‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 3)Chapitre 19 sur 106 · ORESTE · texte numérisé non relu

ORESTE

Poursuivez : il est beau de m'insulter ainsi. dmirable volte-face et pourtant si naturelle ! Saint-Marc Girar-

3(J COURS DE LlTTEHATLnE

din lobserve, tous deux voudraient se plaire, ou tout au moins se rôconcilier. « Mais quoi! ces ménacrcments et ces douceurs ne peuvent ni calmer ni tromper ces deux Ames pleines de leurs passions et ai^-ries toutes deux du déjiit qu'elles ont d'aimer sans titre aimées. Aussi, à mesure qu'ils se parlent, se heurtent-ils et se blessent-ils l'un l'autre sans le vouloir. » Il est un seul point auquel Oieste, s'il est adroit, doit s'abstenir de toucher : c'est la rupture de Pyrrhus avec Hermione, et c'est sur ce point douloureux qu'il appuie. D'autre part Hermione n'a rien à apprendre sur la trahison de Pyrrhus; elle vient de s'en plaindre amèrement à sa ronlidcnle Cléone; elle s'en est prise à tout le monde de son humiliation, même à Cléone, qui a encouragé sa passion naissante pour Pyrrhus :

Avant qu'il me trahit vous m'avez tous trahie.

Mais celte humiliai ion, elle veut qu'Oreste seul ait l'air de l'ignorer : dés qu'Oreste ose s'en montrer instruit, elle oublie qu'elle a intérêt à le ménager, comme il oublie qu'il est venu pour la fléchir. Dès lors ils ne soutiennent plus tous deux leurs rôles que mollement. Sous chaque parole d'Hermione perce son amour toujours vivant, toujours croissant, pour l'infidèle, et c'est parla qu'est dramatique dans sa naïveté familière la réplique célèbre à Oresle qui l'adjure de partir avec lui :

Mais, seigneur, cependant, s'il épouse Andromaque?

Voici pourtant que Pyrrhus revient à elle et qu'elle renaît au l)onheur. Pyrrhus, dés lors, n'a plus que des perfections, comme le remarque Louis Racine, qui la compare à l'Agrippine defîntannicm prête à accuser son tîls quand elle est disgraciée, prêt' à l'excuser quand elle croit revenir en faveur. « Chez Agrippimcomme chez Hermione, dit Louis Racine, ce prompt retour à ; confiance est un effet de ce que Tacite {Annales, XIV, 4) appeL justement cette crédulité de la joie si naturelle aux femmes, t'acUi feminarum credulitate ad gaucUa. » Ce retour de Pyrrhus, que Cléone attribue à l'intervention d'OresIe, ambassadeur des Grecs, il lui plaît, à elle, de ne l'attribuer qu'à Pyrrhus luimême, à son amour fidèle dont elle est sûre désormais.

// veut tout ce qu'il fait ; et s'il m'épouse, il m'aime. ISIais qu'Oreste, à son gré, m'impute ses douleurs: î\'avons-nous d'entretien que celui de ses pleurs?

ANDROMAQL'E 31

Pyrrhus revient à nous. Hé bien, chère Cléane, Conçoià-tu les transports de l'heureuse Hermione? Sais-ta quel est Pyrrhus? T'es-tu fait raconter Le nombre des exploits... Mais qui les peut comp 1er? Intrépide, et partout suivi de la victoire, Charmant, fidèle, enfin rien ne manque à sa gloire.

Fidèle ! De tels mots éclairent l'âme d'Hermione. C'est à Cléone qu'elle s'est plainte de l'intidélité de Pyrrhus ; c'est à Cléone maintenant qu'elle vante sa fidélité. On l'étonnerait si on lui rappelait un passé si récent. L'amour et l'orgueil satisfaits ont tout effacé. Désormais à quoi bon flatter le Iriste amour d'Oreste? Qu'y peut-elle, d'ailleurs? «On » a promis sa foi, et ce n'est pas elle qui se donne à Pyrrhus; son père, la Grèce, ne lui laissent que « la gloire d'obéir » ; elle obéit. Cette même ironie, qui écarte Oreste déçu, accable Andromaque suppliante. C'est son père qui réclame la vie d'Astyanax : son devoir l'oblige à se taire quand son père a parlé. Mais nous savons par elle-même que c'estelle précisément qui a fait parler son père. A cette ironie elle en joint une plus cruelle encore :

s'il faut fléchir Pyrrhus, qui le peut mieux que vous?

