HERMIONE
Pour toi, qui n'es qu'une esclave adjugée au vainqueur, tu prétends me chasser et prendre possession de ce palais ; par tes maléfices, tu me rends odieuse à mon épou.x...
Si ton époux te hait, ce n'est point à cause de mes sortilèges, mais parce que tu n'es pas d'un commerce agréable.
C'est Sarah jalouse d'Agar; c'est une scène de ménage des patriarches et des héros, ou une scène de sérail; c'est une rivalité d'autorité plutôt qu'une jalousie d'amour, car Hermione aime moins Pyrrhus qu'elle ne déteste Andromaquesa rivale'. Elle dit bien : « L'amour n'est-il pas partout le bien suprême pour les femmes?» et nous entrevoyons l'Hermione passionnée de Racine. Mais ce n'est qu'un éclair : sa jalousie vient moins de sa passion, dont elle ne parle pas, que de son orgueil. Elle est fière, non seulement de son titre d'épouse légitime, mais de la dot considérable qu'elle a apportée, qui lui donne, dit-elle, u le droit de parler haut ». Mais elle est stérile, et Andromaque a un fils ; il faut donc que ce fils périsse.
1. Saint-Marc-Girardin, Coins de litU'rature dramatique, I, 14, et notice sur Andromaque dans l'édition Garnier.
Andromaque et Molossus sont sauvés par l'intervention du vieux Pelée. Dès lors s'ouvre une action nouvelle, qui a pour sujet le meurtre de Pyrrhus. Abandonnée par son père Ménélas, Hermione redoute le coun^oux de son mari, qui n'a point paru, et ne paraîtra point, car elle le fait assassiner par Oreste. Oreste n'a point d'amour pour Hermione, et point de haine bien vive contre Pyrrhus. Seulement il se souvient que Ménélas lui a autrefois promis la main d'Hermioac, qu'il a manqué à sa parole, que Pyrrlius a refusé insolemment de la lui céder. Froidement, Hermione arme la main de ce prétendant qu'elle n'aime pas, coiitie son mari, qu'elle n'aime pas davantage. Comment pourrail-clle nous émouvoir, cette seconde action dont le point de départ est si peu intéressant et dont le dénouement est si prompt? Bientôt le cadavre de Pyrrhus est apporté à son aïeul Pelée. Thétis apparaît au vieillard, le console et lui annonce qu'Andromaque épousera le Troyen Hélénus. On ne dit point ce que devient Hermione, mais Pelée dégage la inoialilé de la pièce : « Ne recherchez jamais la main d'une méciiante femme, dùl-elle apporter une riclie dot. »
Racine a tout vivifié en introduisant partout la passion, on plutôt en doublant chaque passion simple d'une autre passion qui la complique. Il prolongela vie d'Astyanax pour qu'Andromaque ne soit pas seulement épouse, mais aussi mère, et qu'à la tendresse pour le fils s'unisse étroitement la fidélité au souvenir du père ; puis il met en contlit ces deux sentiments qui semblent inséparables, et il en tire tout l'intérêt de son drame. H prête à Hermione, non plus la basse jalousie d'une maîtresse ■de maison dont une esclave rivale amoindrit l'autorité, mais la jalousie émouvante d'une femme qui aime et qui souffre. Entre ces deux femmes, ainsi relevées, il fait vivre Pyrrhus, lui donne une àme mobile et passionnée. A son tour, Oreste n'est plus le voyageur qui, par hasard, en passant, s'informe des nouvelles d'Hermione; c'est un amant dédaigné, désespéré, instrument passif entre les mains de celle qu'd aime. On dit que Racine a emprunté à Euripide l'idée première de la rivalité d'Oreste et de Pyrrhus ; mais quelle dilférence entre son Oreste j et son Pyrrhus, d'une part, et d'autre part l'Oreste et le Pyr- , rhus d'Euripide, l'un assassin de sang-froid, l'autre victime [ ignorée, dont personne ne connaît le caractère, dont le raeur-i tre n'émeut personne ! Il est vrai que, pour le caractère d'Oreste,! il doit beaucoup, nous le verrons, à d'autres pièces d'Euripide,^ Mais il nous suffit de constater ici que V Andromaque grecque
ANDROMACUE 9
et VAndromaque française, malgré la similitude des titres, n'ont rien ou presque rien de commun.
L,eis sourires latines. — Racine doât à VirgiSe ce qu'il y a de lueillcui* daBi»« » Audi-02Maqne ».
