‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 3)Chapitre 17 sur 106 · GRIMOALD · texte numérisé non relu

GRIMOALD

Vous la craindrez peut-être en une autre parsonne. La situation est la même dans Andromaque; mais que le ton

est changé ! Grimoald et Rodelinde sont deux personnages tout cornéliens, chez qui la passion même est sentencieuse, deux caractères également hautains, qui se provoquent et se heurtent. Aussi emporté, Pyrrhus est moins brutalement barbare; aussi digne, Andromaque est plus douce et plus adroite.

Bientôt se précise, avec une clarté tragique, la menace voilée de Grimoald. C'est Garibalde qui se charge de placer Rodelinde en face de cette alternative redoutable : sacrifler son devoir conjugal ou son amour maternel :

Son sort est en vos mains : aimer ou dédaigner Le va faire périr ou le faire régner.

Mais Corneille n'a pas su tirer parti de celte situation tragique dont l'effet est si grand chez Racine; il l'a gâtée par d'étranges inventions. Pressée et désespérée, Rodelinde cède, mais impose une condition : ce fils menacé, Grimoald le tuera de sa propre main en épousant la mère, car elle ne veut s'unir au tyran que pour le rendre encore plus odieux et l'entraîner à sa perte. Dès lors on ne la comprend plus : à quoi bon ce sacrifice de sa personne, s'il ne doit pas lui épargner un sacriOce plus douloureux encore et préserver les jours de son fils?

Cette tragédie s'achève en vaudeville. Pertharile, qu'on avait cru mort, reparaît, brave en face le tyran, qui, généreusement, lui rend son royaume avec Rodelinde, et se contente de Pavie avec Ediiige. La comparaison de Fertharlte avec Andromaque ne saurait donc être soutenue sérieusement jusqu'au bout; mais les situations capitales des deux pièces offrent des analogies si frappantes qu'il est difficile de ne pas admettre tout au moins la possibilité d'une réminiscence, à ce moment surtout où Racine, comme on le voit par ses deux tragédies précédentes, étudie et parfois imite de si près le théâtre de Corneille.

Analyse de la pièce. — L'action. — L'finîlé dans la complexité.

Dans la préface d'Alexandre, Racine se vantait d'avoir fait, avec peu d'incidents et peu de matière, une pièce qui retenait jusqu'au bout l'attention des spectateurs. Cet éloge s'appliquerait mieux encore à Andromaque, et pourtant l'unité profonde

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(ï Andromaque ne va pas sans une certaine complexité au moins apparente, et c'est cette unité complexe, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui en fait le charme ori^'inal. Scribe, le plus expérimenté parmi les « ingénieurs » dramatiques de notre temps, y voyait un modèle d'intrigue. Dans une curieuse étude de la Revue des Deux Mondes, M. Janet a donné en philosophe les raisons de cette admiration de Scribe pour Andromaquc :

Quatre personnages remplissent le drame: Oreste, Hermione, Pyrrhus, Andromaque. Oreste aime Hermione, qui ne l'aime pas ; Hermione aime Pyrriius, qui ne l'aime pas ; Pyrrhus aime Andromaquc, qui ne l'aime pas. Ainsi' trois groupes de termes opposés, qui se repoussent et s'attirent à la fois : Oreste et Hermione, Hermione et Pyrrhus, Pyrrhus et Andromaque. Quel est maintenant le jeu du drame? H est tout entier dans le va-et-vient de ces deux moyens termes, tantôt se rapprochant, tantôt s'éloignant de ces deux extrêmes. Tantôt, en effet, Pyrrhus désespéré se détourne d'Andromaque et revient à Hermione, qui alors se hâte d'abandonner Oreste, et ainsi les deux extrêmes restent seuls, Andromaque avec joie, Oreste avec fureur ; tantôt au contraire l'espoir ramène Pyrrhus vers Andromaque, et Hei-mione à son tour, désesiiérée et ulcérée, se retourne vers Oreste, pleine de dépit et de rancune d'abord, puis de rage et d'indignation. Ainsi cette savante construction qu'admirait Scribe a tout entière son origine dans l'àme. Aucune invention externe, aucune combinaison matérielle, aucune surprise, tout dans l'àme, rien que dans l'àme ; c'est une merveille de l'art dramatique.

