‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 3)Chapitre 2 sur 106 · C. de Litt. — RACINE · texte numérisé non relu

C. de Litt. — RACINE

troupe rivale de rilôlel de i?ourgogne. Son humeur facilement irritaijie le poussa bientôt à répliquer par des lettres cruelles à ses maîtres de Port-Rojal, qui, dans leur rigide vertu, avaient condamné les auteurs dramatiques.

Deuxième période : les chcfa-cV œuvre profanes (1067-1077). A7i(h'omaque,le Cld de Racine (1007), fil oublier ses essais antérieurs. A partir de ce moment, la vie de Racine, dont la Correspondance, d'ailleurs, pour toute celte période, s'est perdue, n'est jplus guère marquée que par les chefs-d'œuvre qui se succèdent rapidement : les Plaideurs (1068), comédie dont le sujet esLpris aux Guêpes d'Aristophane; — Britannieus (1000), tragédie historique et psychologique, d'après Tacite, précédée de préfaces, donl la première, très vive, attaque les critiques du jeune poète, surtout le vieux Corneille; — Bérénice (1670), empruntée encore à Tacite, composée par Racine à la prière de Henriette d'Angleterre, qui faisait travailler au même sujet Corneille, auteur de Tite et Bérénice; — Bajazet (1072), sujet emprunté à riiistoire récente de la Turquie, et qui tranche sur les sujets des autres tragédies, tous antiques; — Mithridate (1073), qui précéda de peu l'entrée de Racine à l'Académie française; — Iphigénie en Azi/wfc (1074), imitée d'Euripide. Celte même année Racine fut nommé trésorier de France en la généralité des finances de Moulins; — Phèdre (1077), empruntée encore à Euripide, mais très différente de son modèle par l'esprit. Une cabale dirigée contre celte pièce par de beaux esprits,, qui alfectaienl de préférer la.J'hèdre de Pradon, détermina Racine à quitter le théâtre. Il n'avait alors que Irenle-huit ans- Phèdre avait été l'occasion de sa réconciliation avec ses maîtres de Port-Royal.

Troisième période : la retraite et les chefs-d'œuvre sacrés (1677- 1099). — Tout entrer désormais à la piété et à la vie domestique,, il épouse Catherine de Romanet, fille d'un ancien maire de Montdidier, trésorier de France, excellente femme de ménage, qui n'avait jamais lu les tragédies de son mari. Elle lui donna, sept enfants, dont le dernier est Louis Racine, le poète de la Religion. L'année même de Phèdre, il avait été nommé historiographe du roi, emploi auquel il n'était pas préparé, mais qui lui fut moins lourd, partagé avec son ami Boileau. Plusieurs fois il suivit aux armées le roi, qui le fit gentilhomme ordinaire de la chambre. Pendant toute la première partie de cette période, il ne compose guère que des traductions de psaumes, avec quelques fragments historiques. Dans la seconde partie, il^

consent, sur la prière de M™° de Maintenon, à écrire pour la maison de Saint-Cyr deux tragédies tirées de l'Écriture sainte :

^\Esther (1689), dont le succès fut considérable, %i Alhal le [{%%{), ■qui réussit moins. Ses dernières années furent attristées par

-une sorte de disgrâce, dont on a exagéré la profondeur, mais dont la réalité aujourd'hui est hors de doute : une lettre douloureuse, adressée par lui à M™'' de Maintenon, en 1098, en est le témoignage; il s'y justifie du reproche de jansénisme, contre lequel pouvait assez mal se défendre l'ami des solitaires et l'auteur de YHistoire de Port-Royal. Cette demi-disgràce fut, selon son lils, un coup mortel qui abrégea ses jours. Il voulut être inhumé à Port-Royal près de ses anciens maîtres. Quand Port- JRoyal fut détruit, ses cendres furent transférées àSaint-Étienne du Mont.

Les œuTPefS en prose. — Racine traducteur et commentateur.