Avec Virgile tout change, et ce n'est pas à tort qu'on a rapproché souvent de l'auteur d'And^'omague l'auteur de ['Enéide. Chateaubriand insiste sur cette comparaison dans son Génie du christianisme. 11 ne s'aperçoit pas qu'elle va directement contre sa thèse, qui est de montrer Racine partout chrétien, même ou plutôt surtout quand il imite. Si Racine est chrétien dans Andromnque, c'est que Virgile l'est déjà. On pourrait tout concilier, sans doute, par les vers de V. Hugo dans les Voix inlêrieures :
Dans Virgile parfois, dieu tout près d'être un ange, l^e vers porte à sa cime une lueur étrange. C'est que, rêvant déjà ce qu'à présent on sait, 11 chantait presque à l'heure où Jésus vagissait; C'est qu'à son insu même il est une des ùmes Que l'Orient lointain teignait de vagues flammes ; C'est qu'il est un des cœurs que déjà, sous les cieux. Dorait le jour naissant du Christ mystérieux.
Mais, enfin, Virgile n'est chrétien que par une sorte de divination obscure de certaines délicatesses morales qu'une inspiration nouvelle va faire éclore, et, avant d'être chrétien, Racine €st virgilien. Sa préface s'ouvre par le passage du troisième livre de ÏÉnéide où Virgile raconte qu'Énée fugitif, côtoyant les rivages d'Epire, apprend qu'Andromaque, après la mort de Pyrrhus, son maître et son époux, a épousé un fils de Priam, Hélénus, qui règne en ce pays, et où il entend d'elle-même le récit de ses malheurs. Il la rencontre au moment où, moins oublieuse que jamais de son époux, elle invoque les mânes de son Hector et leur offre des présents funèbres. Autour d'elle, ^%r un pieux artifice, tout rappelle Troie : la porte par laquelle 'Hector est sorti, le Simoïs près duquel il est tombé; tout entretient des souvenirs sacrés. Éperdue à la vue d'Énée, en qui elle croit voir une ombre échappée aux enfers, elle ne retrouve la parole que pour lui demander où est son Hector : Eeclor ubi
est? Ses larmes louchent Enée; il l'interro^'e doucement : esli.'lle encore TAndronuique d'Hector ? est-elle l'épouse de Pyrrhus .'
Elle baissa les yeux et dit d'une voix faible : « Heureuse entre toutes la vierge, fille de Priam (Polyxcne , qui, sur le tombeau d'un ennemi, sous le* remparts élevés de Troie, fut condamnée à mourir! Elle n'a point subi l'arrêt ilu sort ; cajUive, elle n'est point entrée dans le lit d'un vainqueur devenu son mai Ire.
Ce qu'elle ajoute à, ces paroles est d'un moindre intérêt : son tyran, Pyrrhus, l'a bientôt dédaignée pour Hermione, et Oreste, épris d'Ilcrmione, a tué Pyrrhus. On le voit, si la rivahté d'Andromaque et d'ilermione n'est qu'en germe dans Virgile, la rivalité d'Oreste et de Pyrrhus y est nettement indiquée. Oreste aime, ici, avec passion, avec fureur {magno inflammalus amore), la fiancée qui lui a été ravie, et Virgile unit déjà aux transports de sa passion les égarements de son délire {sceleritm furlis agitalus). Mais tout s'elFace devant la touchante pudeur <l la rougeur modeste de l'Andromaque virgilienne. L'Andromaque d'Kuripide ne songe point à baisser les yeux : le brutal amour de Pyrrhus lui crée une situation moins humiliée qui' celle des autres captives, et, loin d'avoir honte de sa situation, elle cherche à s'y maintenir en face d'Hermione menaçanti'. Le sentiment et l'accent sont donc tout nouveaux chez Virgilf. Mais, en l'imitant. Racine, ne nous y trompons pas, y a nii^ encore du sien, et il semble que, dans sa préface, il exagère li modestie d'un jeune poète, ravi de pouvoir se mettre, derrièi' Virgile, à l'abri des critiques envieuses :
Voilà en pou de vers tout le sujet de celte tragédie. Voili lelieu de la scèiii', l'action qui s'y passe, les quatre principaux acteurs et même leurs caractère?, excepté celui d'Hermione, dont la jalousie et les emportements sontassez marqués dans \' Aiidroinaqitc d'Euripide.
Les emportements jaloux d'Hermione sont « assez marqués », sans doute, dans Euripide, mais non pas de la façon dont Racine les a marqués après lui, en les ennoblissant. Pour le suje' il n'est pas le même, puisque Pyrrhus, chez Virgile, n'hésiic plus entre Andromaque, dédaignée par lui, et Hermione triomphante. Quant aux caractères, peut-on soutenir que l'Andromaque de Virgile, naguère captive de Pyrrhus, aujourd'hui épouse d'Hélénus, son troisième mari, soit tout à l'ait la veuve d'Hector, la reine déchue, mais fière encore, que Pyrrhus respecte autant qu'il l'aime? IVon : ce que ce poète français a pris
au poète latin, c'est la délicatesse dans les nuances des sentiments, c'est l'exquise sensibilité, c'est le ton, ce que les I.atins appelaient color, une certaine grâce attendrie et voilée. C"est par là que les deux Andromaques sont sœurs, comme Hermione, à certains égards, est sœur de Didon.