Après un tel jugement d'ensemble, une analyse n'est supportable qu'à la condition d'être brève et précise.

Acle P'". — Oreste est envoyé vers Pyrrhus en ambassadeur par les Grecs qui demandent qu'on leur livre le petit Astyanax, fils d'Hector et d'Andromaque. A la cour de Pyrrhus, il retrouve son fidèle ami Pylade, à qui il apprend qu'il aime plus ardemment que jamais Hermione, fille de Ménélas, fiancée à Pyrrhus ; de Pylade il apprend à son tour que Pyrrhus dédaigne Hermione pour Andromaque, sa captive. Le refus hautain que Pyrrhus oppose à la demande des Grecs confirme les révélalions de Pylade. Mais Pyrrhus n'épargnera le lîls d'Andromaque que si Andromaque consent à l'aimer ; il le lui fait entendre à elle-même dans une scène où il est tour à tour tendre et menaçant.

Acte IL — Hermione, abandonnée par Pyrrhus, ne désespère pas encore pourtant de voir l'infidèle lui revenir. Elle consent à recevoir Oreste, mais n'accepte de partir avec lui que si Pyrrhus se prononce définitivement pour Andromaque. Heureusement pour elle, et malheui-eusement pour Oreste, Pyrrhus est irrité par la résistance obstinée d'Andromaque. Il annonce à Oreste confondu qu'il a changé d'avis, qu'il est prêt

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à livrer aux Grecs le fils d'Hector et à épouser Hermione. A la manière pourtant dont il vante son courage à son confident Piiœnix, on sent qu'Andromaque est encore aimée.

Acte m. — Oreste déçu médite d'enlever Hermione , et Pylade, après avoir essayé en vain de l'en dissuader, s'offre à partager ses périls. Hermione, au contraire, est toute à la joio et à l'orgueil d'avoir reconquis Pyrrhus. Elle repousse dédaigneusement les prières d'Andromaque, qui la supplie d'intercéder en faveur de sou fils. Mais Pyrrhus, ctant la veuve d'Hector invoque ensuite la pitié, n'est pas indifférent au spectacle d'Andromaque en pleurs qui embrasse ses genoux. Une dernière fois il la met en demeure de l'épouser ou de voir son iils sacrifié. Éperdue, Andromaque va consulter son époux sur son tombeau.

Acte IV. — Elle revient plus calme, et annonce à sa suivante Céphise qu'elle est résolue à épouser Pyrrhus, mais à se tuer aussitôt après, et à confier son fils à son nouvel époux. De son côté, Hermione a pris la résolution de se venger : elle ordonne à Oreste d'assassiner Pyrrhus et triomphe de ses hésitations en se promettant à son vengeur. Puis, comme Pyrrhus entreprend d'expliquer sa conduite, elle l'accable de son ironie d'abord, de sa fureur ensuite; mais Pyrrhus ne songe qu'à Andromaque et court au temple où elle l'attend.

Acte V. — Hermione, seule, est en proie aux sentiments orageux qui se combattent dans son àme. Sa suivante, Gléone, exaspère sa fureur en lui peignant la joie de Pyrrhus amoureux, éveille son inquiétude et son indignation eu l'instruisant des incertitudes d'Oreste, qui hésite à frapper Pyrrhus désarmé. Presque aussitôt Oreste lui-même vient annoncer que Pyrrhus a péri, mais c'est alors contre lui que se retourne la fureur d'Hermione, qui court se poignarder sur le cadavre de Pyrrhus. La raison du meurtrier s'égare, et son délire le livrerait au peuple ameuté qui le poursuit, si Pylade ne fentrahiait à la liàte vers ses navires.

