C. de Litt. — RACINE M«d/-0H!«7ue
:ii- COURS DE LITTERATURE
point que parfois il nous fait songor au Céladon de VAntréiplus qu'au sanglant ÎSéoplolème. Mais les critiques mêmes auxquelles répond la préface de Racine nous font sentir quelle fausse idée on se faisait alors de l'esprit des temps primitifs et du caractère des héros antiques. Condé jugeait Pyrrhus « trop violent et trop emporté » ; Subligny lui reprochait de ne pas se conduire en « honnête homme ». En face de critiques si étranges, on sait gré à Racine du petit nombre de traits antiques qu'il a conservés en composant la physionomie d'un Pyrrhus nouveau.
Il ne faut pas l'oublier, le Pyrrhus antique n'est pas seulement le meuitrier de Priam dans P/dloctcle, où il paraît sous le nom de Néoptoléme; Sophocle le peint sous les traits d'un jeune homme au cœur généreux, qui, trompé d'abord par Ulysse, refuse bientôt de s'associer aux perfides entreprises tentées contre Philoctète. Cette franchise et cette générosité d'àme, le Pyrrhus de Racine n'en sera pas dépossédé.
Je sais ce qu'est Pyrrhus : violent, mais sincère.
C'est Andromaque elle-même qui lui rend ce témoignage, et il est sincère en effet vis-à-vis d'Andromaque, vis-à-vis même d'Hermione. Au quatrième acte, dans la scène des explications, il ne plaide pas, il s'accuse plutôt, rejetant, il est vrai, sur la fatalité qui l'entraîne une partie de la responsabilité de sa trahison.
Je ne viens point, armé d'un indigne artifice, D'un voile d'équité couvrir mon injustice; Il suffit que mon cœur me condamne tout bas; Kt je soutiendrais mal ce que je ne crois pas. J"épouse une Troyenne; oui. Madame : et j'avoue Que je vous ai promis la foi que je lui voue.
Je vous reçus en reine, et jusques à ce jour
J'ai cru que mes serments me tiendraient lieu d'amour.
Mais cet amour l'emporte ; et, par un coup funeslc,
Andromaque m'arrache un cœur qu'elle déteste :
L'un par l'autre entraînés, nous courons à l'autel
yous jurer, malgré nous, un amour immorlel.
Après cela, Madame, éclatez contre un traître
Qui l'est avec douleur, et qui pourtant veut l'être.
Pour moi, loin de contraindre un si juste courrou.x,
Il me soulagera peut-être autant que vous.
Ce discours, où Pyrrhus repousse avec dédain les subterfuges, n'est pas assurément tout entier d'un héros antique, bien que
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l'idée delà destinée inéluctable y soit entrevue; mais il n'est pas en contradiction avec la conception traditionnelle de ce personnage. Pyrrhus est capable de céder à un entraînement de passion, mais il ne sait pas mentir. Il manque à sa parole malgré lui, et il en a des remords, et il serait soulagé d'un grand poids si Hermione faisait éclater contre lui sa colère vengeresse. Mais à son douloureux aveu Hermione n'oppose qu'une froide ironie ; il y répond par l'ironie à son tour, par une ironie cruelle dans sa politesse, et ici nous perdons tout à fait de vue le Pyrrhus d'autrefois pour ne plus voir que « l'honnête homme » contemporain de Racine. « Pyrrhus, dit M. Taine, obligé d'annoncer lui-même à Hermione sa perfidie el sa faiblesse, découvre le moyen de n'être ni vil ni brutal, et d'un mot imperceptible détourne loin de lui et presque sur elle le torrent d'ironie insultante dont elle a voulu l'accabler. Même là pourtant Pyrrhus rappelle à quel excès de rage il s'est laissé emporter autrefois. Racine ne veut pas nous laisser ignorer ce passé de Pyrrhus; si nous étions tentés de l'oublier, Andromaque nous rappellerait « cette nuit cruelle » où Pyrrhus, «les yeux étincelants... et de sang tout couvert », lui apparut pour la première fois. Pyrrhus lui-même en parle sans embarras. C'est qu'il y a deux Pyrrhus : celui de la guerre et celui de la paix. Le Pyrrhus guerrier est inexorable ; l'àme de Pyrrhus pacifique n'est pas inaccessible à la pitié. H semble que Racine ait voulu, dès le début de sa tragédie, opposer le Pyrrhus antique et le Pyrrhus moderne en montrant par où ils se distinguent tout ensemble et se réunissent.
Tout était juste alors : la vieillesse et l'enfance
En vain sur leur faiblesse appuyaient leur défense :
La victoire et la nuit, plus cruelles que nous.
Nous excitaient au meurtre et confondaient nos eoups.
Mon courroux aux vaincus ne fut que trop sévère ;
Mais que ma cruauté survive à ma colère!
Que, malgré la pitié dont je me sens saisir.
Dans le sang d'un enfant je me baigne à loisir !
Oreste nous avait prévenus que Pyrrhus est (c un cœur peu maître de lui ». Nous sommes surpris, dans la première scène où Pyrrhus nous est montré, de lui voir tant de sang-froid, d'ironie aisée en face de l'ambassadeur des Grecs menaçant :
-Je ne sais pas prévoir les malheurs de si loin.