Jeune et vieux, à tous les moments de sa vie, Racine s'est montré préoccupé d'étudier et de reproduire la perfection grecque. Il traduisait, écolier, en guise d'exercice, plus d'un ouvrage grec, comme la Vie de Biogène le Cynique par Diogène Laërce, Homme mûr, il traduisait encore des fragments de la Poétique d'Aristote, surtout ceux qui se rapportent à la tragédie ; il abrégeait, en prenant à son aise avec le texte, les opuscules de Lucien et de Denys d'Halicarnasse sur l'histoire. Enfin, dans sa période de recueillement et de retraite, il traduisait, plus exactement et complètement, cette fois, le Banquet de Platon, en collaboration avec la savante abbesse de Fontevrault, une Mortemart. Ces traductions, plus ou moins libres (la dernière seule, comme l'observe M. Mesnard, est une traduction vraie),, se distinguent plus par l'élégance aisée du style que par la précision sobre et forte.

Les Remarques sur les Olympique?, de Pindare et sur VOdyssée d'Homère, écrites à Uzès vers 1662, olfrent plus d'intérêt, surtout les Remarques sur Homère ^. Il y respire un enthousiasme ingénu pour la simplicité homérique. A tout moment le

1. On aura plus loin occasion de parler des annotations d'Homère et des tragiques grecs.

jeune commentateur s'écrie : « Cet endroit est admirable!... Les livres de rOf/y.sst'e vont toujours de plus beau en plus beau. » 11 loue particulièrement Homère de ce qu'il est « exact à décrire les moindres particularités, ce qui a bonne grâce dans le grec, au lieu que le latin est beaucoup plus réservé et ne s'amuse pas à de si petites choses. » 11 faut citer tout ce passage.

Sans mentir, c'est un plaisir de voir comme Homère s'entend à faire une description. Il remarque les plus petites choses, et les fait toutes paraître devant nos yeux... Calypso donne à Ulysse un vilebrequin et des clous, tant Homère est exact à décrire les moindres particularités : ce qui a bonne , grâce dans le grec, au lieu que le latin est beaucoup plus réservé et ne i s'amuse pas à de si petites choses. La langue sans doute est plus stérile, et : n'a pas des mots qui expriment si heureusement les choses que la langue : grecque : car on dirait qu'il n'y a rien do bas dans le grec, et les plus viles choses y sont noblement exprimées. Il en va de même de notre langue que de la latine, car elle fuit extrêmement de s'abaisser aux particularités, parce que les oreilles sont délicates et ne j)cuvent souffrir qu'on nomme des choses basses dans un discours sérieux, comme une cognée, une scie et un vilebrequin.

Ailleurs, à propos d'un passage où Ulysse demande à manger, car, dit le poète, rien n'est plus impudent qu'un ventre atfamé, il écrit encore :

Notre langue ne souffrirait pas dans un poème héroïque cette façon de parler, qui semble n'être propre qu'au burlesque : elle est pourtant fort ordinaire dans Homère. En effet, nous voyons que dans nos poèmes, et même dans les romans, on ne parle non plus de manger que si les héros étaient des dieux qui ne fussent pas assujettis à la nourriture ; au lieu qu'Homère fait fort bien manger les siens à chaque occasion, et les garnit toujours de vivres lorsqu'ils sont en voyage.

Ailleurs, enfin, il constate que les mots de « veaux » et de « vaches » ne seraient pas tolérés par notre langue, « qui ne veut presque rien souffrir ». Ce vif sentiment de ce qui manque à la langue et à la poésie françaises d'alors est remarquable chez un tout jeune homme. Racine est déjà Grec, et le restera. Tandis que Boileau s'épuise, dans ses Réflexions sur Longin, à démontrer que toutes les expressions d'Homère sont nobles, Racine sait qu'Homère « était instruit de tout ce qu'il y a de beau dans la nature », et même dans les détails de la nature les plus vulgaires en apparence. 11 comprend la mélancolie homérique, insiste sur l'espèce de plaisir qu'on trouve à pleurer, admire avec transport la peinture d'Ulysse affligé sur le bord de la mer. Çà et là, des remarques profondes : « Rien ne lie si bien l'amitié que d'avoir enduré de la misère ensem-

ble; M ou piquantes et qui trahissent la jeunesse du critique : t( On voit bien qu'autrefois les dames ne faisaient pas tant de façons qu'elles en font à présent... Cela montre que c'est depuis longtemps que les femmes se laissent aller aux présents. » Mais presque partout le commentaire est sérieux, ému, et témoigne d'une intelligence des temps primitifs bien rare au svii° siècle.