L'action est si émouvante et rapide qu'on s'aperçoit à peine ([uelle est faite de deux actions élroitemcnt liées et confondues. Une double question se pose, en effet: la veuve d'Hector épousera-t-elle Pyrrhus et sauvera-t-elle ainsi son fils Astyanax ? Hermione, rivale d'Andromaque, sera-t-elle assez heureuse pour reconquérir Pyirhus, et, si elle le perd, se vengera-t-elle? Au premier acle, cette double question est posée; au second, elle semble résolue négativement contre Andromaque, affirma-

tivemonlon faveur d'Hermione. Au d(îl)ut du troisième acte, le trioinplie d'ilerniione et la perte du fils d'Aiidromaque semblent assurés; mais, vers la fin, la balance penclie de nouveau du côté d'Androniaque. Au quatrième acte, Androniaqiie se sacrifie, Ilermione s'apprête à se venger; mais, au cinquième, si elle est vengée par la mort de Pyrrhus, elle se punit de sa fureur ci'imineile en se frappant à son tour, tandis qu'Andromaque est récompensée de son sacridce incomplet.

D'autre part, si l'on considère, non plus seulement Pyrihus entre Hcrmione et Andromaque, mais Oreste entre Heniiione et Pyrrhus, on découvre une troisième source d'intérêt, on serait tenté de dire une troisième action, car il n'est pas après tout nécessaire à l'action essentielle que l'ambassadeur des Grecs, l'instrument d'Hermione, soit précisément Oreste, et le drame, à la rigueur, existerait sans lui, plus simple ainsi et moins dramatique. Mais, avec lui, le drame prend un aspect nouveau, et une troisième question se pose : Oreste obtiendrat-il Ilermione que Pyrrhus tantôt lui abandonne, tantôt lui enlève? 11 l'espère d'abord, il en désespère ensuite ; il s'en croit sûr quand Hermione arme sa main contre Pyrrhus; mais, au moment où il l'a conquise par le crime, il la perd pour jamais. En tout cas, si l'action dont Oreste est le héros et celle dont Ilermione est l'héroïne n'en font qu'une, l'intrigue à' Andromaque n'en sera guère moins complexe, et celte complexité si habilement ramenée à l'unité faisait déjà l'admiration de Voltaire.

Il y a manifestement deux intrigues dans VAndrnmaque de Racine, celled'Hermione aimée d'Oreste et déclaiirnée de Pyrrhus, celle d'Andromaque qui voudrait sauver son fils et être fidèle aux mânes d'Hector. Mais ces deux intérêts, ces deux plans, sont si heureusement rejoints ensemble, que si la pièce n'était pas un peu affaiblie par quelques scènes de coquetterie et d'amour, plus dignes de Térence que de Sophocle, elle serait la première tragédie du théâtre français '.

Nous ne sommes plus aussi sévères que Voltaire, qui est peutêtre la dupe d'une fausse conception de la noblesse dramatique, et le charme à' Andromaque nous paraît tenir surtout h l'admirable contexture, non seulement d'intérêts, mais de tons divers.

1. Remarques sur le troisième Discours du poème dramatique, de Corneille.

Le caractère d'Androiîiaqiie, envîsRgé «lu côté de la sensîliîlitt', — Est-ell-iî une chrétiesine ?

Le personnage le plus important de la tragédie, Andromaque, en est aussi le plus nouveau. Pour la première fois peutêtre on voit sur le théâtre une vraie femme, avec les hésitations, les faiblesses, les contradictions même de la femme, car le caractère d'Andromaque est beaucoup moins simple, au fond, qu'il ne semble au premier abord. Le théâtre de Corneille était un théâtre tout viril; plusieurs de ses femmes, par la fermeté de leur pensée, par leur puissance de raisonnement, par l'énergie persévérante de leurs résolutions, sont plus hommes que certains hommes de Racine. Il faut faire exception, sans doute, pour Chimène et Pauline, qui unissent le charme et la force; mais elles-mêmes Chimène et Pauline se distinguent par une volonté qui résiste plus que par une sensibilité qui a ses défaillances. On les entend souvent disserter; les voit-on souvent pleurer? L'Andromaque d'Homère sourit à travers ses pleurs; les .yeux de l'Andromaque de Racine, comme le remarque Cléone, la suivante d'Hermione , sont <( toujours ouverts aux larmes », et c'est dans cette attitude éplorée qu'Andromaque elle-même aime à se montrer d'ordinaire, qu'elle implore Hermione ou Pyrrhus :

