C. de Litt. — UACXNE {Andromaque
2 COUUS DE LITTERATURE
ment mal posée par ceux qui admirent en Racine un tragique grec ressuscité en plein xvii" siècle, et par ceux qui ne voient dans la plupart de ses personnages, suivant l'expression de VoUaire, que « des courtisans français ». — « On blâme Racine, dit M. Taine, d'avoir peint sous des noms anciens des courtisans de Louis XIV. C'est là justement son mérite. « Ce ne serait point son mérite pourtant si le contraste était trop sensible entre des sujets antiques et l'esprit tout moderne dans lequel on les traiterait. Il est certain qu'au lieu d'essayer de reproduire, dans un vain pastiche, l'antiquité telle absolument qu'elle fut, le vrai poète ne doit perdre jamais des yeux la réalité vivante, s'il veut faire vivre ses personnages. Mais s'ensuit-il qu'il doive peindre ses personnages absolument modernes, et que Racine ait fait ainsi ?
Racine n'est et ne saurait être ni tout à fait Grec ni tout à fait Français dans une tragédie telle quAiîdromaque. Il s'est pénétré de l'antiquité grecque sous la direction de ses maîtres de Port-Royal; mais il vient de faire jouer Alexandre, qui est fort éloigné de la pureté allique. Pendant les années encore récentes d'une jeunesse à la fois studieuse et mondaine, il a lu, nous le savons, il a annoté, commenté Homère, les tragiques grecs, d'autres encore; mais Andromaque doit beaucoup plus à Virgile qu'à Euripide; Brilannicus et Bérénice sont tirés de Tacite; Bajazet est pris à l'histoire des Turcs. Il faut aller assez loin dans la carrière dramatique de Racine pour rencontrer une pièce incontestablement inspirée des Grecs. Mais il avait d'eux, même dans les pièces qu'il ne leur devait pas, le sentiment exquis de la mesure, de l'unité et de la simplicité harmonieuses.
Comment veut-on quelle ne soit pas moderne par certains côtés, celle pièce qui, représentée d'abord devant la cour, reçut d'elle le plus chaleureux accueil, cette pièce qui était dédiée à Madame? Racine nous apprend lui-même, dans sa dédicace, que Madame a daigné prendre soin de la conduite de sa tragédie, et lui prêter quelques-unes de ses lumières pour y ajouter de nouveaux ornements. Faisons la part de Texagéralion flatteuse, il n'en restera pas moins que Madame et la cour reconnurent quelque chose d'elles-mêmes dans Andromaque, et en l'applaudissant applaudirent en quelque sorte leur façon de sentir et de parler. Elles pouvaient croire à ce moment qu'un poète leur était né, fait à souhait pour être leur lidèle interprète. Mais elles le diminuaient en le louant de ce seul mérite, car elles ne voyaient en son premier chef-d'œuvre que
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la vérité relative au temps, et ne voyaient pas la vérité absolue, qui est de tous les temps. Dans toute œuvre de Racine, à plus forte raison dans celte œuvre de jeunesse, il faut distinguer la passion, qui est le fond durable de son drame, et l'expression de la passion, qui en est la forme passagère. Ce qui fait la faiblesse d'Alexandre, c'est que la passion et l'expression de la passion tout ensemble y sont fausses; ce qui fait la beauté (ï Andromaque, c'est que si l'expression des passions a vieilli, les passions en elles-mêmes sont restées vraies. Racine s'y montre encore esclave de la mode, mais il ne l'est plus que dans le détail du style ou dans quelques scènes épisodiques. Jamais ces traces du goût contemporain ne s'elfaceront complètement de ses œuvres profanes : dans les plus fortes, on sera surpris, après un élan de passion vraie, de rencontrer un madrigal. Qu'importe! IN'ous écartons l'expression démodée, et nous ne retenons que le sentiment toujours jeune, qui n'est ni antique ni moderne, parce qu'il est général et bumain.
C'est à l'école des anciens que Racine a d'abord étudié l'homme ; c'est dans la société française qu'il l'a ensuite observé. De là ces personnages qui semblent tantôt des héros d'Homère, tantôt des gentilshommes de Versailles, sans qu'on puisse découvrir, comme dirait Montaigne, l'étroite couture qui unit en eux le personnage des temps héroïques au personnage des temps civilisés, et sans qu'on s'inquiète, d'ailleurs, de la chercher, car tous, plus ou moins Grecs, plus ou moins Français, sont toujours des hommes.
Les sources grecques : Homère. — ^ue Racine n'a pris à Homère que certains traits, mais qu'il a compris l'Andromaquc d'Homère.
