C. de Litt. — n.KciSE {Andromaque
26 COURS DE LlTTi:nATL'nF
Qii'hRuroux dans son malheur, le fils de tant de rois, l'iiisqu'il devait servir, fi'it lornlié sous vos lois; J'ai cru que sa prison devieuflrail son asile. Jadis Friam soumis fut respecté d'Achille : J'attendais de son fils encor plus de bonté. Pardonne, mon Ilertor, à ma crédulité:
Je n'ai pu soupçonner Ion ennemi d'un crime : Malgré lui-même enfin je l'ai cru magnanime.
Môme quand elle s'est résolue à se sacrifier, elle ne montre pas seulement, dans ses confidences à Cépliise, la décision d'une héroïne qui sait mourir, mais le sang-fro'id d'une femme qui sait calculer d'avance les conséquences, heureuses pour son fils, de son dévouement. Klle se trompe peut-être, et il n'est pas si sûr que Pyrrhus adopterait le fils après que la mère lui aurait échappé par le suicide. Mais elle croit au succès infaillible du moyen, aussi in^^énieux qu'héroïque, qu'elle a imaginé pour concilier deux devoirs également impérieux, et on nous la montre au moment décisif, dans son impassible sérénité, pIuS que jamais maîlresse d'elle-même, comme on nous fait connaître sa présence d'esprit après le meurtre de Pyrrhus : elle rend au mort tous les devoirs d'une veuve fidèle, et s'apprête à, le venger. Observer cl marquer ces nuances, ce n'est point amoindrir le caractère d'Andromaque: c'est en mieux éclairer la force réelle j et la vérilé dramatique. Ce n'est point lui arracher son voili' charmant de mélancolie; c'est faire apercevoir, sous ce voilf, une âme féminine plus compliquée et moins passive qu'on ne la fait d'ordinaire. |
Le caractère (meriiiionc dans le second et le troisième acte. — Qu'elle n'est pas plus monotone dans sa jaloasic j qu'Audi-oinaquc dans sa niélanculie. i
L'Andromaque de Racine est donc bien à lui. Hermione lui apparlient-elie au même degré? Dans sa préface, après avoir reconnu ce qu'il doit à Virgile, il fait une exception pour Her- " mione, « dont la jalousie et les emportements, dit-il, sont assez marqués dans ï A?idromaque d'Euripide ». On est tenté de prendre ici sa défense contre lui-même, car les emportements jaloux de l'Hermione grecque sont inspirés, on l'a vu, par la ; moins noble des rivalités, et il ne saurait y avoir de jalousie ^ vraiment dramatique là où la haine pour Androraaque n'est
pas relevée chez Hermione par un amour sincère pour Pyrrhus. Déplaisante dans son principe, vulgaire dans son expression, cette jalousie mesquine est, de plus, monotone, tandis que •chez Racine la passion d'Hermione est variée et animée à tout moment par des sentiments plus doux, nuancés avec un art infini, si bien que les incertitudes et les contradictions de son cœur nous font sourire parfois, avant que ses fureurs ne nous épouvantent. Et même, pour qu'Hermione furieuse nous émeuve, il faut qu'Hermione, passionnée et désespérée de la trahison de Pyrrhus, nous ait émus d'abord; il faut que nous ayons vu l'orage s'amasser lentement dans son âme. Geoffroy le comprend bien mal lorsqu'il écrit : « Le caractère d'Hermione n'est vraiment tragique que dans les deux derniers actes : le deuxième et le troisième n'offrent qu'une princesse dédaignée par l'amant qu'elle aime, fatiguée par celui qu'elle n'aime pas, flottant entre l'amour et le dépit. » Ce sont justement ces fluctuations d'une àme ballottée entre la crainte et l'espoir qui rendent vraisemblable et intéressant le déchaînement final d'une passion longtemps contenue. Le caractère d'Hermione olfre donc plus ■d'un aspect, comme celui d'Andromaque, et une célèbre actrice, M"'' Clairon, avouait qu'il était difficile d'en bien marquer les nuances :
Ce rôle offre continuellement le danger de ne pas atteindre le but ou de lu dépasser. Le caractère en est passionné, et n'est pas tendre; il est furieux, et point méchant; il est noble et fier, et se permet cependant de la séduction et de la dissimulation avec Oreste et de l'atrocité avec Pyrrhus. Son orgueil et sa passion marchent partout d'un pas égal.