J'allais, seigneur, pleurer un moment avec lui... On craint qu'il n'essuyât les larmes de sa mère... Quels charmes ont pour vous des yeux infortunés Qu'à des pleurs éleniels vous avez condamnés?... Seigneur, c'est un exil que mes pleurs ■vous demandent... Il doit au sang d'Hector tout l'éclat de ses armes, Et vous n'êtes tous deux connus que par mes tarme-s... Hélas , il mourra donc : il n'a pour sa défense Que les pleurs de sa mère, et que son innocence... N'est-ce point à vos yeux un spectacle assez doux Que la veuve d'Hector pleurant à vos genoux?... Et mon fils avec moi n'apprendra qu'à pleurer... Non, non, j'ai beau pleurer, sa mort est résolue.

Ces larmes ne déplaisent point à Pyrrhus, barbare à demi civilisé, que les femmes grecques, et surtout Faîtière Hermione,

n'ont, pas habitué à cette grâce dans la mélancolie. « Que de pleurs vont couler! » s'écrie-l-il lorsqu'il va punir les dédains d'Andromaque en sacrifiant son iils. On ne voit plus qu'à travers ce nuage de douce tiislesse la tendre, la mélancolique Andromaque, et l'on cherciie en vain, dans les deux tragédies de itacine qui précèdent 1G67, une figure qui, même de loin, annonce celle-ci : Antigène , la fiancée d'Hémon; Cléofile, aimée d'Alexandre, n'en ont que quelques traits, et, par d'autres, sont encore des héroïnes cornéliennes. La première héroïne vraiment racinienne, c'est Andromaque. Son amour maternel revêt toutes les formes, sauf précisément la forme chère à Corneille, celle de la bravade. Tantôt elle a des mots délicieux dans leur simplicité attendrie :

Je ne l'ai point encore embrassé d"aujouid"hui ;

tantôt elle a des accents du pathétique le plus pénétrant, qui ne laissent personne insensible, si ce n'est Hermione :

Ma flamme par Hector fut jadis allumée ; Avec lui dans la tombe elle s'est enfermée. Mais il me reste un fils. Vous saurez quelque jour. Madame, pour un fils jusqu'où va notre amour : Mais vous ne saurez pa<, du moins je le souhaite, Kn quel trouble mortel son intérêt nous jette. Lorsque de tt-nt de biens qui pouvaient nous flatter C'est le seul qui nous reste, et qu'on veut nous l'ôter.

Simple, vrai, profond, ce pathétique s'insinue dans lame, que Corneille conquérait de haute lutte. Ce qui en accroît l'effet^ c'est qu'aux côtés d'Andromaque Racine a placé la suivante Céphise, esprit positif et cœur médiocrement généreux*, qu'étonne et scandalise presque une fidélif,é conjugale si obstinée. C'est la réalité près de l'idéal, dont ce voisinage fait mieux ressortir la pure beauté.

Mais prenons garde, parce que ce caractère est nouveau, d'avoir ce que Racine n'y a pas mis. Disciple des anciens, il essayait de concilier l'esprit antique avec l'esprit moderne. Peutêtre aurait- il trouvé lui-même trop absolue cette affirmation de Chateaubriand, dans le Génie du christianisme : « Les sentiments les plus touchants de l'Andromaque de Racine émanent

\. Rajipplons pourtant, àl'tionneur de Céphise. que. dans la scène i de l'acte IV, Anilroniaqne loue son dévouement absolu et désintéressé. C'est entre sps mains qu'elle remet son fils, son « unique trésor ».