Racine paniiililétaire. — La Lettre à rauleur des < Hérésies imaginaires » et les « Provinciales » de Pascal*

Le « tendre » Racine savait être mordant, méchant même, à 'occasion, lorsqu'on blessait son amour-propre, infiniment îusceptible dans la jeunesse. Nicole, un de ses anciens maîtres, menait de publier dix-huit lettres, intitulées les Hérésies imagllaires; — dix-huit, pour égaler le nombre des Provinciales. Il

traitait les auteurs dramatiques d' « empoisonneurs publics, ion des corps, mais des âmes ». Racine n'était au théâtre fu'un débutant, et eût pu laisser à des vétérans de l'art dranatique, à Corneille par exemple, le soin de répondre à ceux lont, la veille encore, il était l'élève. Il aima mieux prendre )Our lui ce mot injuste, et le relever. Sa Lettre à l'auteur des iérésies imaginaires est spirituellement cruelle; il y accable à out moment .Mcole et les jansénistes sous le souvenir des Pronnciales, qu'ils ont l'imprudence de rappeler et d'imiter. Le on est brusque et dur.

Mais nous connaissons l'austérité de votre morale. Nous ne trouvons point frange que vous damniez les poètes; vous en damnez bien d'autres qu'eux. ;e qui nous surprend, c'est de voir que vous voulez empêcher les homme* e les honorer. Hé! Monsieur, contentez-vous de donner des rangs dansautre monde : ne réglez point les récompenses de celui-ci. Vous l'avez quitté

y a longtemps : laissez-le juger des choses qui lui appartiennent. Plaignezî, si vous voulez, d'aimer des bagatelles et d'estimer ceux qui les font; lais ne leur enviez point de misérables honneurs auxquels vous avez énoncé.

Il fait souvenir les jansénistes que M. de Saci lui-même a raduit un auteur dramatique de l'antiquité, Térence. « Ainsi, ous voilà vous-mêmes au rang des empoisonneurs. » Il cite l'L'rfé, Corneille, Gomberville, ami des solitaires, M"^ de Scuiéry, qui a si bien parlé de Port-Royal dans sa délie : « Cepen-

danl j'avais ouï dire que vous aviez soufTerl patiemment qu'on vous eûl loiiAs dans ce livre horrible. L'on fit venir au désert le livre qui parlait de vous. 11 y courut demain en main, et tous les solitaii'os voulurent voir l'endroit où ils étaient traités d't/luslres. » La fin de cetle Lettre est d'une ironie hautaine et cinglante, qui, sous la plume d'un jeune homme et d'un disciple de Port-Uoyal, dépasse vraiment toute mesure.

Enfin jo vous demanderais volontiers ce qu'il faut que nous lisions, si ces sortes d'ouvrages nous sont défendus. Encore faut-il que l'esprit se délasse quelquefois. Nous ne pouvons |)as toujours lire vos livres, et jiuis, à vous liue la vérité, vos livres ne se font plus lire comme ils faisaient. Il y a longtemps que vous ne nous dites i)lus rien de nouveau... Surtout gardez-vous liien de croire vos lettres aussi bonnes que les Letlrm pnninriales : ce serait une étrange vision que cela. Je vois bien que vous voulez attraper ce genre d'écrire : l'enjouement de M. Pascal a plus servi à votre parti que tout le ■sérieux de M. Arnauld. Mais cet enjouement n'est point du tout votre caractère... Retranchez-vous donc sur le sérieux. Remplissez vos lettres de longues et doctes jiériodes. Citez les Pères. Jetez-vous souvent sur les injures et presque toujours sur les antithèses. Vous êtes appelés à ce style. Il faut •que chacun suive sa vocation.

On est choqué souvent en lisant cetle Lettre; mais il est difficile de ne pas être amusé. Le style est rapide et incisif; l'ironie est aisée, un peu tendue en de rares endroits; le trait porte presque toujours. Racine a trop raison, car il a raison avec hauteur. Si l'on ne se place qu'au point de vue littéraire, on jouit sans réserve de cette lecture, et l'on savoure, par exemple, des morceaux charmants et perfides, tels que le récit célèbre qu'on nous permettra de citer en entier, comme modèle de bonne langue et de bonne raillerie :

