‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 3)Chapitre 105 sur 106 · C. de Litt. — RACINE [Athalie · texte numérisé non relu

C. de Litt. — RACINE [Athalie

I^Iamùre, auprès du roi, dans un trouldci mortel, L'œil tantôt sur ce prince et tantôt vers l'autel. Muette, et succombant sous le poids dos alarmes, Aux yeux les plus cruels arracherait des larmes.

CeU,e opposilion de la foi résolue et de la foi craintive se renouvelle souvent dans le cours du drame elle est le drame même, car c'esl seulement quand la vie de Joas est en danger que la chair et le sang de Josabeth se troublent, que sa foi « s'affaiblit et s'étonne ». Ce n'est plus alors la princesse, c'est la mère adoptive qui parle : cet enfant que Joad veut montrer^ ellp veut le cacher au fond des déseris; puis, lorsqu'elle voit repoussés, non sans hauteur, ses timides conseils, elle s'abandonne à la volonté de Joad, en qui elle révère l'autorité, non seulement de l'époux, mais du grand prêtre. Fort de cette double supériorilé, celui-ci la traite avec une sévérité mêlée de pitié. Il ne la comprend pas, et ne peut la comprendre, car il ne boit pas à longs traits comme elle « le lait de la tendresse humaine ». Rien de plus humain que ces inquiétudes d'un amour maternel toujours effarouché, payé d'ailleurs de l'amour filial le plus caressant.

A force d'être par le cœur la mère de Joas, a-t-elle oublié qu'elle était par le sang la mère de Zacharie et de Salomith ? rs'on, sans doute ; mais Joas a dans son alFection une place privilégiée, moins parce qu'il est le roi légitime que parce qu'il est le plus malheureux, le plus petit, le plus menacé. Tout, dans le temple, a cet enfant pour centre et pour but. Par suite, Salomith et Zacharie sont un peu rejetés dans la pénombre. Salomith en particulier ne se distingue guère du chœur, et Racine, en effet, on le voit par sa préface, n'a créé ce rôle que pour rattacher le chœur au groupe central. Elle donne une voix aux terreurs de ses compagnes comme à leur foi suppliante ; elle se réfugie avec elles, se blottit, pour ainsi dire,

A l'ombre solitaire Du redoutable sanctuaire.

Celte figure douce et un peu pâle semble voilée d'une ombre de tristesse. Salomith ne peut connaître la vie; mais elle sait que le crime règne, et elle n'a pas la fraîcheur d'illusions de la jeunesse.

CNE DES FILLES DD CHŒDR

D'où vient que, pour son Dieu pleine d'indifférence, Jérusalem se tait en ce pressant danger?

D'où vient, mes sœurs, que, pour nous protéger, Le brave Abner au moins ne rompt pas le silence?

SALOMITH.

Hélas ! <'.ans une cour où l'on n'a d'autres lois

Que la force et la violence.

Où les honneurs et les emplois Sont le prix d'une aveugle et basse obéissance,

Ma sœur, pour la triste innocence

Qui voudrait élever la voix ?

Si Salomith a la douceur triste de sa mère Josabeth, Zacharie a déjà la fougue de son père Joad, avec plus de naïveté dans les impressions. Voyez-le au début du second acte, accourir « tout pâle et hors d'haleine ». De quelle catastrophe vientil d'être le témoin? « Le temple est profané ! »

Une femme... peut-on la nommer sans blasphème? Une femme... c'était Alhalie elle-même...

Athalie a pénétré dans le lieu saint! Avec quelle horreur il raconte cette profanation inouïe! Mais aussi avec quel orgueil filial il rapporte l'apostrophe courroucée que Joad lance à l'usurpatrice!

Moise à Pharaon parut moins redoutable !

