PYRRHUS
Crois-lu. si je l'épouse, Qu'Andromaque en son cœur n'en sera pas jalouse?
Comme Phœnix, nous sommes tentés de lui répondre :
Quoi I toujours Andromaque occupe votre esprit!
Mais si nous sourions, nous ne rions pas. Cet amour persistant, qui s'ignore, n'est qu'ingénu; il n'est point ridicule. La nature est saisie là sur le vif, et celte nature trouve des accents douloureux, par exemple quand Pyrrhu?, au moment même où il proleste qu'il n'aime plus Andromaque, s'attendrit d'avance en songeant aux larmes qu'elle versera:
J'abandonne son fils... Que de pleurs vont couler! De quel nom sa douleur me va-t-oUe appeler ! Quel spectacle pour elle aujourd'hui se dispose ! Elle en mourra, Phœnix, et j'en serai la cause; C'est lui mettre moi-même un poignard dans le sein.
Il est même permis de dire que jamais Pyrrhus n'est ridicule. Lorsque, au troisième acte, hésitant encore entre l'amour et la vengeance, il semble inaplorer un regard d'Andromaque; lorsque, touché par son éloquente et adroite prière, il renvoie Phœnix, témoin importun de ses faiblesses, et adresse à Andromac]ue une adjuialion dernière, cette adjuration, si tendre qu'elle soit, ressemble de fort près à une sommation :
jMais ce n'est plus, Madame, une offre à dédaigner : Je vous le dis : il faut ou périr, ou régner.
ANDROMÀQUE 43
Mon cœur, désespéré d'un an d'ingratilu le,
Ne peut plus de son sort souffrir l'incertilude :
C'est craindre, menacer et gémir trop longtemps.
Je meurs si je vous perds ; mais je meurs si j'attends.
Sôngez-y; je vous laisse; et je viendrai vous prondri;
Pour vous mener au temple oiî ce lils doit m'atlentlre:
Et là vous ms verrez, soumis ou furieux,
Vous couronner, Madame, ou te perdre à vos yeur.
N'est-ce point le langage d'un maître plus que celui d'un vulgaire soupirant?
Des deux critiques adressées à ce caractère, l'une se tourne donc en éloge, l'autre n'est vraie qu'à moitié. Pyrrhus, disaient les contemporains de Racine, n'est pas assez « honnête homme >'. Tant mieux! le désaccord entre le Pyrrhus français et le Néoptolème grec sera moins profond. Pyrrhus, disent, au contraire, nos critiques contemporains, est trop « honnête homme ». Il l'est parfois, et on le regrette ; mais il ne l"est pas toujours, et plus souvent il est simplement un homme.
©reste ; son histoire légendaire. — Faiblesse de son rôle chez Racine. — Par uù 51 se relève. — L,a victinie de la fatalité. — L'amitié : Pjlade.
S'il est dans l'antiquité une figure tragique, c'est celle d'Oreste, fils d'Agamemnon et de Clytemnestre, qui ne peut venger son père sans tuer sa mère, qui serait maudit s'il ne le vengeait pas, et qui est maudit parce qu'il la tue. Sophocle et Euripide, en deux tragédies qui portent le même titre d'Electre, ont mis sur la scène ce meurtre impie et pourtant nécessaire. Eschyle, dans VOrcstie, ne s'est pas bovné à le représenter; il a montré le meurtrier, écumant de rage et de douleur, fuyant la poursuite des Érinnyes vengeresses. Mais des tragiques grecs c'est Euripide qui a le mieux senti quelles ressources de pathétique contenait l'histoire légendaire de ce coupable innocent.
Un trait essentiel de sa physionomie était indiqué à Racine par la première partie de Vlphigénie en Tauride et de VOrestc d'Euripide. Au lendemain de son forfait, l'esprit d'Oreste est égaré parles Furies : il les voit bondir près de lui et secouer les serpents dont leur chevelure est hérissée. Un second trait, dont
4i COURS DE LITTERATURE
Racine s'est également souvenu, est celui de l'amitié consolante de Pylade. Iphigénie en Tauride fait ressortir la présence d'esprit, la hardiesse d'initiative, la générosité d'âme de cet ami traternel. Orcste nous montre les joies et les douleurs communes entre les deux amis : avec une touchante sollicitude, Pylade soutient le malade aimé, le porte dans ses bras, veut mourir avec lui. EnJin, la première de ces deux pièces en face d'Oreste nous laisse déjà voir Hermione, jeune encore et compatissante; Oreste veut la mettre à mort avec Hélène, sa mère; elle est sauvée par l'intervention d'Apollon, qui annonce que le destin la réserve à Oresle, après la mort de Pyrrhus. Dans Y Androinuquc d'Euripide, Hermione a épousé Pyrrhus, mais c'est à Oresle qu'elle a recours pour la délivrer d'un mari qui ne l'aime pas. On a vu dans quelle mesure restreinte Hacine a tiré parti de cette donnée, et lait de la complicité d'Hermione et d'Oreste le ressort principal de son drame.