Un abîme semble séparer les épopées homériques des tragédies raciniennes ; mais Racine est un des rares écrivains du xvu'' siècle qui aient ressaisi le sentiment de la simplicité antique. A Uzès, il annotait Vlliude, et s'arrêtait avec une admiralion particulière à ce chant IV, où Hector fait ses adieux à sa femme Andromaque qu'il ne doit plus revoir. Ce qui le frappe, c'est le caractère de cet amour conjugal, si différent de l'amour d'Hélène pour Paris. Andromaque est une épouse mo-
desle, aimante, réservée, dévouée à un mari qui lui lient lieu de toute une famille disparue. Son affection pour lui est mêlée (le respect : « Elle était, écrit Racine après Eustatlie, possédée par Hector, à la difféi'ence d'Hélène, dont Paris dépend. » L'entretien d'Hecloret d'Andromaque lui semble d'autant plus trajL'ique qu'il se passe à la porte de cette ville par où Hector va sortir pour ne plus rentrer. Çà et là quelques notes brèves ressemblent à des cris d'admiration écbappés au lecteur. « Imape admirable : silence et sourire d'Hector... Entretien divin d'iloctor et d'Andromaque... Tableau divin... Artifice admirable d'Homère d'avoir mêlé le rire, les larmes, la ^'ravité, la lendiesse, le courape, la crainte, et tout ce qui peut loucher. » Dans sa tragédie, Andromaque ne sera plus à la fois l'épouse et la mère qui sourit en pleurant; mais la veuve d'Hector n'aura pas oublié ses dernières paroles :
llélas ! je m'en souviens : le jour que son courage Lui fit chercher Achille, ou plu lot le trépas, 11 demanda son fils, et le prit dans ses bras : « Chère éi)Ouse, dit-il en essuyant mes larmiîs, J'ignore quel succès le sort garde à mes armes ; Je te laisse mon fils pour gage de ma foi : S'il me perd, je prétends qu'il me retrouve en toi. Si d'un heureux hymen la mémoire t'est chère, Montre au fils à quel point tu chérissais le père. »
Homère nous fait revoir Andromaque au chant XXII, où elle pleure la mort de son époux tué par Achille, et au chant XXIV, où elle se lamente sur son cadavre. 11 y a non seulement dil'éloquence, mais de la délicatesse dans les premières piainles que lui arrache sa douleur récente : « De Ion lit de mort tu ne m'auras pas tendu la main; tu ne m'auras pas dit quelque; sage parole dont je puisse me souvenir sans cesse, les jours et> les nuits, en versant des pleurs. » Au dernier chant de ri//fl'/t%| son désespoir n'est pas moins poignant, et Racine en sent vivt ment toute l'amertume. « Paroles divines d'Andromaque sur le' corps d'Hector. Tout cela marque la jeunesse de l'un et de l'autre ; la séparation en est plus douloureuse. » C'est qu'elle ne pleure pas seulement sur Hector, mais sur elle-même, maisi sur son fils. Hector n'est plus là pour les protéger; Andromaque sera donc captive, Astyanax n'atteindra pas l'âge d'homme, les Grecs irrités le feront périr : « H y a tant dé Grecs qui ont mordu la poussière sous les coups d'Hector! cari ton père était redoutable dans les combats. » C'est ainsi que/
bien des siècles avant Racine, la fierté conjugale se mêle déjà dans ce caractère à l'amour maternel, car il n'est pas exact de dire, avec Chateaubriand, que TAndromaque de Y Iliade est « plus épouse que mère ». Saint-Marc Girardin a montré comment ces deux sentiments s'unissent en elle.
Dans Homère, Andromaque est le type de l'amour conjugal et de l'amour maternel ; c'est l'épouse et la mère telle que l'antiquité la concevait : modeste, cachée, fidèle au toit domestique et aux travaux de son sexe, aimant son mari avec un admiraljle mélange d'ardeur et de respect, et son fils avec une tendresse profonde et douce, mêlée, dans Andromaque, de je ne sais quels tristes pressentiments trop tôt justifiés... Bans la scène des adieux, l'amour maternel d'Andiomaque se montre déjà d'une manière touchante, quoique l'amour conjugal domine encore, comme il le doit. Mais quand son époux est mort, quand son cadavre, racheté par Priam, rentre dans Troie, écoutez les lamentations d'Andromaque, et voyez comme les malheurs qu'elle pressent pour son fils lui rendent plus affreuse encore la perte de son Hector, comme enfin l'amour maternel se mêle naturellement à sa douleur de veuve et la domine à son tour.
Toutefois, si Andromaque, dans Yïïiade, est mère en même temps qu'épouse, c'est la physionomie de l'épouse qui attire et retient surtout notre attention émue, et c'est surtout de l'épouse homérique que Racine s'est souvenu.
EaiiMpîde. — I^a mère et l'épouse dans les c Troyensies ». — La nière dans « Aiidponiaque ». — Oreste dans liîsripâde.
De même que Racine a pris à Homère quelques traits de l'épouse, de même, dit-on, il a pris à Euripide quelques traits de la mère. Vues de près, les choses ne sont point si simples. Homère, on vient de s'en convaincre, n'a pas oublié la mère, et Euripide laisse entrevoir aussi l'épouse. A cet égard il est nécessaire de distinguer entre les Troyennes et V Andromaque d'Euripide.