Un tel exemple n'est pas perdu pour l'impélueux adolescent: quand Mathan se présente à son tour au seuil du temple, Zacharie est là qui lui en défend l'entrée, fermée à tout profane, et Nabal, confident de Mathan, reconnaît en lui le caractère indomptable de la race :

Leurs enfants ont déjà leur audace hautaine.

Ce que le fanatisme d'un tout jeune homme parait avoir d'un peu déplaisant est tempéré chez Zacharie par sa tendre amitié pour Joas. Frère et sujet de Joas, il est prêt adonner pour lui sa vie, et c'est Joas pourtant qui le fera périr, et Joad, qui prophétise ce meurtre, a devant les yeux sans doute ce sanglant avenir, lorsque, en les voyant s'embrasser, il forme en vain ce souhait mélancolique :

Enfants, toujours ainsi puissiez-vous être unis!

Quoi qu'on ait pu dire, si vague, si lointaine que soit cette Derspective, la pièce en est assombrie. L'héroïqi' ■ i/cand prêtre,

<|iii rappelle à Josabeth le sacrifice d'Abraham, est capable, lui aussi, de sacrifier sans murmure son fils à Dieu. Mais le spectateur n'est pas un Joad. Toutes les raisons d'ordre général qu'on accumulera pour lui prouver qu'il a tort de s'émouvoir, que, seuls, en un pareil sujet, les intérêts et les desseins di- Dieu méritent d'être considérés, ne l'empêcheront pas d'éprouver une sorte de gêne lorsque Athalie, au dénouement, renouvelle et précise la sinistre prédiction de Joad, lorsque Joas n^' peut cacher son trouble et supplie Dieu de détourner cette malédiction de lui. A la lecture on peut comprendre ; au tbéâtre, on ne rétléchit pas, on sent. Humainement, dramatiquement, c'est une faute d'avoir évoqué cette image, qui, une fois évoquée, s'interpose entre Joas et nous et refroidit notre sympathie. Mais le poète regardait plus haut que nous, plus haut que Joas et Zacharie, plus haut que Joad même, et l'impression pénible dont nous avions peine à nous défendre lui eût semblé l'effet d'une sensibilité bien profane.

Athalie» — Par où elle e«»t faîl>Ie. — En quoi elle diffère d'Agripiiiiie»

Contre de tels ennemis Athalie est moins forte qu'il ne semble, car ils ont la plénitude de la force morale, la plus efficace de toutes, et elle n'a que l'ombre de la puissance matérielle. Même sans tenir compte de cet esprit d'imprudence et d'erreur qui obscurcit sa raison et ne lui laisse guère que l'illusion de la liberté, elle est faible par bien des endroits. Ambitieuse, elle a osé répandre le sang des siens, et faire la paix autour d'elle, en faisant la solitude. Mais elle n'a pas su pacifier son àme aussi bien que son royaume. Quand elle veut s'étourdir, elle se dit et se croit peut-être inébranlable dans son autorité usurpée, qu'ont légitimée, à ses yeux, le temps et le Ciel.

Ce que j'ai fait, Abner, j'ai cru le devoir faire.

Je ne prends point pour juire un peuple téméraire.

Quoi que son insolence ait osé publier,

Le Ciel même a pris soin de me justitier.

Sur d'éclatants succès ma puissance établie

A fait jusqu'aux deux mers respecter Athalie.

Par moi Jérusalem goûte un calme profond.