Un jour, deux capucins arrivèrent à Port-Royal et y demandèrent l'hospitalité. On les reçut d'abord assez froidement, comme tous les religieiu y étaient reçus. Mais enfin il était tard, et l'on ne ])ut i)as se dispenser de les recevoir. On les mit tous deux dans une chambre, et on leur i)orta à souper. Comme ils ■étaient à table, le diable, qui ne voulait pas que ces bons Pères soupassent à leur aise, mit dans la tète de quelqu'un de vos Messieurs que l'un de ces capucins était un certain P. Maillard, qui s'était depuis peu signalé à Rome en sollicitant la bulle du pape contre Jansénius. Ce bruit vint aux oreilles de la mère Angélique. Elle accourt au parloir avec précipitation , et demande qu'est-ce qu'on a servi aux capucins, quel pain et quel vin on leur a donné. La tourière lui répond qu'on leur a donné du pain blanc et du vin des Messieurs. Cette supérieure zélée commande qu'on le leur ôte, et que l'on mette devant eux du pain des valets et du cidre. L'ordre s'exécute. Ces bons Pères, qui avaient bu chacun un coup, sont bien étonnés de ce changement. Ils prennent pourtant la chose en patience, et se couchent, non sans admirer le soin qu'on prenait de leur faire faire pénitence. Le lendemain, ils demandèrent à dire la messe, ce qu'on ne put pas leur refuser. Comme ils la disaient,

M. de Basnols entra dans l'église, et fut Lien surpris de trouver le visage d'un capucin de ses parents dans celui qu'on prenait pour le P. Maillard. M. du Bagnols avertit la mère Angélique de son erreur, et l'assura que ce Père était un fort bon religieux, et même, dans le cœur, assez ami de la vérité. Que ■fît la mère Angélique? Elle donna des ordres tout contraires à ceux du jour •de devant. Les capucins furent conduits avec honneur de l'église dans le réfectoire, où ils trouvèrent un bon déjeuner qui les attendait, et qu'ils mange rent de fort bon cœur, bénissant Dieu qui ne leur avait pas fait manger 'leur pain blanc le premier.

La seconde lettre n'a pas de ces pages inoubliables, mais •est bien piquante encore. Racine l'écrivit en réponse à la faible riposte des jansénistes Dubois et Barbier d'Aucour, mais ne la publia pas, sur les instances de Boileau, dit-on. Ici encore Pascal est vanté aux dépens de Port-Royal : « Ne vous persuadez pas que les dernières Imaginaires soient aussi agréables que les premières PrortncittZes ; tout le monde lisait les unes, et vos ■meilleurs amis peuvent à peine lire les vôtres. » Pour confon- •dre les jansénistes austères, qui dans les divertissements les plus innocents voient des plaisirs défendus, il n'a qu'à rappeler la onzième Provinciale, où Pascal dit que la raillerie est permise, que les Pères ont ri, comme il rit lui-même. « Et vous ■semble-t-il que les Lettres provinciales soient autre chose que des comédies?... Tantôt il amène un jésuite bonhomme, tantôt •un jésuite méchant, el toujours un jésuite ridicule. » On a donc le droit de rire, à moins d'imiter l'austérité ridicule de ce janséniste qui, chez une dame amie de Port-Royal, où Molière lisait son Tartuffe nouveau, empêcha la lecture en s'écriant •qu'on ne pouvait se divertir au moment où s'accomplissait « le mystère d'iniquité», c'est-à-dire l'expulsion des religieuses •de Port-Royal. On lui obéit, et Molière dut s'en aller, fort étonné.

Rapprochées de la comédie des Plaideurs el des épigrammes, •ces lettres révèlent dans l'esprit de Racine tout un côté satirique que la dévotion même n'eifaca jamais tout à fait.

Racine historien. — Abrégé de l'histoire de Port-Royal. Les fragments historiques.

Le souvenir de ces pamphlets fut pénible plus tard à Racine réconcilié avec ses anciens maîtres. Il n'en adoucit l'amertume

qu'on élevant à leur mémoire, vers la fin de sa vie, un pieux monument, VAhré(jé de l'histoire de PoiH-Iiojjal. Ce livre, qui nefut publié que longtemps après sa mort, n'est pas, comme le croyait Boileau, « le plus parfait morceau d'hisloiio que nous ayons dans notre langue », mais c'est un livre ému et sincère, attachant dans sa solniété, malgré les détails trop complaisants sur le miracle de la sainte Épine et l'affaire du fornuilaire. Là aussi, comme dansles lettres satiriques dont on vient de parler,. Pascal et les Proi"mcm/c.s tiennent une grande place; mais quele ton a changé! Pascal et Port-Uoyal apparaissent ici inséparables. C'est avec vénération que Racine parle de ce grand homme,, mort « de vieillesse » à trente-neuf ans. Il oppose la vivacitémerveilleuse des Petites Lettres à la sécheresse des traités scolastiques qui avaient précédé et qu'on ne lisait pas; il admire en connaisseur les trois premières Provinciales, où Pascal, dit-il, « avait expliqué les questions sur la grâce avec tant d'art et de netteté, qu'il les avait rendues non seulement intelligibles, mais agréables à tout le monde ».