Les Troyennes et Andromaque marquent deux époques différentes dans la vie de l'épouse d'Hector. Dans la premiéi^e tragédie, qui est, comme on l'a dit, plutôt un tableau tragique qu'un drame, et qui a pour dénouement l'écroulement de Troie dans les llammes, Hécube, veuve de Priam, est au premier plan; Andromaque n"apparaît qu'au second, et n'est que l'héroïne d'un épisode. On l'entraîne chez Pyrrhus, dont elle va être l'es-
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<'lave; en vain elle appfllo à son socours Hoclor qui n'est plus. VAÏe nous touche assez peu d'abord, car elle raisonne et déclame, ainsi que la pluf)art des persoiinapes d'Kuripide. Le souvenir attendri qu'elle garde du foyer d'Hector est pâté par la complaisance avec laquelle elle énunière ses vertus domestiques et définit les devoirs modestes, le rôle silencieux et dévoué de la l'emme vis-à-vis de son mari. Le désespoir de la captive est exaspéré par l'orgueil de la veuve d'Hector. Plus touchante est la mère, lorsqu'on vient lui annoncer que les Grecs ont décidé de précipiter son fils du haut des tours. Mais ici encore les souvenirs de l'épouse se mêlent aux plaintes de la mère.
O cher onfant si tondreinent aimi^, tu vas mourir d'une main ennomie, sijiiiré de ta mallicureuse mère. C'est la noblesse de ton père qui cause ta perli' . :i|)rès avoit lait le salut de tant d'autres ; la vertu paternelle ne t'a point ('■[<'■ secourable... O mon enfant, tu pleures? As-tu le sentiment do tes maux .' l'Durquoi me saisir avec les mains et l'attacher à ma robe comme un jeuii' <iiseau réfugié sous mon aile? Hector ne viendra pas, armé de sa glorieusi' lance ; il ne sortira pas des entrailles de la terre pour le défendre.
Sa dernière prière est qu'on dépose dans le bouclier d'airain d'Hector le corps sanglant de son lils. Au contraire, dans Anilromnquc, Euripide semble, comme le remarque Saint-Mair (iirardin, avoir voulu Ater à son héroïne tout ce qui était él langer au sentiment de l'amour maternel, aOn qu'elle w' icprésenlàt plus que ce sentiment, et qu'elle en fiît le plus pur et le plus parfait modèle. Nous ne sommes plus, comme dans les Troijennes, au lendemain de la prise de Troie. Si le souvenir <l' Hector ne s'est pas effacé dans l'àme d'Andromaque (ici encore elle l'invoque dans le péril'), ce n'est plus le fils d'Hector qu'elle défend. Captive, elle a subi la loi de l'esclavage, et a eu de Pyrrhus un fils, Molossus, qu'Hermione, femme de Pyrrhus, veut faire périr. Parlant de la jalousie et des emportements de celle-ci. Racine écrit, dans sa seconde préface :
c'est presque la seule chose que j'emprunte ici de cet auteur. Car, quoique ma tragédie porte le même nom que la sienne, le sujet en est pourtant bien différent. Andromaque dans Èuriiiide craint pour la \ie de Molossus, qui est un fils qu'elle a eu de Pyrrhus, et qu'Hermione veut faire mourfr avec sa mère. Mais ici il ne s'agit point de Molossus. Andromaque ne connaît point d'autre mari qu'Hector, ni d'autre fils qu'Astyanax. J'ai cru en cela me conformer à l'idée que nous avons maintenant de celte princesse. La plupart de ceux qui ont entendu parler d'Andromaque ne la connaissent guère que pour
1. « 0 mon é|ioux, mon époux, si j'avais pour me défendre ton bras et ta lance, ô fils de Priam ! » Je me sers de la traduction Pessonneaus.
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la veuve d'Hector et pour la mère d'Astyanax. On ne croit point qu'elle doive aimer ni un autre mari ni un autre fils ; et je doute que les larmes d'Andromaque eussent fait sur l'esprit de mes spectateurs l'impression qu'elles y ont faite, si elles avaient coulé pour un autre fils que celui qu'elle avait d'Hector.
Ainsi tout diffère, et l'action, et les caractères, et le ton. La pièce d'Euripide est une sorte de plaidoyer en faveur de la monogamie. Dès le début, Andromaque expose, sans ombre d'émotion, la situation pénible qui lui est faite. Sans doute elle déplore ses malheurs; mais, si la vie lui est à charge, c'est parce qu'elle a été reine et qu'elle est captive. Elle ne rougit point d'avoir subi l'amour du vainqueur : n'est-ce point une loi nécessaire, qui s'impose aux captifs? Rien de plus simple que ce caractère, rien de plus simple aussi que l'action qui s"engage : il s'agit de sauver le petit Molossus, que menacent Hermione et le père d'Hermione, Ménélas. Ici, point de combat entre l'amour maternel et l'amour conjugal, puisque Molossus est le fils, non d'un époux, mais d'un maitre; point de cruelles hésitations ni de mélancolie. L'Andromaque d'Euripide n'a ni la douceur triste ni la grâce modeste de l'Andromaque racinienne. Elle brave en face sa rivale, et à l'injure oppose l'ironie.