Elle se trompe, le calme n'est qu'à la surface, et autour d'elle, et en elle : parce qu'elle a fait peur autrefois, elle s'imagine faire peur toujouri. Mais on n'a plus peur d'elle aujourd'hui; et pourquoi? Parce que c'est elle, à son tour, qui a peur. On l'a subie, on ne l'a jamais respectée; quoi qu'elle en dise, son armée n'est qu'un ramas de mercenaires qui fuiront devant quelques hommes de cœur. De ses officiers il n'en est pas un qui soit dévoué à sa personne; à l'heure du péril, elle n'en trouvera pas un pour la défendre. Quant au peuple, sa lâche obéissance est à la merci des événements. Tout cela serait de peu de conséquence si la volonté d'Athalie était capable de les retenir dans le devoir. Mais elle a vieilli. Chez une héroïne du mal comme la Cléopâtre de Rodogune, l'âge ne fait qu'accroître l'énergie dans le crime; chez Alhalie il révèle et aggrave les faiblesses innées. Athalie a pu avoir des élans et comme des accès d'énergie; elle n'a jamais eu l'énergie véritable, qui est l'énergie contenue et soutenue. Elle a eu ses fureurs, elle n'a jamais eu de politique, car le mépris des hommes et de la vie humaine n'en est pas une. Défiaute et crédule, aveugle et clairvoyante tour à tour, elle ne garde pas de mesure et se porte toujours d'un bond aux excès. Voyez-la vis-à-vis d'Abner : elle lui accorde toute sa confiance d'abord, puis la lui retire, puis la lui rend tout entière. Voyez -la vis-à-vis de Joad : elle a longtemps toléré son opposition sourde, puis la voici qui, un poignard à la main, monte elle-rnème à l'assaut du temple. Qu'a-t-il fallu pour cela? Un songe. Elle s'étonne de s'en inquiéter; partout elle l'évite, partout il la poursuit; partout elle cherche la paix, qui la fuit toujours.

Nous sommes en Orient, pays des despotes capricieux et superstitieux. L'indolent Assuérus semble bien éloigné de ressembler à Athalie ; pourtant c'est la même insouciance du sang versé, la même infatuation de la toute-puissance, et aussi, unie à cet orgueil du commandement, la même et puérile confiance en un vizir, en un favori profane ou sacré, Aman ou Mathan, les mêmes terreurs sans fondement. Assuérus consulte les devins de Chaldée sur le songe qui a troublé son sommeil- Athalie, troublée par un autre songe, croit apaiser par des présents le Dieu des Juifs. Elle s'excuse de cette faiblesse auprès du pontife de Baal, comme elle s'excuse de ses crimes, quoiqu'elle se défende de le faire, devant ce même Mathan et devant Abner, qui représentent l'opinion du clergé, comme on dirait aujourd'hui, et de l'armée; plus lard encore devant Josabeth.

42 COUUS DE LITTÉRATURE

Fâcheux symptôme que ce besoin de réhabilitation d'une reine qui, pour s'excuser, n'attend pas même qu'on l'accuse. Que sont devenus cette belle confiance et cet imperturbable cynisme d'autrefois? Ce n'était qu'un masque : le masque est tombé, l'héroïne à la grandeur perverse s'est évanouie, la femme seule est restée. Son conseiller, son premier ministre, Mathan, ne la reconnaît plus.

Ce n'est plus celte reine éclairée, intrépide,

Élevée au-dessus de son sexe timide,

Qui d'abord accablait ses ennemis surpris.

Et d'un instant perdu connaissait tout le prix :

La peur d'un vain remords trouble cette grande âme :

Elle flotte, elle hésite; en un mot, elle est femme.

11 faudrait donc distinguer deux Athalies : celle qu'admirait Mathan, sceptique, vaillante, vigilante; et l'Athalie dégénérée qui l'étonné. Mais il n'est pas vraisemblable que Racine, le poète des nuances, ait voulu nous faire assister à un revirement aussi brusque. Ce qu'il a caractérisé, c'est la lente évolution morale d'une âme orageuse d'abord, inquiète ensuite, qui, en réalité, n'a jamais été maîtresse d'elle-même, mais que l'âge, la superstition, les soupçons incessants, les pressentiments sinistres, les remords peut-être, ont peu à peu ébranlée et comme énervée. Le fond de cette nature est la lâcheté, que la violence n'exclut pas, qu'elle suppose souvent, au contraire. Lorsque l'action s'ouvre, elle est mûre pour la vengeance de Dieu, et c'est alors seulement, après avoir laissé s'accomplir le travail intérieur qui désorganise cette àme altière, que Dieu saisit sa proie, l'égaré et la jette au glaive des lévites.