L'onction dans ce livre s'allie à l'énergie et la tempère. Quel tableau enchanteur Racine nous trace de la vie à Port-Royal! Simplicité de l'église, chant grave et touchant, modestie des domestiques, silence recueilli, absence de toute curiosité profane,, entière indifférence pour tout ce qui ne regarde pas Dieu, éducation qui enseigne plus solidement que toute autre les vérités du Christ, mais ne défend pas d'associer à la piété l'esprit et la raison; tous les traits sont rassemblés de façon à nous donner la plus haute idée de la doctrine en même temps que de la maison. Et les hommes sont à la hauteur de la doctrine : Saint- Cyran, « ce grand personnage contre qui la calomnie s'est déchaînée avec tant de licence » ; Arnauld, « grand génie admirable pour les lettres, et sans bornes dans l'étendue de ses connaissances », mais aussi « l'homme le plus simple, le plus incapable de finesse et de dissimulation, et le moins propre, en un mot, à former ou à conduire un parti » ; la mère Angélique, dont l'énergie indomptable triomphe d'une santé languissante, « sainte fille, véritablement illustre et digne, par son ardente charité envers Dieu et envers le prochain, par son extrême amour pour la pauvreté et pour la pénitence, et enfin par les grands talents de son esprit, d'être comparée aux plussaintes fondatrices ».

En opposition à ces portraits éclairés d'un beau jour, voyez les portraits des adversaires, de M. Bail, curé de Montmartre,.

dont les cheveux se hérissaient au seul nom de Port-Royal ; de Zamet, évèque de Langres : « Ce prélat était un homme plein de bonnes intentions, mais d'un esprit fort variable et fort borné... Il était de ces gens qui, bien qu'au fond ils aient de la piété, n'entendent pas volontiei's des vérités qu'ils ne se sentent pas disposés à pratiquer. « Voyez surtout sur quel ton Racine parle des jésuites, les plus redoutables adversaires de Port- Royal, société sainte dans son institution, il le reconnaît, et pleine de gens de piété, mais trop disposée à croire que ceux qui ne sont pas de son avis sont nécessairement des hérétiques. « Pour savoir si un fait est vrai, le jésuite s'en rapporte au jésuite. Ils ont oui dire à leurs régents que le Port-Royal est un lieu abominable; ils le disent à leurs écoliers. » Ainsi s'est formé un faux honneur de corps, « idole à laquelle on sacrifie tout, justice, raison, vérité, plus fort chez eux que dans aucun corps. » Aux querelles de religion s'est ajoutée « une pique de gens de lettres » : seuls lus pendant longtemps, ils se sont vus dépossédés de ce privilège par les jansénistes, et se sont elforcés en vain d'imiter « une certaine politesse de langage de leurs adversaires... Mais leurs livres, manquant d'onction et de solidité, n'en ont pas été mieux reçus du public, pour être écrits avec une justesse grammaticale qui va jusqu'à l'affectation. » Que craignent-ils, au fond, sinon de perdre l'éducation de la jeunesse? Racine s'atlache à prouver que c'est aux personnes qu'ils en veulent, et que leur vengeance ne sera satisfaite que lorsqu'ils auront perdu Arnauld et détruit Port-Royal. Il met en relief la duplicité des ennemis de Port-lloyal, leurs contradictions, leurs violences : « 11 répondit sur le ton ordinaire de sa Société, c'est-à-dire avec beaucoup d'injures. » L'archevêque de Paris, Hardouin de Péréfixe, dans cette lutte peu héroïque contre les religieuses, qu'il déclare a pures comme des anges, mais orgueilleuses comme des démons », tantôt descend aux injures les plus basses, tantôt, confus, sort brusquement en faisant entendre qu'on aura bientôt de ses nouvelles : « Il n'y eut jamais d'homme moins maître de lui, quand il était une fois en colère; » tantôt enfin s'attarde à des puérilités de procédure, « jouant, pour ainsi dire, le personnage d'une petite femmelette, pendant que les religieuses, toujours maîtresses d'elles-mêmes, lui parlaient avec une force et une dignité tout édifiante ».