Elle est donc bien sûre d'elle-même pour attacher à ses refus ce « mépris » dont Andromaque sent vivement la hauteur? Il lui était pourtant si facile d'être clémente, étant heureuse! Mais elle est plus passionnée que sagace. Elle ne devine pas que la bonté serait ici plus que généreuse, habile. A force de s'acharnersur Andromaque vaincue, elle annule les etTets de sa propre victoire. C'est encore et toujours son orgueil qui l'aveugle, car cette victoire éphémère, due aux seuls refus d'Androraaque, un seul regard d'Andromaque peut la changer en défaite pour sa rivale trop allière.

Les fureurs crHerniîone dans les deux derniers actes.

Ainsi, lorsque nous arrivons au quatrième acte, nous la connaissons et savons ce dont elle sera capable. IVous savons distinguer, pour ainsi dire, entre son caractère naturel et son caractère acquis. Elle est d'une nature médiocrement bonne et tendre, mais aigrie par la souffrance. L'orgueil est le fond

résistant de cette âme; c'est de l'orgueil que naît lamour, et l'amour, à son tour, exaspère l'orgueil blessé. Même dans cette première partie du dramtî nous l'aimons peu, car nous ne trouvons en elle ni le candide abandon ni le chagrin désinléressé do la jeune fille qui aime, qui s'est crue aimée et se voit délaissée tout à coup. Mais nous la plaignons, et il lui suffirait de se montrer vraie pour reconquérir notre sympathie. Elle ne le veut ou ne le peut. Ses coquetteries avec Oreste, sa diplomatie insinuante et insidieuse, son manque de sincérité, nous mettent en défiance, et son attitude ironiquement hautaine en face d'Androraaque désespérée lui aliène tout à fait notre âme. Mais aussi nous comprenons que tant d'épreuves, tant d'illusions suivies de déceptions cruelles, fassent d'elle une désespérée et la poussent violemment aux extrêmes.

L'Hermione du second et du troisième acte nous prépare donc à comprendre l'Hermione des deux derniers. On l'a comparée quelquefois à lÉmilie de Corneille. Mais chez Emilie le désir de la vengeance, outre qu'il est un peu tardif, n'est pas assez juslifié pour nous émouvoir: celui dont elle se venge est son bienfaileur, et longtemps elle a sans scrupule accepté 5es bienfaits, llermione ne doit rien à Pyrrhus, qui, au contraire, l'a toujours humiliée et trompée. Nous prévoyons ses transports, et d'avance, dans une certaine mesure, nous les excusons. On la comparerait plus justement à la sœur d'Horace, à Camille, dont la nature aussi n'est point haineuse par elle-même, mais dont l'âme ulcérée s'empoTte à la fin jusqu'aux extrêmes; ou plutôt il ne faut la comparer à personne, et il y faut voir avec la Harpe une figure tout originale : « C'est une des plus étonnantes créations de Racine; c'est le triomphe d'un art sublime et nouveau. J'oserai dire à ceux qui refusent à Racine le titre de créateur : « Où est le modèle d'Hermione? »

Dans ses fureurs, le caractèi'e d'Hermione n'est pas plus monotone que dans ses tristesses. Le désespoir que lui cause le dernier revirement de Pyrrhus ne se manifeste d'abord que par un silence farouche, qui étonne et inquiète sa suivante Cléone. Elle demande seulement Oreste ; Oreste accourt. Combien cette entrevue diffère de la première ! Plus d'artifices, de coquetterie, de savants détours; mais quelques mois brefs et saccadés : « Je veux voir, seigneur, si vous m'aimez... Vengez-moi, je crois tout. » Elle n'admet ni hésilation ni délais ; il faut la venger « dans une heure ». Sa « gloire offensée » l'exige. Les scrupules d'Oresle l'indignent. N'est-elle pas « le prix» du meur-

. (re de Pyrrhus ? Non contente de l'accabler de ses insultes, elle l'aifole en faisant passer dans son àme un peu de la passion jalouse dont elle est elle-même embrasée.

Malgré mes vœux, seigneur, honteusement déçus, Malgré la juste horreur que son crime me donne, Tant qu'il vivra, craignez que je ne lui pardonne. Doutez jusqu'à sa mort d'un courroux incertain ; S'il ne meurt aujourd'hui, je puis l'aimer demain.