Sur celte lâcheté pourtant il faudrait s'entendre. C'est par là d'ordinaire qu'on oppose Alhalie à l'infatigable Agrippine, moins « femme » qu'elle '. Toutes deux, dit-on, ont le même orgueil, le même mépris de ceux qui sont nés pour obéir, la même foi imprudente en leur étoile, et, d'autre part, la même étourderie, les mêmes adresses féminines, la même vue courte des choses ; mais Agrippine est plus courageuse jusqu'au bout. Combien les imprécations hautaines sous lesquelles elle accable INéron, au dénouement de Britannicus, sont au-dessus des basses fureurs d'Athalie prise au piège! C'est être sévère pour Athalie, dont la chute ne manque pas d'une certaine grandeur. Elle n'a pas

1. Voyez dans les Grands maiti'es du dix-septième siècle, de M. Faguet, une très lîne comparaison d'Agrippine et d'Attialie.

appris, comme Agrippiiie, l'artdes discours savants et des nobles altitudes. C'est une reine barbare, qui vit et qui meurt en barbare, sans prendra la peine de tomber avec dignité. Avant de tomber, pourtant, elle se redresse et, dédaignant tous ceux qui la menacent ou la trahissent, dédaignant Joad lui-même, c'est au Dieu des Juifs seul qu'elle s'en prend ; c'est le seul ennemi qu'elle veuille reconnaître digne d'elle. Athalie et Dieu, cette antithèse suffît à faire éclater la profonde inégalité des deux adversaires; et cependant Alhalie est grande pour avoir osé s'en prendre à Dieu, pour avoir été terrassée par Dieu. Si terrible qu'il soit, Néron, il faut l'avouer, n'est pas un partenaire de la taille de Jéhovah. Athalie et Agrippine déploient, pour conquérir le pouvoir, des qualités d'énergie et d'habileté qui les abandonnent quand il s'agit de s'y maintenir sur les positions conquises : mais c'est peu de chose que les intrigues souterraines d'Agrippine et que les obstacles qu'elle rencontre, un vieillard imbécile à duper, un alTranchi à séduire, un sénat à acheter, auprès de ce massacre au grand jour de toute une famille royale, de cette terreur qu'Athalie fait peser sur Jérusalem, de ce conflit d'une vieille femme toute couverte de sang, peureuse et hautaine, audacieuse et indécise, superstitieuse et impie, avec la puissance mystérieuse dont elle devine l'invisible hostilité, et qu'elle brave même en expirant.

L'entourage d'Athalie : Abner traître sans le savoir ; llathan traître eynique.

Ce qui fait l'inégalité du combat entre Athalie et Joad, toute intervention divine mise à part, c'est que Joad a su grouper autour de Joas un petit nombre d'hommes résolus, intimement unis dans la même foi enthousiaste et la même espérance, tandis qu'Athalie n'a pour la protéger qu'une foule sans cohésion et sans âme. Dans l'intérieur du temple, les femmes elles-mêmes et les enfants sont de cœur avec le grand prêtre et le jeune roi ; dans le camp d'Athalie (car elle et ses Tyriens ne font que camper dans Jérusalem terrorisée) règne une véritable anarchie de sentiments et d'intérêts. Pour donner à son autorité, qui ressemblait trop à une diclacture armée, l'apparence d'un gouvernement régulier et pacifique, Athalie a