Scnèque. — Racine lui a pris ce qu'il y a de nioîiis bon dans « AEtdroinaque ».
Sénèque, rhéteur brillant, déclamateur sentencieux, a été le mauvais génie de la tragédie française à sa naissance. On sait quelle pernicieuse influence il a exercée sur Corneille, porté, il est vrai, parnature, vers un sublime un peu tendu. Hacine, dont les qualités tout opposées allaient se révéler précisément d(i.ns Andromaque, avait commencé par imiter Corneille, et par conséquent Sénèque. Le sujet de sa première pièce, la Théhaïde, est un sujet à la Sénèque; on y remarquait plus de force que de goût. Plus faible de fond peut-être, Alexandre était aussi plus souple et facile dans la forme; mais le mauvais goût n'en avait pas disparu; même Andromaque, qui marque le début des chefs-d'œuvre, n'en est pas tout à fait exempte. On y découvre çà et là quelques souvenirs des Troyennes de Sénèque.
Aux Troyennes d'Euripide Sénèque a emprunté non seulement le titre, mais la duplicité d'action de sa pièce, consacrée par moitié au meurtre d'Astyanax, par moitié à la mort de Polyxéne, sacrifiée sur le tombeau d'Achille. Dans la pailie qui nous intéresse, l'amour maternel d'Andromaque est peint avec énergie, mais sans mesure. Assez habilement, cependant, Sénèque l'appuie sur l'amour conjugal. C'est son époux encore qu'Andromaque aime en son fils :
Voilà les traits de mon Hector! Voilà son air, sa démarche! Je crois
revoir ses mains vaillantes ; je reconnais sa noble et majeslueuse attitude, la
. rté de son front, et cette épaisse chevelure qui flottait sur ses épaules...
J'atteste les dieux, mon Hector, que dans mon lils c'est encore toi que
j'aime.
Il y a aussi quelques traits touchants dans les supplications qu'elle adresse à Ulysse, ravisseur de son fils :
Je tombe à tes genoux, L'iysso; je les presse de ces mains suppliantes qui
12 COUIIS DE LlTTERATl'HE
n'ont jamais embrassi» les penoux d'un maître... Craignez-vous que cet enfanr ne ranime les cendres de noire patrie? Ses faibles mains relèveront-elles noremparts? Ah ! c'en est fait de Troie, s'il no lui reste que cet espoir. îs'on, non, malheureux Troyens, notre ruine est trop complète pour que nous puissions désormais être un objet de crainte. Hector, dites-vous, nous enfle le cœur ; mais vous l'avez laissé gisant dans la poussière...
Que l'on compare pourtant ces plaintes diffuses qu'il faut écourler, avec l'imitation que iUicineen a faite. A la scène vde l'acte 1!, c'est dans la bouche de l^yrihus jaloux et irrité qu'il a placi les tendres paroles adressées par Andromaque au fils en qui revit Hector.
Sa misère l'aigi'it ; et, toujours plus farouche,
Cent fois le nom d'Hector est sorti de sa bouche.
Vainement à son fils j'assurais mon secours :
« C'est Hector, disait-elle en l'embrassant toujours.
Voilà ses yeux, sa bouche, et déjà son audace ;
C'(!St lui-même : c'est toi, cher époux, que j'embrasse. »
Eh ! quelle est sa pensée? attend-elle en ce jour
Que je lui laisse un fils pour nourrir son amour ?
Comme tout est abrégé, animé, dramatisé! Dans les scènes iv et VI de l'acte III, c'est aux pieds, non plus d'Ulj'sse (remplacé par Oreste chez Racine), mais d'Hermione et de Pyrrhus, qu'Andromaque va tomber, suppliante; et la profondeur de son humiliation communique à sa prière un accent plus poignant. Ailleurs (I, iv) elle détend son lils devant P^'rrhus par les mêmes arguments qu'elle emploie, chez Sénéque, vis-à-vis d'Ulysse. Mais que le mouvement est plus rapide ici et le ton plus amer 1
Leur haine pour Hector n'est pas encore éteinte : Ils redoutent son fils.
AXDROMAQDE.
Digne objet de leur crainte!
Un enfant malheureux, qui ne sait pas encor Que Pyrrhus est son maître, et qu'il est fils d'Hector !...
Non, vous n'espérez plus de nous revoir encor. Sacrés murs que n"a pu conserver mon Hector !