Ainsi, au moment même où sa haine se déchaîne contre Pyrrhus, elle croit pouvoir l'aimer encore, ou plutôt elle l'aimi' en secret, elle l'aime plus que jamais. Th. Gautier dit que Rachel, la grande tragédienne, dans ce rôle d'Hermione, apportait « Tàcre ironie, le sarcasme insultant, l'amour si farouche qu'il ressemble à la haine à s'y méprendre ». Si l'amour d'Hermione ressemble à de la haine, sa haine n'est pas fort éloignée d'être de l'amour. On le sent bien dans le dernier et fameux couplet qui triomphe des « raisonnements » d'Oreste.

Je m'en vais seule au temple où leur hymen s'apprèie, Où vous n'osez aller mériter ma conquête : Là, de mon ennemi je saurai m'approcher ; Je percerai le cœur que je n'ai pu toucher ; , Et mes sanglantes mains, sur moi-même tournées, Aussitôt, malgré lui, joindront nos destin(!os; Et, tout ingrat qu'il est, il me sera plus doux De mourir avec lui que de vivre avec vous.

On le sent bien surtout lorsque Pyrrhus vient près d'elle expliquer sa conduite. Avant de l'avoir vu, elle envoie Cléone porter à Oreste une recommandation dernière, dictée par un orgueil cruellement raffiné :

Chère Cléone, cours : ma vengeance est perdue s'il ignore en mourant que c'est moi qui le tue.

Quand elle le voit, la recommandation change de nature :

.\h! cours après Oreste, et dis-lui, ma Cléone, Qu'il n'entreprenne rien sans revoir Hermione.

Ce n'est là qu'un fugitif éclair d'espérance, et Pyrrhus luimême se charge de dissiper la suprême illusion d'Hermione. Elle peut enfin décharger son àme. Mais sa colère n'a pas la soudaineté d'explosion ni l'immuable rage des fureurs d'une

3i COURS DE LITTERATURE

Camille ou d'une Cléopâtre. Elle est Grecque, sait manier l'ironie, et le prouve, dans un couplet amer et mordant où l'esprit se joue à la surface, tandis que la passion gronde au fond.

Seigneur, dans cet aveu dépouillé d'artifice,

J'aime à voir que du moins vous vous rendiez justice,

Et que, voulant bien rompre un nœud si solenuL'l,

Vous vous abandonniez au crime en criminel.

Kst-il juste, apri's tout, qu'un conquérant s'abaisse

Sous la servile loi de garder sa promesse?

Non, non, la perfidie a de quoi vous tenter;

Kt vous ne me cherchez que pour vous en vanter.

Quoi ! sans que ni serment ni devoir vcus retienne,

Rechercher une Grecque, amant d'une Troyenne!

Me quitter, me reprendre, et retourner encor

De la fille d'Hélène à la veuve d'Hector!

Couronner tour à tour l'esclave et la princesse !

Immoler Troie aux Grecs, au fils d'Hector la Grèce !

Tout cela part d'un cœur toujours maître de soi,

D'un héros qui n'est point esclave de sa foi.

Pour plaire il rotre épouse, il vous faudrait pcul-ctre

Prodiguer les doux no7iis de parjure et de traître.

Vous veniez de mon front observer la pâleur,

Pour aller dans ses bras rire de ma douleur.

Pleurante après son char vous voulez qu'on me voie :

Mais, seigneur, en un jour ce serait trop de joie.

Dans ce merveilleux couplet, qu'il faudrait citer tout entier, Hermione est soutenue encore et toujours par son orgueil. Elle le fait même trop clairement entendre : si elle préfère l'ironie à l'injure, c'est pour ne pas donner à sa rivale une occasion de rire avec Pyrrhus de sa douleur. Elle affectera donc un courage stoïque, une liberté d'esprit qu'elle n'a pas. Mais ce stoïcisme de parade ne résiste pas aux félicitations ironiques de Pyrrhus sur son égalité d'âme. Alors, mais alors seulement, incapable de se maîtriser plus lonj^temps, la passion éclate e;i une apostrophe où toute l'âme d'Hermione passe dans un cri de douleur et d'amour.

Je ne t'ai point aimé, cruel! qu'ai-je donc fait?

J'ai dédaigné pour toi les vœux de tous nos princes;

Je t'ai cherché moi-même au fond de tes provinces;

J'y suis encor, malgré tes infidélités,

Et malgré tous mes Grecs, honteux de mes bontés.