conservé près d'elle les anciens chefs de l'armée. Abner représente, dans la tragédie, ces ralliés qui servent Atlialie avec plus de résignation que d'ardeur, serviteurs loyaux, sans doute, de la monarchie nouvelle, parce qu'ils croient toute autre monarchie impossiltle, mais gardant au fond du cœur un souvenir ému de leurs anciens rois, et tout prêts à faire défection quand l'héritier de ces rois leur sera miraculeusement rendu. Ce miracle, ils ne peuvent le prévoir, et c'est ce miracle pourtant qui fera d'eux, on apparence, des traîtres. On n'y songe point assez quand on blâme ou qu'on raille Abner. Pourquoi ce brave soldat, ce très honnête homme, ressemble-l-il ici à un naïf, là à un complice? Respectueux des pouvoirs établis, dont ce n'est pas son affaire de rechercher et de juger les origines, il est décidé à faire jusqu'au bout ce qu'il croit son devoir envers Athalie, et Athalie, à travers les défiances que lui suggèrent les rivaux d' Abner, lui rend justice :

Je sais que, dès l'enfance élevé dans les armes, Abner a le cœur noble et qu"il rend à la fois Ce qu'il doit à son Dieu, ce qu'il doit à ses rois.

Oui, Abner essaye de servir « à la fois » le trône et l'autel, car le trait dominant de son caractère, c'est l'esprit de conciliation. Par malheur, le trône et l'autel sont ici inconciliables, et le trop conciliant Abner s"épuise en vains efforts pour garder unis en son âme deux sentiments contradictoires, le respect pour Athalie, qui adore Baal, et le respect pour le vrai Dieu, dont Athalie est l'ennemie implacable. Il gémit de ne pouvoir associer aussi étroitement qu'il voudrait ces deux cultes, le culte de la force, cher à son cœur de soldat, le culte de la foi, cher à son âme d'Israélite. L'injustice l'irrite « en secret », et son « oisive vertu » nous paraît lâche, ainsi qu'elle paraît à Joad. On sourit des questions découragées dont il poursuit Joad dédaigneux et confiant.

Hé 1 que puis-je au milieu de ce peuple abattu ?... :Mais où sont ces honneurs à David tant promis'?...

Là-dessus, on n'a point de peine à montrer combien la foi de Joad est plus haute et plus pure ; c'est la foi absolue, ardente, inflexible, opposée à la foi molle, hésitante, trop facilement tolérante, d'un honnête homme selon le monde. Et certes, à quelque point de vue qu'on se place, la supériorité morale de Joad reste écrasante : il n'est pas seulement plus énergique

dans sa foi, plus constamment viril dans sa conduite ; il a aussi Fintelligence plus large, plus clairvoyante, plus avisée. Observons pourtant quii Joad a des raisons positives d'espérer, alors que pour désespérer Abner a des raisons trop sérieuses. Humainement, tout semble bien perdu. Joad sait que tout sera bientôt sauvé ; mais Abner ne le sait pas, et il ne croit pas s'avancer bien loin en promettant, à tout basard, de se ranger du côté du vrai roi, si, par impossible, il ressuscite, pour ainsi dire, d'entre les morts :

ABNER

Ah ! si dans sa fureur elle s'était trompée,

Si du sang de nos rois quelque goutte échappée...

JOAD

Eh bien ! que feriez-vous ?

ABNER

O jour heureux pour moi !

De quelle ardeur j'irais reconnaître mon roi ! Doutez-vous qu'à ses pieds nos tribus empressées... Mais pourquoi me flalter de ces vaines pensées?

De cette sorte d'engagement pris au début du premier acte rapprochez la conduite d'Abner au cinquième, et vous la jugerez logique.

Làrhe Abner, dans quel piège as-tu conduit mes pas ?

ABNER

Reine, Dieu m'est témoin...

ATHAI.IE.

Laisse là ton Dieu, traître, Et venge-moi.

ABNER, se jetant aux pieih ilc Joan.

Sur qui ? sur Joas ! sur mon maître !