M"° Clairon essayait de ne pas « altérer la fraîcheur de l'âge », sans faire Hermione tendre et touchante, et, d'autre part, sans lui prêter « les élans sûrs, fermes, de la femme expérimentée, comme Roxane ». Hermione, en etfet, n'est point par nature
une furie », quoi qu'en dise Pylade, qui la devine plutôt qu'il ne la connaît; mais elle ne semble pas avoir jamais été très tendre ni très sensible. Le trait dominant de ce caractère, c'est l'orgueil. Si elle a aimé Pyrrhus, c'est, elle le dit, que la gloire de Pyrrhus l'a éblouie : elle l'a cru seul digne d'elle, et s'est crue seule digne de lui. Si elle le hait plus lard, ou se persuade qu'elle le hait, c'est que le mépris que Pyrrhus fait d'elle la blesse dans son amour-propre autant que dans son amour. D'où vient que l'arrivée d'Oresle, qui l'aime et dont elle aura besoin bienlùt, est si mal accueillie par elle? C'est qu'elle a
dédaigné autrefois Oresle, et qu'Oreste va la voir déJaignée à son tour :
Quelle honte pour moi, quel triomphe pour li>i, De voir mon infortune (^{!;;iler son ennui I Kst-cc là, flira-l-il, celte fière Hermione? Elle me dédaignait : un autre l'abandonne. L'ingrate, qui mettait son cœur à si haut prix, Apprend donc à son tour à souffrir des mépils? Ah! dieux!
Dans la première scène de l'acte III, elle ouvre à sa confidente Cléone une ;\me combattue par les sentiments les plus divers. Certes elle hait Pyrthus; elle le doit; il y va de sa « j.'loire », et pourtant elle n'ose descendre en elle-niôme, (rop sûre de se trouver lâche.
Je crains de rne connaître en l'état où je suis.
De tout ce que lu vois tâche de ne rien croire :
Crois que je n'aime plus; vante-moi ma virtoire : <
Crois que dans son dé|)it mon cœur est endurci; '
Ilclas! et, s'il se peut, fais-le-moi croire aussi!
KIlc le sent, « si l'ingrat rentrait dans son devoir », tout serait vile oublié. Et l'ingrat, si nous en croyons Pylade, « cent-* fois )i est revenu à ses pieds. Comment s'étonner que les espé- ! rances d'Hermione soient si vivaces? Mais comment s'élon-j ner aussi que son cœur se soit lentement aigri? De son propre} aveu, c'est elle qui a dicté aux Grecs la démarche menaçante pour la vie d'Astyanax, Klle ne sera pleinement satisfaite que si, après le fils, elle perd la mère. Jusque-là, pourtant, elle S3 borne à se défendre elle-même.
Rendons-lui les tourments qu'elle me fait soufTrir.
Son caractère est, ici, relativement simple. Il se complique dès qu'Oreste paraît. C'est qu'Herniione est vis-à-vis d'Oreste dans une situation plus difficile encore que vis-à-vis de Pyrrhus Pour trouver en Oreste, qu'elle a repoussé, un appui conti Pyrrhus, qui l'abandonne, il faut qu'en l'àme d'Oreste certaim paroles plus douces, certains regrets exprimés avec trisless« fassent rentrer l'espoir. Mais il faut que l'espérance d'Oreste reste indécise; car Pj'rrhus seul est aimé, et P3Trhus peut-étrt n'est point perdu pour Hermione. De là, dans la premièrt entrevue avec Oreste, celte tactique de coquetteries savantes,
d'insinuations qni semblent vouloir beaucoup dire. Est-ce sa faute si elle a quitté Lacédémone pour la cour de Pyrrhus"?
Mon père l'ordonnait; mais qui sait si depuis Je n'ai point en secret partagé vos ennuis '? Pensez- vous avoir seul éprouvé des alarmes? Que l'Épire jamais n'ait vu couler mes larmes? Enlin, qui vous a dit que, malgré mon devoir, Je n'ai pas quelquefois souhaité de vous voir ?
Un cri de joie échappe à Oreste. lïermione l'arrête dans son transport, et resti'eint aussitôt la portée de ce demi-aveu. Elle a seulement plaint Oreste absent et malheureux; elle voudrait l'aimer. Ramené au sens de la réalité; Oreste, malgré sa mélancolie, montre bien de la clairvoyance.
Je vous entends. Tel est mon partacje funeste ;
Le cœur est pour Pyrrhus, et les vœu.x pour Oreste.
HERMIOXE.
Ah! ne souhaitez pas le destin de Pyrrhus, Je vous haïrais trop.
Vous m'en aimeriez plus.
Ah! que vous njc verriez d'un regard hien contraire! Vous me voulez aimer, et je ne puis vous plaire.
)reste a raison : Hermione veut, sinon l'aimer, au moins paaître disposée à l'aimer; cela est de son rôle. Mais elle n'est as faite pour jouer un rôle longtemps. Dès le début, l'effort e devine, et bientôt la nature reprend ses droits. Il suffit u'Oreste, assez maladroitement, d'ailleurs (lui aussi il soutient lal sou personnage), fasse allusion aux mépris de Pyrrhus, ille se redresse, et ressaisit tout son orgueil.
HEEMIONE.
Qui vous l'a dit, seigneur, qu'il me méprise?
Ses regards, ses discours vous l'ont-ils donc appris ?
Jugez-vous que ma vue inspire des mépris ?
Qu'elle allume en un coeur des feux si peu durables ?
Peut-être d'autres yeux me sont plus favorables.