pour la plupart d'un poète chrétien. « Serait-ce la pudeur? Mais elle est déjà chez Viryile, comme l'amour maternel est chez Homère et Euripide. Mais cet amour maternel, Racine en a renouvelé l'expression? Il est vrai. Quelle preuve pourtant Chateaubriand en donne-t-il? Une parole touchante d'Andromaque, qui a hâte d'aller embrasser son fils : « Les anciens, dit-il, n'arrélaient pas longtemps les yeux sur l'enfance. » Mais précisément, ainsi que l'observe Manzoni, ce pauvre Astyanax ne paraît jamais dans la pièce que comme un accessoire, un moyen de théâtre. Les poètes dramatiques anciens, au contraire, ne dédaignent pas de faire intervenir des enfants dans l'action : voyez ÏAlceste, Vlpldgénie, la Mèdée d'Euripide. Chateaubriand ajoute : (( Cette humilité que le christianisme a répandue dans les sentiments perce à travers tout le rôle de la moderne Andromaque. » L'humilité n'est que dans le ton et dans l'atlilude que la situation de captive, à la merci de Pyrrhus, impose à Andromaque ; elle n'est pas dans le fond des sentiments. Chateaubriand cite le couplet attendri où, croyant aller à la mort en allant au temple, elle adresse à Céphise ses deinières recommandations.

Fais connaître à mon fils les héros de sa race ; Autant que tu pouiras conduis-le sur leur trace : Dis-lui par quels exploits leurs noms ont éclaté, Plutôt ce qu'ils ont fait que ce qu'ils ont été : Parlerlui tous les jours des vertus de son père ; Et quelquefois aussi parle-lui de sa mère. Mais qu'il ne songe plus, Céphise, k nous venger ; Nous lui laissons un maître, il le doit ménager. Qu'il ait de ses aïeux un souvenir modeste : Il est du sang d'Hector, mais il en est le reste.

Précisément le dernier trait, qu'il admire, est de Sénèque, et, dans le couplet tout entier, la fierté de la veuve d'Hector reparaît à tout moment sous la mélancolie résignée de la mère qui se sacrifie. Oui, la fidélité conjugale d'Andromaque s'appuie sur un fond d'orgueil que le voile de tristesse dont tout ce caractère est enveloppé ne peut dérober à un regard attentif. Lorsqu'elle s'écrie :

Quoi ! je lui donnerais Pyrrhus pour successeur?

elle ne songe pas seulement à cette nuit cruelle où Pyrrhus, dans Troie embrasée, lui est apparu tout sanglant du meurtre de Priam et des frères d'Hector; elle compare le fils d'Achille

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à son Hector, à ce héros qui ne lui parait comparable à pcisonne, pas même à son vainqueur Achille :

Et quoi époux encore ! Ah ! souvenir cruel !

Sa inorl seule a rendu voire père immoi-le! :

11 doit au sang d'Hector tout l'éclat de ses armes.

C'est au fils d'Achille qu'elle dit ces paroles injustement ûrdaigncuses. Si elle parle ainsi à celui qu'elle a tant besoin de ménager, comment parlerait-elle si elle pouvait parler librement? Aux pieds mêmes d'IIermione, qu'elle implore, elle se souvient toujours qu'elle est « la veuve d'Hector ». Elle s'humilie parce qu'il le faut, mais elle ne s'humilie pas sans effort et ne laisse pas ignorer à Pyrrhus ce qu'il lui en coiite :

Pardonnez à l'éclat d'une illustre fortune Ce reste de fierté qui craint d'être importune. Vous ne rif,'norez pas : Andromaque, sans vous, N'aurait jamais d'un maitre embrassé les genoux.

C'est l'orgueil enfin, confondu ici avec la fidélité conjugale, (]ui lui inspire une pensée où Chateaubriand lui-même n'eût découvert aucune trace de christianisme : celle du suicide. Ce projet de suicide, elle ne le conçoit point dans une heure d'égarement; longuement et froidement elle le médite, elle en déduit les raisons à Céphise avec une logique un peu naïve, elle en prépare l'accomplissement sans trouble, avec la sérénité résolue d'une stoïcienne. Voyez comme Cléone la peint maîtresse d'elle-même dans cette crise suprême :

Andromaque, au travers de mille cris de joie. Porte jusqu'aux autels le souvenir de Troie ; Incapable toujours d'aimer et de haïr, Sans joie et sans murmure elle semble obéir.