Le miracle jugé impossible s'est produit. Ce miracle absout Abner, sinon aux yeux d'Âthaiie, qui ne peut le comprendre et doit le mépriser, du moins aux yeux du spectateur, qui ne s'en tient pas aux apparences. Oui, Abner est victime, d'abord de son caractère incertain (et c'est là qu'est sa faiblesse morale), puis de son ingénuité trop crédule, qui fait de lui un instrument docile entre les mains du politique Joad, et le compromet dans une conspiration dont il est le complice d'autant plus utile qu'il n'en soupçonne même pas l'existence (et c'est

là qu'est sa faiblesse intellectuelle); enfin et surtout peut-être, il est la victime d'une sorte de fatalité inéluctable, car il n'avait consenti à servir Athalie que parce qu'il croyait tous ses princes morts, et dès qu'il sait qu'un d'entre eux survit, il ne peut plus la servir ; mais, d'autre part, il ne peut l'abandonner sans paraître ce qu'il n'est pas, un traître. La situation est ici plus forte que l'homme : c'est Dieu qui mène les événements, et ce sont les événements qui mènent Abner. Dégagez-le de cette situation fausse dont il est le prisonnier, vous ne trouverez plus qu'un homme de sens et de cœur, point si lâche, puisqu'il ose défendre, avec une chaleureuse franchise, la conduite de Joad devant Athalie courroucée. Si, prudent avant tout, moins belliqueux soldat que n'est le grand prêtre, il conseille à Joad de ne point tenter l'impossible et de céder au plus fort, il est prêt à faire bon marché de sa propre vie :

Eh l)ien, trouvez-moi donc quelque arme, quelque épée, El qu'aux portos du temple, où l'ennemi m'attend, Abner puisse du moins mourir en combattant.

Pour le voir tel qu'il est, il faut le prendre, non pas aux moments difficiles où des consciences plus fermes que la sienne seraient troublées, mais à ceux où il laisse voir sa vraie nature, toujours probe, parfois courageuse. Il ne craint pas de se faire un ennemi de Mathan, quoiqu'il le sache ennemi redoutable.

Eh quoi, Mathan ! d'un prêtre est-ce là le langage ? Moi, nourri dans la guerre aux horreurs du carnage. D.'S vengeances des rois ministre rigoureux, C'est moi qui prête ici ma voix au malheureux ! Et vous, qui lui devez des entrailles de père, Vous, ministre de paix dans les temps de colèro, Couvrant d'un zèle faux votre ressentiment, Le sang à votre gré coule trop lentement !

C'est la comparaison avec Joad qui le fait sembler si médiocre; mais la comparaison avec Mathan met en lumière ses qualités d'honneur chevaleresque, de désintéressement, de dévouement, inséparables d'ailleurs de certaines faiblesses honnêtes. Ainsi la comparaison entre Burrhus et Psarcisse fait ressortir à la fois la valeur morale et l'insuffisance politique de Burrhus, dont pourtant l'autorité sur Néron semble devoir être mieux assise que celle d'Abner sur Athalie. D'autre part, Narcisse est plus souple et moins hautain que Mathan. C'est toutefois un habile conseiller, le renégat hypocrite dont Abner trace le por

trait flans la première scène du premier acte, et qui près d'A- Ihalie emploie tous les tons, joue tous les rôles, étudiant et ilallant toutes ^es passions; c'est justement par cette dextérité dans la flatterie que lui-même explique sa fortune rapide.

J'approchai par degrés de l'oreille des rois, Et bientôt en oracle on érigea ma voix. J'étudiai leur cœur, je flattai leurs caprices; Je leur semai de fleurs les bords des précipices : Près de leurs liassions rien ne me fut sacré; De mesure et de poids je changeais à leur gré. Autant que de Joad l'inflexible rudesse De leur superbe oreille offensait la mollesse, Autant je les charmais par ma dextérité, Dérobant à leurs yeux la triste vérité, Prêtant à leur fureur des couleurs favorables, Et prodigue surtout du sang des misérables.

