Feuilleton dramatique du T^H/ïS, 25 août
Gliarlemagne à son fils dans l'épopée du Couronnement Looys) et même l'entrée en charge de simples magistrats. Ici, cet acte banal devient intéressant et tragique, dans la situation où les deux per&vnnages sont placés. A ce moment décisif, Joad a le devoir de dégager sa responsabilité devant Dieu. C'est lui qui a formé ce roi de demain; il va maintenant l'abandonner à luimême; mais auparavant il constate que son œuvre est achevée. Qu'on ne l'oublie pas, d'ailleurs, il sait que Joas ne sera pas toujours fidèle à ses promesses; mais ces promesses, il les provoque, il en prend acte; Dieu fera le reste. Pour le moment, il est tout entier au tendre orgueil que lui inspirent les réponses, non seulement pieuses, mais viriles, de Joas, qui est prêt à faire le sacrilice de sa vie. Joad a raison de croire cet enfant capable de mourir en roi.
En peignant ainsi Joas, enfant exceptionnel et prédestiné. Racine évitait, ou plutôt tournait à son profit la principale difficulté du sujet. Rien n'est plus malaisé au théâtre que de faire parler un enfant, on le sait trop par des tentatives malheureuses. Les Grecs eux-mêmes ont rarement osé mêler des enfants aux personnages de leurs drames. L'audacieux Euripide n'a fait entendre que derrière le théâtre les cris des enfants de Médée qu'égorge leur mère égarée. Pourtant, dans Alceste, le petit Eumélos exhale des plaintes touchantes sur le corps de sa mère, qui est morte volontairement pour prolonger les jours de son mari :
O malheur! maman est descendue aux enfers ! Elle ne voit plus, ô mon père, la lumière du soleil. Elle s'en est allée, me laissant orphelin, Infortuné que je suis. Vois, vois donc ses paupières et ses mains défaillantes. Écoutemoi, écoute, ma mère, je t'en supplie. C'est moi qui t'appelle, moi, ton petit enfant, attaché sur tes lèvres... Tout jeune encore, ô mon père, je reste seul et privé d'une mère chérie. Oh ! que mon sort est cruel, et le tien aussi, petite sœur ! C'est en vain, bien en vain, ô mon père, que tu as pris une épouse, et tu n'es pas arrivé avec elle jusqu'au seuil de la vieillesse; car elle est morte auparavant, et, en partant, elle a emporté toute la joie de la maison.
Le drame français n'admet pas l'enfant. M. Faguet, qui l'observe, cite pourtant Jean de la Taille, assez hardi ou assez ingénu pour mettre sur la scène le supplice des fils de Saiil. Nous croyons qu'on en trouverait quelques autres exemples dans notre vieux théàlce, comme dans nos vieilles épopées. En tout cas, ils sont négligeables, puisqu'on ne s'en souvient plus. Le théâtre étranger, au contraire, s'enorgueillit de plus d'une belle' scène dont un enfant est le héros : par exemple du dialogue
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pathéMque, un peu ;,'ûté par une trop grande dépense d'esprit, entre le jeune Arthur de Bretagne et le geôlier qui doit le faire périr, dans le liai Jean, de Shakespeare, [.ope de Vega, dans la Fuerza laslimosa, imagine que le comte Alarcos, infidèle à l'Infante, est contraint par elle de tuer sa femme Isalielle. Celle-ci fait ses adieux à ses enfants; l'ainé, à qui elle recommande ses sœurs, la supplie de 1 emmener avec elle, demande à son père pourquoi il la fait mourir, et comme sa mère, n'accusant que la destinée, le conjure de ne demander jamais à Dieu vengeance de sa mort, il s'écrie : « Si Dieu le voit, ma mère, qu'importera notre silence? » Cet enfant est déjà un logicien et un orateur. C'est de ce côté que versent d'ordinaire ceux qui font parler des enfants sur la scène : ils leur prêtent un langage qui n'est plus celui des enfants, et n'est pas celui des hommes. Seul au x\n° siècle, l'auteur du Malade imaginaire a fart parler la petite Louison comme parle une enfant de cet âge, sans trop de niaiserie et sans trop de précocité. Mais ce n'est qu'une scène, et une scène de comédie familière. Racine hasardait davantage en associant de si près Joas à une action tragique. On ne saurait nier que Joas y tienne sa place avec dignité, avec cette douceur un peu triste des enfants qui ont grandi dans le malheur et le silence, fruits trop tôt mûrs peut-être, mais dont il a fallu presser la maturité.
La famille de Joad : Josabeth, Zaeharie, Saloinitli.
Comme si le voisinage de Joas ne suffisait pas à attendrir le grand prêtre, Racine a groupé autour de Joad une famille à la fois semblable à lui et distincte de lui.
Le rôle de Josabeth est un rôle de second plan par rapport au rôle de Joad, mais n'en est pas moins utile, sinon nécessaire à l'action. C'est Josabeth qui a arraché Joas aux assassins, qui l'a élevé, qui est saluée par lui du nom de mère. Sœur du dernier roi, elle est la tante de cet orphelin, et Alhalie lui fait l'honneur de la détester plus encore que Joad. De son origine elle a gardé une fierté qui sait tenir tête aux ennemis les plus redoutables. Devant Athalie, elle tremble d'abord, non pour elle, mais pour son fils adoptif; pourtant lorsque Athalie pousse
AÏHALIE :n
à bout sa patience, elle trouve des réponses courageuses dans leur simplicité :
Pfiut-on de nos malheurs lui dérober l'histoire? Tout l'univers les sait; vous-même en faites gloire...
Tout vous a réussi. Que Dieu voie et nous juge I
Moins habile que Joad, elle ne sait pas dissimuler. Par là elle est moins forte que le grand prêtre, mais attire et retient plus notre sympathie. Nous admirons Joad, nous aimons Josabeth. Mathan lui rend cet hommage :
Je sais que, du mensonge implacable ennemie, Josabi'th livrerait même sa propre vie S'il fallait que sa vie à sa sincérité Goûtât le moindre mot contre la vérité.
Il est vrai que l'éloge ici cache un piège ; mais toute cette scène avec Mathan montre assez que Josabeth n'est pas incapable de parler haut et ferme quand les circonstances l'exigent. C'est d'abord un froid mépris :
J'admirais si Mathan, dépouillant l'artifice, Avait pu de son cœur surmonter l'injustice, Et si de tant de maux le funeste inventeur De quelque ombre de bien pouvait être l'auteur.
C'est ensuite l'indignation, longtemps contenue, qui éclate :
Méchant, c'est bien à vous d'oser ainsi nommer Un Dieu que votre bouche enseigne à blasphémer ! Sa vérité par vous peut-elle être attestée, Vous, malheureux, assis dans la chaire empestée Où le mensonge règne et répand son poison ; Vous, nourri dans la fourbe et dans la trahison ?
Mais Racine n'a pas voulu que la vaillance et la fierté de Josabeth fussent au niveau de celles de Joad. Il a voulu qu'elle nous apparût surtout tremblante en face de Joad confiant, telle que son fils Zacharie la peint au cinquième acte :
Quelques prêtres, ma sœur, ont d'abord proposé Qu'en un lieu souterrain par nos pères creusé On renfermât du moins notre arche précieuse. « O crainte, a dit mon père, indigne, injurieuse! L'arche qui fit tomber tant de superbes tours, Et força le Jourdain de rebrousser son cours, Des dieux des nations tant de fois triomphante. Fuirait donc à l'aspect d'une femme insolente ! »