C'est que Pyrrhus est soutenu et contenu par le souvenir d'Andromaque. 11 n'a pas désespéré encore de se faire aimer d'elle, et c'est avec une parfaite sérénité d'âme qu'il envoie Oresle, ambassadeur et amant malheureux, aux pieds d'Ilermione délaissée. Pha'nix lui remontre en vain son imprudence. Ah! ce Phœnix homérique, père nourricier d'Achille, fi^iure naïvement héroïque cl familière, nmme on a peine à pardonner à Racine de l'avoir travesti en conlidenl, réduit à parler maintenant de « maîtresse » et de« feux »! Déjà, lui aussi, Pyrrhus commence à parler le langage de la galanterie contemporaine, et l'on souril, quand on l'entend répondre à Phœnix, avec une sorte d'indifférence ennuyée :
On dit qu'il a longtemps brûlé pour la princesse.
Andromaque parait, et Pyrrhus, ce Pyrrhus si ferme devant Oreste, n'est plus devant elle qu'un amant incompris, prodigue de madiigaux. L'impression est d'autant plus défavorable qu'Andromaque parle un langage simple et touchant. Mais comme si dans une même scène Racine avait voulu montre*' de quels éléments divers combinés il avait formé son personnage, voici qu'à la première résistance d'Andromaque le soupirant fait place au tyran brutal :
Son!;ez-y bien : il faut désormais que mon cœur, S'il n'aime avec transport, haïsse avec fureur. Je n'épargnerai rien dans ma juste coli-re; Le fils me répondra des mépris de la mère.
On ne dira pa?, sans doute, qu'ici encore c'est Louis XIV qui entretient Henriette d'Angleterre. Sous le vernis de civilisation qui la recouvre, la barbarie a brusquement reparu; car si Pyrrhus est civilisé à la surface, le fond de son âme est bien barbare. C'est sur une menace nullement déguisée que s'achève le premier acte. L'homme qui est capable de placer une femme, une mère, dans cette terrible alternative de voir périr son fils ou de le sauver en se sacrifiant, peut avoir le langage d'un courtisan français, il n'en a pas l'àme. C'est dans l'expression de son amour qu'il est moderne et trop moderne; mais son amour même a les élans soudains, les sauvages éclats qu'avait la passion aux temps homériques. Si l'on ne fait cette distinction, le caractère de Pyrrhus semblera composé de deux moitiés mal rejointes. Écartons ce qui a vieilli, et allons droit à ce qui est
resté vivant. Ce qui a vieilli, ce sont les formes conventionnelles de la galanterie au xvii'' siècle; ce qui est resté vivant, c'est Tétat d'âme qu'expriment ces formules banales. Pyrrhus n'est pas un de ces amoureux « de sang-froid » que raille Boileau, et qui meurent par métaphore. C'est un homme qui aime et qui souffre; c'est aussi un despote, impatient de toute résistance, et qui, si on l'irrite, brisera tous les obstacles qui lui seront opposés. Le despote, prompt à s'exalter, prompt à s'abattre, mais toujours impérieux et parfois féroce, n'a que l'extérieur d'un roi moderne; l'homme n'est ni moderne ni antique : il est de tous les temps.
C'est l'homme encore que nous aimons à retrouver jusqu'en ces scènes à demi familières, que des critiques trop scrupuleux jugent indignes de la majesté de la tragédie. « M. Despréaux, dit l'auteur du Bolœana, Mouchesnay, n'était pas du tout salisfait du personnage que fait Pyrrhus, qu'il traitait de héros à la Scudéry, tandis qu'Oreste et Hermione sont de véritables caractères. » D'après Louis Piacine, ce reproche s'appliquerait surtout à la scène v de l'acte 11 entre Pyrrhus et Phœnix, où il semblait à Boileau que la tragédie, par la peinture des extravagances amoureuses, s'abaissait jusqu'à la naïveté comique. On comprend mal que Boileau se soit ainsi mis de lui-même au rang de ces « censeurs de Pyrrhus » dont il parle dans son Épître à Racine. Il ne s'agit plus ici, en etfet, des fadeurs de la galanterie à la mode, mais de mots simples et vrais, de mouvements naturels de l'àme, dont la tragédie ne saurait laisser le privilège à la comédie sans se condamner à une solennelle et immuable raideur. Au fond, ce Pyrrhus, nous l'avons vu, n'est qu'un enfant, et s'exprime en enfant, avec une spontanéité naïve qui fait le charme original de son caractère. Au début de la scène que Boileau et Louis Racine ont en vue, Pyrrhus vient de s'excuser près d'Oreste d'avoir montré « un peu de violence » dans sa réponse à l'ambassadeur de la Grèce. Repoussé par la mère, il a sacrifié aux Grecs la vie du fils; il a résolu d'épouser Hermione, et, par un raffinement de cruelle diplomatie, c'est Oreste lui-même, Oreste amant d'Hermione, qu'il a chargé de faire connaître à Hermione sa résolution nouvelle. Resté seul avec Phœnix, il triomphe : « Hé bien ! Phœnix, l'amour est-il le maître? » Sur de lui désormais, il énumère complaisamment les avantages d'une rupture qu'il a tout fait pour prévenir; il découvre, un peu lard, que trop de haine sépare Andromaque de lui; puis, s'oubliantet revenant malgré
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lui à son amour, il pose au vieux l'hœnix les queslions les plus iiiallcndues.