Toutefois, il est moins adroit qu'on ne le croit et qu'il ne se croit lui-même. Narcisse, aussi ambitieux, mais d'autre façon, n'a qu'un but : conquérir l'influence et la richesse dont plus d'un affranchi a joui sous l'Empire. A l'ambition de Mathan se mêle une rancune personnelle, qui l'alfaiblit. La passion de la vengeance est tragique, mais elle découvre toujours par quelque endroit celui qui s'y abandonne. Il est rare qu'elle permette de garder le sang-froid nécessaire aux desseins suivis. Le hasard d'une parole ou d'une rencontre, la vue de l'homme que l'on hait, en surexcitant l'idée fixe, en lâchant la bride au ressentiment, suffit à faire perdre le fruit d'une longue politique. « Plus méchant qu'Athalie », Mathan voit aussi plus clairement ce qu'il veut et où il va. Lentement il mine l'influence d'Abner, assuré que, cette influence une fois abattue, rien n'arrêtera plus la ruine de ce temple odieux qui importune ses regards. C'est dans ce temple qu'il a servi jadis le vrai Dieu ; c'est là qu'il a disputé vainement à Joad le pontificat suprême ; c'est de là qu'il est sorti, le cœur gros de haine et d'ambition déçue, pour renier une foi désormais inutile à sa fortune, pour briguer la prêtrise de Baal, ceindre la tiare, et marcher l'égal de son rival exécré. C'est l'orgueil blessé, un orgueil monstrueux, féroce, qui exaspère sa jalousie, et qui lui fait poursuivre non seulement la perte de Joad, à qui il ne pardonne pas d'avoir été jugé supérieur à Mathan, mais l'anéantissement du Dieu qu'il a quitté. 11 y a quelque chose de mesquin dans cette haine personnelle qui s'en prend à un seul homme; mais il va quelque chose de moins bas dans la haine du renégat qui s'en prend

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à Dieu. Orgueil et hypocrisie, voilà tout Mathan : l'orgueil est le principe, l'hypocrisie est le moyen. 11 y a en cet apostat du Satan et du Tartulfe. Mais pour renverser tout cet édilice laborieusement constiuit, que faut-il? Un regard indigné, une apostrophe foudroyante de Joad. Tout à l'heure, Mathan était un diplomate patelin, qui essuyait benoîtement les injurieux dédains de Zacharie, et qui, par toutes sortes de détours artificieux, de flatteries félines, s'efïorçait de donner le change à Josabeth. Joad paraît; sa grande voix se fait entendre; il suffit : hors de lui, Mathan ne répond que par quelques mots entrecoupés, quelques menaces incertaines; il fuit et ne sait même pas où fuir; il faut que son confident iXabal remette dans le vrai chemin ce pontife arrogant, cet ambassadeur imperturbable, qui en une minute , sous l'action d'une mystérieuse épouvante, semble avoir perdu l'usage de ses sens, comme le criminel antique sous le fouet des Furies.

Ce Nabal est un des rares confidents qui vivent au théâtre. Son rôle n'est pas celui d'un complaisant écho; son caractère est distinct de celui de son maître. 11 est ironique et sceptique. C'est lui qui, par ses questions libres et qui sont d'un égal plutôt que d'un subordonné, provoque le couplet célèbre où Mathan nous dévoile son âme tout entière :

Qui peut vous inspirer une haine si forte? Est-ce que de Baal le zèle vous transporte? Pour moi, vous le savez, descendu d'Ismaul, Je ne sers ni Baal ni le Dieu d'Israël.

Ami, peux-tu penser que d'un zèle frivole Je me laisse aveugler pour une vaine idole. Pour un fragile bois que, malgré mon secours, Les vers sur son autel consument tous les jours? Né ministre du Dieu qu'en ce temple on adore. Peut-être que Mathan le servirait encore, Si l'amour des grandeurs, la soif de commander, Avec son joug étroit pouvaient s'accommoder.

