt comptez-vous pour rien Dieu qui combat pour nous ?

Dieu, qui de l'orphelin protège l'innocence.

Et fait dans la faiblesse éclater sa puissance.

Dieu, qui hait les tyrans, et qui dans Jezraël

Jura d'exterminer Achab et Jézabel ;

Dieu, qui, frappant Joram, le mari de leur lille,

A jusque sur son fils poursuivi leur famille ;

Dieu, dont le bras vengeur, pour un temps suspendu.

Sur cette race impie est toujours étendu?

Il ne se contredit point lorsqu'il ajoute bientôt :

Vos larmes, Josabeth, n'ont rien de criminel : Mais Dieu veut qu'on espère en son soin paternel.

^^Sainte-Beuve, Port-Royal, 1. VI.

Il ne recherche point, aveugle en sa colère, Sur le fils qui le craint l'impiété du père.

Car il est vrai que le Dieu jaloux des Juifs poursuit l'iniquité (les pères sur les fils jusqu'à la quatrième génération ; mais Racine dit qu'il ne la poursuit pas sur le flls qui le craint, et, en le disant, il se souvient de ces paroles d'Ezécliiel : « Vous dites : Pourquoi le fils n'a-t-il pas porté l'iniquité de son père? Sans doute parce qu'il a été sage et juste, parce qu'il a gardé tous mes préceptes... » Le fils n'est donc frappé que s'il se fait moralement le complice des iniquités paternelles. Toutefois, on peut juger qu'ici Racine adoucit et christianise un peu la Rible. Quoi qu'il en soit, tout ce premier acte est plein de Dieu. La scène entre Joad et Josabelli se termine par la prière fameuse (|ui appelle sur la tête de Mathan et sur celle d'Athalie « l'esl>rit d'imprudence et d'erreur «; l'acte entier finit par le chœur qui gloritie Dieu.

Acte II. — La visite d'Athalie au temple a interrompu le sacrifice. Joad l'apostrophe et lui demande si elle vient braver la majesté du Dieu vivant. C'est Zacliarie, fils du grand prêtre, (pii nous l'apprend; mais il nous laisse entendre aussi que ce Dieu a déjà exaucé la prière de Joad.

J'ignore si de Dieu l'ange se dévoilant

Esl venu lui montrer un glaive élincelanl ;

;Mais sa langue en sa bouche à l'instant s'est glacée,

Et toute son audace a paru terrassée.

C'est du merveilleux indirect et adouci. Athalie ne voit pas Dieu, ni ces anges vengenrs qui jouent ici le rôle des Érinnyes antiques; mais tout lui fait deviner qu'il est là, vigilant, implacable; elle lèsent présent même en son sommeil, et sa mère Jézabel ne lui apparaît en songe que pour lui faire pressentir le t bâtiment prochain :

Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi.

(( Un instinct « l'a poussée dans le temple du vrai Dieu, dont elle veut apaiser la colère. Elle y croit reconnaître en Joas l'enfant en qui son rêve lui a montré un assassin; elle le fait venir et l'interroge. Qui inspire à Joas ses réponses, sinon ce grand Dieu, invoqué par Josabeth au début de l'entretien, qui ne laisse pas ses enfants au besoin, qui « venge tôt ou tard son saint nom blasphémé », qui sait aimer et sait haïr? Elle aussi, malgré elle, Athalie a toujours à la bouche le nom du Dieu des

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Juifs, dont « l'implacable vengeance » dans le passé lui est odieuse, parce qu'elle la pressent non moins implacable dans l'avenir. Imprudemment, elle pose, dans les termes les plus précis, la question qui fait le fond de ce drame :

Ce Dieu, depuis longtemps votre unique refuge, Que deviendra l'effet de ses prédictions? Qu'il vous donne ce Roi promis aux nations. Cet enfant de David, votre espoir, votre attente...

Acte ni. — A cette question le troisième acte, l'acte de la prophétie, apporte une première réponse. Mathan lui-même, envoyé par Athalie près de Josabethpour réclamer Joas, comme gage de paix, soupçonne la haute naissance de cet enfant mystérieux. Joad chasse l'apostat du temple, repousse les timides conseils de Josabeth, avance l'heure du couronnement de Joas Bt se prépare au combat, avec une conflance dans le succès que, seule, explique la certitude d'une intervention divine.

Voilà donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle, Des prêtres, des enfants, ô Sagesse éternelle! Mais, si lu les soutiens, qui les peut ébranler? Du tombeau, quand tu veux, tu sais nous rappeler ; Tu frappes et guéris, tu perds et ressuscites. Ils ne s'assurent point en leurs propres mérites. Mais en ton nom sur eux invoqué tant de fois, En tes serments jurés au plus saint de leurs rois, En ce temple où tu fais ta demeure sacrée. Et qui doit du soleil égaler la durée.

Presque aussitôt, Dieu répond à cet acte de foi en manifestant sa présence, et en promettant un avenir immortel à Jérusalem délivrée : la prophétie qu'il inspire à Joad est un gage assuré du triomphe prochain. « Le Seigneur se réveille;» Athalie est perdue.