Est-ce-à dire qu'il n'y ait rien de chrétien dans le caractère d'Andromaque? Ce serait opposer à la thèse de Chateaubriand une thèse aussi absolue. Par le sentiment élevé qu'elle a de sa dignité personnelle, inviolable jusque sous la main d'un tyran, Andromaque est chrétienne dans la mesure où l'est toute femme moderne au cœur délicat. Prenons-y garde pourtant : plus d'un trait qui paraît moderne se trouve déjà chez les anciens ; Racine les a réunis en faisceau et y a beaucoup ajouté. Surtout il y a mis sa tendresse d'âme, sa sensibilité déjà voilée de mélancolie. Mais que la grâce. de l'expression ne nous

dérobe pas la force des sentiments et l'énergie latente des caractères. On croit avoir tout dit quand on a vanté la douceur charmante, la passion contenue, la modestie d'une Androniaque ou d'une Junie, d'une Atalide ou d'une Aricie. Trop souvent on est dupe de ce charme attendri, qui recouvre, sans l'étoulTer, un caractère moins passif qu'il ne semble. Si l'on y regardait de plus près, on s'apercevrait que la plaintive Andromaque ne manque ni de fermeté ni même d'adresse. En elle on étudie trop la mère et pas assez peut-être la femme.

La femme» — Son innocente stratégie. — Anclromaquc

esî"i'lle une coquette ?

Homère et Euripide avaient peint l'épouse et lanière; Virgile avait esquissé, en quelques traits délicats, la physionomie plus nuancée de la femme; mais l'Andromaque de Virgile, si le sentiment d'une pudeur nouvelle s'éveille en son âme, est encore une femme antique, ne fût-ce que par le caractère de la situation dépendante qu'elle a traversée et dont elle rougit. Au contraire c'est, à beaucoup d'égards, une femme, bien plus, une reine moderne, que Racine fait vivre, malheureuse, mais respectée, à la cour de Pyrrhus. Elle n'a jamais connûtes douleurs et les hontes de l'esclavage ; si Pyrrhus est l'arbitre du sort de son flls, — et c'est la part des souvenirs antiques, — elle dispose librement d'elle-même, — et c'est la part des délicatesses d'un âge plus civilisé.

Mais ce changement de situation entraîne nécessairement un changement de caractère. Captive, Andromaque est condamnée à la résignation passive des esclaves; libre, elle a l'entière responsabilité de ses paroles et de ses actes, dans la situation la plus terrible qui fut jamais. Il faut qu'elle sauve sa dignité d'épouse en sauvant la vie de son fils. Mais comment concilier ce qu'elle doit à son mari mort et à son fils vivant ? Elle a besoin de tout son sang-froid, précisément à l'heure où tout concourt à la troubler. A travers ses larmes il faut qu'elle garde la vue claire de la conduite à suivre, des écueils à éviter, des passions à ménager. Combien la prudence et l'adresse sont ici nécessaires ! Si l'on en croyait l'auteur à'Apollo7i charlatan, Bar-

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!)ier d'Aucour, Andromaque se tiierail bien maladroitement de ces diflicullcs miiUiples.

Il fit un grand sot de Pxrrhus, D'Andromaquc une pauvre liùle Qui no sait où porter son cœur, Ni même où donner de la tète.

L'erreur vient, sans doute, de ce qu'en jugeant Andromaaui; on se souvient trop des héroïnes de Corneille, femmes de lète avant tout, qui ne nous laissent pas ignorer leur force de volonté, et marchent droit au but fixé d'avance. Andromaque ne dépense pas autant d'énergie extérieure ; mais rien dans sa conduite n'est livré au hasard. On n'irait pas cependant jusqu'à dire avec Geoli'roy :

Andromaque n'a de naturel que sa tendresse pour son fils; le reste est le résultat de l'éducation, des mœurs et du ton de la société la plus raffinée : elle a même cette coqucttciie décente et noble qui s'allie si bien dans les femmes il la plus grande sévérité; elle a, si l'on peut parler ainsi, la coquetterie delà vertu, le plus puissant et le plus séducteur de tous les genres de coquetterie.