Après avoir rappelé la rivalité qui s'éleva entre Joad et lui, son échec, son apostasie, sa fortune nouvelle, Mathan met une insistance peut-être excessive à nous faire pénétrer dans les moindres replis de sa conscience inquiète :

Toutefois, je l'avoue, en ce comble de gloire, Du Dieu que j'ai quitté l'importune mémoire

Jetto encore en mon âme un reste de terreur; Et c'est ce qui redouble et nourrit ma fureur. Heui^'ux si, sur son temple achevant ma vengeance, Je puis convaincre enfin sa haine d'impuissance, Et parmi les débris, le ravage et les morts, A force d'attentats perdre tous mes remords !

Là -dessus, une question se pose, qui relève autant de la psycholoj^ie que de l'art dramatique (mais sont-ce deux choses différentes?). Est-il naturel, humainement, est-il dramatiquement vraisemblable qu'un traître nous fasse avec cette complaisance les honneurs de son àjne criminelle? Le cynisme même a sa mesure; n'est-elle pas ici dépassée? Qu'on nous entende bien : le cynisme dans la pensée et dans l'expression de la pensée, étant dans la nature, peut être dans le drame, liien n'est plus abominable, par exemple, que les maximes professées, au second acte, par Mathan; c'est un mélange d'hypocrisie religieuse faite pour émouvoir la superstitieuse Athalie, et d'immoralité politique faite pour séduire un tyran sans scrupules.

Est-ce aux rois à garder cette lente justice? Leur sûreté souvent dépend d'un prompt supplice. N'allons point les gêner d'un soin embarrassant : Dès qu'on leur est suspect, on n'est plus innocent.

Pholin dans Pompée, Narcisse dans Britannicus, Aman dans Esther, parlent ainsi et sans invraisemblance. Narcisse, pourtant, d'un naturel si aisé dans la scélératesse, se trahit une fois, lorsqu'il s'écrie, dans un monologue, il est vrai : « Pour nous rendre heureux, perdons les misérables! « Aman se fait sans nécessité un peu bien noir devant son confident Hydaspe. Mais ne faisons pas à Mathan l'injure dé lui comparer Aman.

Combien Mathan est plus terrible et plus implacable jusqu'au bout! « Étincelantde rage », il presse Athalie de donner le signal du combat, ou plutôt du massacre, et il meurt égorgé par le peuple, mais sans implorer de pardon. Combien il est plus politique aussi, plus clairvoyant (dès le second acte on voit qu'il a presque deviné le secret de Joad), plus suivi dans ses desseins, moins puéril et plus concentré dans ses rancunes ! A ne considérer Athalie que comme le drame tout humain d'une conspiration double, conspiration de Joad contre Athalie, et de Mathan contre Joad, le grand prêtre de Baal n'est pas un conspirateur trop indigne de se mesurer avec le grand prêtre de Jéhovah. C'est précisément pour cela que, sans adopter tout à

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fait les critiques de Fontenelle dans ses Rrflexions sur la politique et de Ja Motte dans son Second Discours sur la tragédie, on voudrait à ce conspirateur modèle plus de discrétion. Mais quoi! il y perdrait peut-être. Cet habile conspirateur, ne l'oublions pas, est un renéjKat haineux, que sa haine aveugle. C'est aussi un orgueilleux de la grande espèce, un orgueilleux cynique et (jui a comme plus d'un l'ostentation naïve, la fanfaronnade de sa scéléialesse. Kn quelques coups de ciseau, Racine l'a dressé devant nous. Adniirons-le dans sa grandeur fruste ; mais qu'il nous soit permis de garder nos préférences secrètes pour le caractère plus nuancé, nioi'ns imposant, mais plus curieusement étudié, plus commun de tout temps, du faible et candide Abner, honnête homme aux élans généreux et aux défaillances trop humaines.

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