ActelV. — Joad instruit Joas des grands desseins de Dieu 'ur son peuple et sur lui, lui révèle comment ce Dieu l'a dérobé lu poignard d'Athalie, et présente aux lévites

L'n roi que Dieu lui-même a nourri dans son temple.

Cependant, le péril presse ; Athalie arme ses soldats « contre Dieu » et assiège le temple. « Dieu ne se" souvient plus de David, » s'écrie Josabeth. Mais Joad relève ce mot comme un blasphème : il sait, il sent que Dieu combat avec lui et par lui. Acte y. — « Dieu nous envoie Abner; >■> c'est ainsi que Zacha-

rie annonce le retour de celui qui ne seia, en effet, que l'instrument de Dieu et de Joad. Charf^é par Athalie d'une dernière tentative, Abner conseille à Joad de livrer à la reine le trésor dont Mathan le dit possesseur, et Joad l'eint de céder, mais pour attirer Allialie dans le temple et l'y faire é^'orger. Le cri de Joad :

Grand Dieu, voici Ion houru, on t'ami'ne ta proie,

la prière de Josabeth, qui supplie Dieu d'aveugler encore une fois Alhalie, tout nous avertit qu'ici plus que jamais, dans ses paroles, dans ses actions, Joad est inspiré d'en liant. En liomme liabilué à communiquer avec les puissances surnaturelles, il voit, fait voir aux lévites l'ange exterminateur qui combat debout à leurs côtés. Enfin Athalie est prise au piège, et c'est Dieu qui formule son arrêt par la bouche de son grand prêtre :

Tes yeux cherchent en vain, tu ne peux échapper, Et Dieu de toutes parts a su t'envelopper. Ce Dieu, que tu bravais, en nos mains t'a livrée : Rends-lui compte du sang dont tu t'es enivrée.

En vain elle appelle ses soldats à son secours.

Comme le vent dans l'air dissipe la fumée,

La main du Tout-Puissant a chassé cette armée.

Elle ne s'y trompe pas, et c'est au Tout-Puissant qu'elle jette sa malédiction dernière :

Dieu des Juifs, tu l'emportes !...

Impitoyable Dieu, toi seul as tout conduit.

De tels vers suffiraient à éclairer tout un drame. Il est à peine besoin que Joad, dans les derniers vers, dégage à son tour la conclusion et comme la moralité de l'action.

Par cette fin terrible, et due à ses forfaits, Apprenez, roi des Juifs, et n'oubliez jamais Que les rois dans le ciel ont un juge sévère. L'innocence un vengeur, et l'orphelin un père.

AÏIIALIE

Vï

L'insirunient de Hîeu : Joad. — Les deus aspects de son caraclère : Joad vu du côté de Dieu; Joad vu du côté du monde.

On a souvent remarqué que Joad, ministre et instrument de Dieu, gardait cependant, par un prodige de l'art de Racine, un caractère très personnel et très vivant. Il ne se borne point à implorer le secours du Tout-Puissant et à l'attendre. Lui qui condamne chez les autres « la foi qui n'agit point », il fait preuve de l'énergie la plus active, du dévouement le plus militant. Sans doute il agit dans le sens où Dieu veut qu'il agisse; mais il agit par lui-même, avec une singulière spontanéité d'initiative et d'élan. 11 sait que toute sa force lui vient du Dieu dont l'intérêt le guide, et pas un instant il ne doute de l'issue d'un combat où Dieu combattra au premier rang; mais il sait aussi que Dieu abandonne ceux qui s'abandonnent. Pour mériter de triompher avec Dieu et par Dieu, il va au-devant des difficultés, et les heurte de front, ou les tourne. Garder la défensive serait digne d'un Abner. Joad prend l'offensive hardiment, et Boileau a pu comparer son intrépidité à celle des héros de Corneille.

c'est avec très peu de fondement que les admirateurs outrés de M. Corneille veulent insinuer que M. Racine est beaucoup inférieur pour le sublime; puisque, sans apporter ici quantité d'autres preuves que je pourrais donner du contraire, il ne me paraît pas que toute cette grandeur de vertu romaine tant vantée, que ce premier a si bien exprimée dans plusieurs de ses pièces et qui a fait son excessive réputation, soit au-dessus de l'intrépidité plus qu'héroïque et de la parfaite confiance en Dieu de ce véritablement pieux, grand, sage et courageux Israélite i.

Mais si tout le monde est d'accord pour reconnaître et pour admirer la physionomie fortement individuelle de Joad, l'accord cesse dès qu'il s'agit de définir les traits, plus ou moins antiques, plus ou moins modernes, de ce caractère. Les uns affirment que Joad est plus Juif encore que le Joiada biblique, car Joïada ne tend point de piège à la reine. Les autres prolestent qu'iln'estpoint Juif du tout. « Personne n'ignore assez l'histoire,

1. Réflexions critiques, XII. Boileau vient de citer les quatre vers qui ouvrent le célèbre couplet de Joad : « Celui qui met unfrein... » Il trouve rassemblé dans ces vers « tout ce qu'il peut y avoir de sublime : la grandeur de la pensée, la noblesse du sentiment, la magniûcence des paroles, et l'harmonie de l'eipression ».

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