On connaît l'issue de cette lutte : Arnauld exilé, Port-Royal détruit. Malgré sa discrétion et son désir manifeste de venger

Porl-Royal sans accuser le roi, IJacine laisse échapper ici quelques mois amei'S : « Ce n'est pas la première fois que Dieu a permis que de fort grands saints aient été traités en coupal)les par des princes très vertueux. L'histoire ecclésiastique est pleine de pareils exemples, et il faut avouer que Jamais prévention n'a été fondée sur des raisons plus apparentes que celle tlu roi contre tout ce qui s'appelle Jansénisme ». C'est ainsi que îîacine garde, jusque dans son indignation, le souci de mettre la personne royale en dehors et au-dessus de toutes ces querelles où elle paraît engagée si avant. Qu'on ne voie pas ici une complaisance suspecte: VIHsloirc de Port-Iioyal n'était pas destinée à une publication prochaine. Mais l'ami des Jansénistes et le poète aimé de Louis XIV s'efforçait de tout concilier.

Ses elforts ont été vains, et le lecteur moderne, n'étant pas •embarrassé par le même scrupule, ne se croit plus tenu à la même indulgence. 11 suit avec un intérêt qui n'est pas de simple curiosité ce récit grave et sobre, mais pourtant dramatique, qui a son exposition, ses péripéties, sa conclusion tragique, et qu'on pourrait réduire à ces termes : exposé des intrigues qui préparent la crise; crise composée elle-même de crises successives ; dénouement de la crise. L'habileté de Racine, habileté presque inconsciente et qui vient du cœur plus que de l'esprit, c'est d'élever le débat au-dessus des rivalités mesquines, et d'en marquer fortement le caractère moral. Le lecteur moderne l'élargit, après lui, plus encore : il n'y voit pas seulement en jeu l'existence de Port-Royal, la question même de l'infaillibilité du pape, qui est au fond de tout, bien que Jamais elle ne soit nettement posée; il y voit un épisode douloureux de l'histoire de la liberté de conscience, pour laquelle combattaient, sans le savoir, ceux-là mêmes qui en eussent alors désavoué le principe.

Après ce livre capital (par sa valeur morale plus que par sa valeur historique), les fragments et notes historiques qui nous restent de Racine ont une médiocre importance'. Une tradition veut que les morceaux historiques les plus achevés qu'ait écrits Racine aient été détruits dans un incendie chez Valincourt, son successeur à l'Académie. Ce n'est peut-être qu'une légende. Il est douteux que Racine, dont les opinions étaient si vives et toutes les qualités si personnelles, eût jamais fait un

1. Nous ne parlons pas des ouvrages qui lui sont attribués, plus ou moins arbitrairement, comme le Précis historique des campagnes de Louis XIV de 1662 à 161S, et la relation du siège de Namur.

bon historien et même qu'il ait jamais songé sérieusement à le devenir. Ces notes sont pourtant pleines de toutes sortes de détails précis et techniques destinés évidemment à être mis en œuvre plus tard. On ne saurait les juger au point de vue littéraire, caries phrases souvent n'y sont même pas achevées. Mais on y remarque une préoccupation, assez peu commune alors, de l'étranger, des nations orientales de l'Europe, des Turcs- 11 est curieux aussi de noter que le pieux historiographe ne s'interdit pas certaines ironies : par exemple il raconte qu'à l'entrée du roi à Strasbourg, l'archevêque de Reims toisait avec dédain l'évêque de Bàle, un des députés de la Suisse. « C'est quelque misérable apparemment, que cet évèque? — Comment! îl a cent mille livres de rentes. — Oh ! oh! dit l'archevêque, c'est donc un honnête homme. » Et il lui fit mille caresses... Ce ne sont là que des incidents. Le ton est généralement grave. Colbert mourant reçoit une lettre du roi; on lui demande s'il ne veut pas y faire réponse. « 11 est bien temps de cela, s'écrie-t-il , c'est au Roi des rois qu'il faut que je songe à répondre. » Historiographe de France, c'est-à-dire du roi. Racine ne peut se désintéresser ainsi du service de Louis XIV, dont l'éloge revient bien souvent dans ces fragments historiques.

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