Je leur ai commandé de cacher mon injure;

J'attendais en secret le retour d'un parjure ;

J'ai cru que tôt ou tard, à ton devoir ;endu,

Tu me rapporterais un cœur qui m'était dii.

Je t'aimais inconstant; qu'aurais-je fait fidèle?

A.XDROMAQUE 3?;

Et mûme en ce moment où ta bouche cruelle Vient si tranquillement m'annoncer le trépas, Ingrat, je cloute encor si je ne t'aime pas.

• Elle implore, elle menace, elle se venge, et il semble qu'au cinquième acte elle n'ait plus qu'à triompher de sa venfçeance accomplie. Le début du cinquième acte nous la montre pourtant retombée dans ses incertitudes et ses angoisses, se demandant si elle aime ou si elle hait Pyrrhus, sentant bien que son cœur, son lâche cœur, s'intéresse plus que jamais à l'intidèle. Il nous montre ensuite sa haine ravivée par le récit qu'on lui fait de la cérémonie nuptiale. « Le perfide! ii mourra! » c'est là son premier cri, cri de colère, et elle en veut à Oreste d'être si lent à frapper. « Il est mort ! » c'est là son second cri, cri de do'i 'ur, et ce même Oreste, dont elle accusait tout à l'heure la pusillanimité, elle lui reproche maintenant son parricide ; elle le désavoue avec horreur ; elle oublie qu'elle seule est coupable d'un crime qu'elle lui a imposé.

Mais parle : de son sort qui t'a rendu l'arbitre? Pourquoi l'assassiner? qu'a-t-il fait? a quel titre? Qui te Ta dit?

On a épuisé toutes les formules de l'admiration pour vanter cette contradiction passionnée, ce « qui te l'a dit? » si étrange, et si vraisemblable pourtant, quand on connaît Hermione. On a rappelé même la scène du Roi Jean, de Shakespeare^ entre le geôlier Huberl, assassin du jeune prince Arthur, etleroi Jean, qui a commandé l'assassinat : « C'est toi qui l'as tué. Je pouvais souhaiter sa mort ; mais toi, pourquoi le tuer? — Quoi ! seigneur, n'est-ce pas vous-même qui me l'avez ordonné? » Mais Racine ignorait Shakespeare, et le cri d'Hermione est plus émouvant que celui du roi Jean, étant plus sincère. De telles beautés perdent à être étudiées et admirées isolément, ou plutôt elles ne sont belles que par le rapport qu'elles ont avec l'ensemble d'un caractère. Au point de vue particulier du caractère d'Hermione, ce trait est d'une vérité saisissante, et le détracteur de Racine, Subligny, fait preuve d'un esprit bien étroit quand il s'étonne qu'Hermione ne soit pas quelque temps sensible au plaisir d'être vengée. C'est sa passion qui l'a fait vivre, et c'est sa passion qui la tue. Sa haine n'était qu'une autre forme de son amour ; elle n'a point de peine à disparaître dès que la mort de Pyrrhus lui enlève tout prétexte et tout aliment. C'est

contre Oreste que se tourne toute sa ra^e, c'est Oreste qui est coufjable de tout. Que lui importent désormais sa patrie et sa famille, qu'elle a toujours, du reste, fait passer après son amour? Que lui importe la vie? Elle court se poignarder sur le cadavre de Pyrihus.

Tel est ce caractère d'Hermione, si différent des caractères féminins tracés par Corneille, si peu immuable et absirail, si naturel en ses contradictions mêmes. C'est en femme qu'elle aime et qu'elle soutfre d'aimer; c'est en femme qu'elle se venge et se punit elle-même de s'être vengée. Les nuances de cette peinture sont exquises; mais, comme il arrive d'ordinaire, ce qui nous frappe surtout, ce sont les qualités de force plutôt que de finesse.

Écoulez, dans le rôle d'Hermione, ces cris de violence passionnée, lorsque, dès le commencement, de l'aclion, elle s'entretient avec sa confidente Cléone :

Si je le hais, Cléone! Il y va de ma gloire, Après tant de bontés dont il perd la mémoire, Lui qui ini' tut si chor, et qui m'a pu tralilr! Ah! je l'ai trop ai»:é, pour ne le point hau:'

ou bien encore quand elle vient d'arracher à Oreste la promesse d'assassiner Pyrrhus :

Conduisez ou suivez une fureur si belle;

Itcvenez tout couvert du sang de l'infidèle;

Allez : en cei état soyez sûr de mon cœur:

Non, en vérité, dans Shakespeare, quoi qu'on on puissedire, je ne connais rien qui soit d'une vérité jilus sinistre et plus hardie que ce mouvement de foquulterie atroce. Kl si l'excès de l'alrocilé est déguisé sous l'élépance des termes, ce n'est point une raison pour le nier, mais plutôt pour l'admirer davantaçre. Pareillement je ne vois rien, dans Macbeth ou dans le Roi Jean, qui soit d'une audace plus froidement criminelle que ces cinq vers, lorsque Oreste est parti pour se rendre au temple où il doit assassiner Pyrrhus, et qu'IIermione échange avec sa confidente son dernier entretien:

Que je me perde ou non, je songe à me venger. Je ne sdis même encor, quoi qu'il m'ait pu promettre, Sur d'autres que sur moi si je dois m'en remettre : Pyrrhus n'est pas coupable ù ses yeux comme aux miens. Et je tiendrais mes coups bien plus sûrs que les siens.

C'est ce caractère de naturalisme, je veux dire à la fois de hardiesse lI de profondeur dans i'observalion, qui peut servir à nous expliquer dri;\ faits assez curieux — et autrement assez difficiles à comprendre — de n histoire littéraire. Pourquoi Racine en son temps n'a-t-il jamais qu'à m lié réussi? pourquoi n'a-t-il pas remporté un seul succès qu'on ne lui ait aigrement disputé ".' pourquoi ses chefs-d'œuvre n'ont-ils jamais recueilli autant d'applaudissements que VAslrate de Quinault, ou que le Timocrale de Thomas Corneille'? Nous venons de le dire. C'est qu'on trouva ses peintures ti-op hardies, trop peu conformes à la mode, et trop voisines de la vérité vraie.

Quel peintve, quel poète a mieus représenté les fui'eurs de l'amour jaloux que le peintre immortel et unique d'Hermione, de Roxaiie et de Phèdre? Car, cherchez bien, et cherchez longtemps : nulle part, ni dans aucune littérature, vous ne verrez rien d'analogue ou de comparable à ces trois figures de femmes, et je ne sais s'il faut dire qu'elles sont le chef-d'œuvre de Racine ; mais ce que je sais bien, c'est qu'elles se ressemblent comme trois sœurs damnées, et que personne ne leur ressemble; et que s'il y en a d'autres que l'on puisse aimer mieux, elles sont le prodige de l'observation, de la science et de l'art de Racine i.

Le caractère de Pyrrhus. — En quoi il est antique, en quoi il est moderne.

On a dit que les caractères d'hommes étaient un peu saciifiés, dans Andromaqiie, aux caractères de femmes. Pyrrhus, en effet, pris entre Andromaque et Hermione, est moins touchant que l'une et moins terrible que l'autre. En face d'Andromaque surtout, si moderne par certains traits, ce personnage, qui n'est ni franchement antique ni franchement moderne, parait moins vivant et moins vrai. Il est vrai pourtant et vivant, et le moindre triomphe de Tart de Racine n'a pas été de faire vivre un caractère en qui deux caractères, deux époques, deux civilisations même semblent s'unir.

Que reste-t-il du Pyrrhus antique? Racine semble répondre à cette question, lorsqu'il écrit dans sa préface :

Mes personnages sont si fameux dans l'antiquité, que, pour peu qu'on la connaisse, on verra fort bien que je les ai rendus tels que les anciens poètes nous les ont donnés : aussi n'ai-je pas pensé qu'il me fût permis de rien changer à leurs mœurs. Toute la liberté que j'ai prise, c'a été d'adoucir un peu /il férocité de Pyrrhus, que Sénèque, dans la Troade, et Virgile, dans le second livre de l'Enéide, ont poussée beaucoup plusloinque je n'ai cru le devoir faire. Encore s'est-il trouvé des gens qui se sont plaints qu'il s'emportât contre Andromaque, et qu'il voulût épouser une captive à quelque prix que ce fut; et j'avoue qu'il n'est pas assez résigné à la volonté de sa maîtresse , et que Céladon a mieux connu que lui le parfait amour. Mais que faire? Pyrrhus n'avait pas lu nos romans ; il était violent de son naturel, et tous les héros ne sont pas faits pour être des Céladons.

Non, Racine n'a point rendu ses personnages « tels que les anciens poètes nous les ont donnés». Quoi qu'il en dise, son Pyrrhus a lu nos romans, et sa férocité s'est adoucie à ce

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