Au reste, l'Andromaque de Sénèque déclame et s'emporte. A Ulysse quelle brave elle dit, avec la farouche intrépidité d'un stoïcien : « Si tu veux effrayer Andromaque, menace-la de la >'ie! » Lorsque son fils a été précipité du haut des tours, au lieu de se l'enfermer dans un désespoir silencieux, elle presse
de questions le messager, et manifeste une avidilé au moins déplacée d'être informée des détails les plus circonstanciés du supplice, même, surtout, des plus horribles : « Retracez-nous le détail funeste de ce noir forfait. Une âme affliirée se complaît dans tout ce qui peut nourrir sa douleur. Parlez donc et n'omettez aucune circonstance. « Quant à Pyrrhus, sa férocité ne se dément pas, et il laisse Agamemnon plaider cette cause la de pitié, qui inspire au Pyrrhus de Racine, au premier acte, une si éloquente réponse à Oreste.
Pour être juste envers Sémèque, il faut reconnaître que le trait le plus critiqué dans Andromaque n'est pas pris à ses Troyemies. C'est Héliodore, cet écrivain grec de la décadence, dont Racine, élève de Port-Royal, lisait en cachette le roman de Théagène et Chariclée, qui est responsable du trop fameux vers
Brûlé de plus de feux que je n'en allumai.
11 est vrai qu'on attribue à ce même Héliodore l'idée première de la scène où Andromaque se jette aux pieds de sa rivale Hermione. C'est ainsi qu'avec une ingéniosité industrieuse, que le développement du talent personnel éclipsa de bonne heure, mais qui est très remarquable dans ses premières pièces, Racine utilisait tous les souvenirs de sa jeunesse studieuse. Mais il n'avait pas encore cette pleine maturité de goût qui sait choisir, et pourtant ces dernières traces de bel esprit vont s'efTaçant dans un ensemble de plus en plus harmonieux.
Vï
Comparaison entre le '< Pertliarîte » de Corneille et r (< Andromaque » de Racine.
Si l'on en croit Voltaire, Racine, en composant Andromaque, se serait aussi souvenu d'une pièce de Corneille, Pertharile {((io2), dont l'échec éclatant tint Corneille éloigné du théâtre pendant sept ans. Il suffira de jeter un coup d'œil sur cette pièce étrange pour jugr-r dans quelle mesure Racine en a pu tirer parti. Après avoir dépossédé son frère Gondeberf, Pertharite, roi des Lombards, époux de Rodelinde, a été détrôné à son tour par sa sœur Edûige, qui venge Gondebert morl, en armant contre Pertharite son fiancé, Grimoald, comte de Bénévent. Vainqueur,
1 i COURS DE LITTÉRATURE
Grimoald s'éprend de Rodelinde, la femme du vaincu, qui a disparu el que Ton croit mort. On conçoit les transports jaloux d'iùlijige, qui se heurte tantôt contre la fierté hautaine de sa rivale, tantôt contre l'insensibiHté volontiers menaçante de Grimoald. Rodelinde ne ressemble pas encore à Andromaque, bien que, comme Andromaque, elle garde le pieux souvenir de son époux :
Jn dois à sa tfiémoirc, h moi-même, à son fils. Ce que je dus aux nœuds gui nous avaient unis.
Mais Ediiige est déjà Hermione. Comme Ilermione, elle arme contre Grimoald, cet autre Pyrrhus, le duc de Turin, Garibalde, cet autre Oreste. Celui-ci, dailleurs, a moins d'illusions qu'Oreste et sait d'avance quelle récompense il doit attendre d'un zèle bientôt désavoué. Mais Ediiige le presse :
Pour gagner mon amour il faut servir ma haine.
Resté seul, Garibalde dévoile le fond de son âme tout égoïste: s'il est amoureux ou s'il feint de l'être, c'est par ambition : ce duc voudrait être roi. Par ses perfides conseils il essaye de faire descendre Grimoald à son niveau; mais Grimoald, généreux par nature comme Pyrrhus, les écarte avec une dédaigneuse magnanimité. Pour obtenir la main de Rodelinde il lui oli're de céder le trône à son fils; mais Rodelinde refuse; avec la même constance que la veuve d'Hector, elle reste fidèle au souvenir de son mari; mais sa fidélité s'exprime avec plus de hauteur :
RODELTNDE.
Respecte d'un époux et Tombre et la mémoire : Tu l'as chassé du trône, et non pas de mon cœur...
GKIMOALD.
Je me ferai justice en domptant qui me brave ; . Qui ne veut point régner mérite d'être esclave. Allez, sans irriter plus longtemps mon courroux, Attendre ce qu'un maître ordonnera de vous.
BODELISDE.
Qui ne craint point la mort craint peu, quoi qu'il ordonne.