Mais dans ce jugement trop absolu est enveloppée une observation vraie que M. Nisard a reprise plus tard pour son compte, lorsqu'il a parlé de la coquetterie vertueuse d'Andromaque. Là-dessus, certains se récrient ; la triste Andromaque une coquette! C'est qu'à force d'envisager ce caractère à travers les anciens, à force de s'intéresser au conflit de l'amour conjugal et de l'amour maternel dans cette àme, ils ne prennent pas garde à la stratégie innocente et nécessaire de la femme, aux prises avec des obstacles qu'il faut bien tourner, puisqu'on ne saurait les emporter de haute lutte. C'est qu'ils voient trop le but, pas assez les moyens. Écartons le mot de «coquetterie », qui risque d'éveiller des idées inexactes. Andromaque parle elle-même, au cinquième acte, d'un « innocent stratagème », et c'est de stratagèmes innocents qu'est faite sa conduite, on serait presque tenté de dire sa politique à l'égard de Pyrrhus. S'il en était autrement, le drame n'existerait même pas; découragé tout d'abord, Pyrrhus n'hésiterait plus ; Andromaque perdrait toute action sur lui, Astyanax serait sacrifié. Voilà longtemps pourtant qu'elle tient en suspens l'impétueux Pyrrhus, sans lui laisser jamais autre chose qu'un espoir vague, sans jamais le réduire au désespoir. Il y a un art des atertnoiements discrets et des refus adoucis qu'elle prati-;i

ANDRO.MAQLE ^o

que à merveille. La presse-t-on de se prononcer, elle se réfugie dans les larmes, et sait que les larmes dans ses yeux ne déplaisent point à Pyrrhus, lorsqu'elles accompagnent de doux reproches, comme celui-ci :

Mais il me faut tout perdre, et toujours par vos coups.

Quand enfin la redoutable question se pose, ce n'est plus aux larmes qu'elle a recours : elle fait appel au sentiment deThonneur, si puissant chez « le fils d'Achille «. Que dira la Grèce, si Pyrrhus ne sauve Astyanax que par amour pour sa mère?

Voulez-vous qu'un dessein si beau, si généreux, Passe pour le transport d'un esprit amoureux"?... Xon, non: d'un ennemi respecter la misère. Sauver- des malheureux, rendre un fils à sa mère. De cent peuples pour lui combattre la rigueur. Sans me faire payer son salut de mon cœur, Malgré moi, s'il le faut, lui donner un asile : Seigneur, voilà des soins dignes du tils d'Achille.

A dessein, sûre d'iiTiter sa fierté, elle lui rappelle les menaces des Grecs et l'amour dédaigné d'Hermione.

Votre amour contre nous allume trop de haine; Retournez, retournez à la fille d'Hélène.

Plus la situation devient critique, plus elle se sent obligée de relâcher quelque chose de sa première rigueur; elle en vient presque à regretter que ses yeux n'aient plus le pouvoir d'attendrir Pynhus ; elle dit tristement à sa suivante Céphise : « Tu vois le pouvoir de mes yeux. » Cet amour, que Pyrrhus semble oublier, elle le lui rappelle d'un mot charmant dans sa discrétion :

Vos serments m'ont tantôt juré tant d'amitié!

Dans la prière suprême qu'elle adresse à Pyrrhus, on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, ou de l'éloquence de l'accent, ou de la finesse instinctive avec laquelle, jusqu'en son trouble, elle manie cette àme de grand enfant passionné, associe les noms d'Achille et d'Hector à celui de P3Trhu3, flatte tour à tour son amour et son orgueil, mêle les doux reproches aux éloges presque attendris :

J'ai fait plus : je me suis quelquefois consolée Qu'ici plutôt qu'ailleurs le sort m'eût exilée;

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