Faire de cet assassin mal;^ré lui, de cette victime d'une injuste destinée, de cet égaré, un ambassadeur des Grecs et un amant parfait, c'est, comme le dit Saint-Marc Girardin, un contresens historique et moral. Mais de ce contresens vont sortir, avec bien des invraisemblances, des beautés tragiques d'un ordre tout à fait nouveau. Geoffroy a indiqué assez nettement le fort et le faible de cette création, dont l'antiquité ne pouvait même concevoir l'idée.
NVst-il pas ('■trange que la Grèce, voûtant envoyerun ambassadeur à Pyrrhus pour lui demander le lils d'Hector, choisisse précisément l'homme le moins propre à cette fonction? Il faut dans un ambassadeur de l'esprit, de la douceur et de la finesse, et l'on envoie à Pyrrhus un fanatique, un fou, un malade qui a la fièvre chaude et le transport au cerveau... Mais Racine a eu raison de penser que, si l'ambassadeur ne convient pas à Pyrrhus, l'essentiel est qu'il convienne à la tragédie : peu importe que la Grèce ait mal choisi son ministre à la cour d'Épire, pourvu que ce ministre ait un beau rôle à jouer dans l'appartement d'Hermione.
Par malheur, c'est le côté faible du caractère d'Oreste qui est mis d'abord en lumière. Oreste, ami de Pylade, eût pu nous toucher; mais « le déplorable Oreste », à la fois ambassadeur, amoureux et victime des Furies, nous étonne. Assez maladroitement ici Racine a groupé dans la première scène les souvenirs légendaires qui s'attachaient à ce nom. Oreste ne peut être à la fois. l'amant malheureux qui, selon son expression, traîne de mer en mer sa « chaîne », et le jouet de l'aveugle destin.
Hélas I qui peut savoir le destin qui m'amène?...
Mais admire avec moi le sort, dont la poursuite Me fait courir alors au piège que j'évite...
Puisque après tant d'efforts ma résistance est voino, Je me livre en aveugle au transport qui m'entraîne. J'aime, je viens chercher Hermione en ces lieux, La fléchir, l'enlever, ou mourir à ses yeux.
En aveugle, c'est bien le mot qui le caractérise, et il se connaît bien. Mais ce transport, qui lui fait chercher la mort partout, qui oblige Pjlade à le sauver tous les jours de lui-même, ce n'est donc qu'un transport d'amour? C'est à cela que se réduit la tyrannie de la destinée? Nous avions entrevu l'Oreste fatal, qui n'essaye plus de lutter contre le sort; nous ne voyons plus qu'un mélancolique prétendant à la main d'Hermione. Pylade est obligé de le rappeler à sa dignité d'ambassadeur, comme Hermione elle-même, importunée de ses madrigaux :
Songez à tous ces rois que vous représentez.
Il les représente fort mal : en menaçant Pyrrhus de la colère des Grecs, il ne fait qu'irriter sa fierté ; en mêlant à ce débat le nom d'Hermione, il le blesse et l'impatiente. H est vrai que les intérêts de l'amant ne sont pas ceux de l'ambassadeur : si l'ambassadeur réussit dans sa mission, l'amant perd Hermione. Oreste, plus amoureux que politique, doit donc tout faire pour échouer, et il faut reconnaître qu'il y travaille de son mieux; mais s'il n'est pas maladroit, il est infidèle à son mandat, comme on dirait aujourd'hui.
n n'est pas plus adroit vis-à-vis d'Hermione, et nous avons vu par quel entraînement irrésistible de sa nature il fait succéder aux déclarations galantes les insinuations amères. Mais ici nous ne lui en voulons pas de secouer la gêne d'une situation fausse, de se montrer tel qu'il est, de pénétrer la tactique d'Hermione et de lui laisser voir qu'il n'en est pas dupe. Encore trouvons -nous sa douleur trop clairvoyante. Pour un amant désespéré, Oreste est un bien ingénieux moraliste :
L'amour n'est pas un feu qu'on renferme en une âme : Tout nous trahit, la voix, le silence, les yeux, Et les feux mal couverts n'en éclatent que mieux.
ICest à peu prés ce qu'avait dit la Rochefoucauld, dont les maximes avaient paru deux ans avant Andromaquc. Ûresle a |de commun avec lui l'amertume dans l'observation.
Enfin, le revirement de Pyrrhus, qui se rapproche d'Her- |iiione, rend Oreste à sa vraie nature, et Racine peut désormais
poindre à son aise les nuances de ce caractère inquiet el passionné. A parUrdii troisième acte, Oresteest dans un état d'exaltation perpétuelle, de crise continue et toujours croissante, de « fureur extrême », selon le mot de Pylade. En cela il est à la fois antique par sa révolte contre la destinée qui le persécute, moderne par làpieté de son accent et l'amertume de son ironie.
Que veux-tu? Mais, s'il faut ne te rien déguiser, Mon innocence enfin commence à me peser. Je ne sais de tout temps quelle injuste puissance Laisse le crime en paix et poursuit l'innocence. De quelque i)'irt sur moi que je tourne les yeux, Je ne vois que malheurs qui condamnent les dieux. Méritons leur courroux, justifions leur haine, Et que le fi'uit du crime en précède la peine.
Mais ce révolté n'a pas perdu tout empire sur lui-même, et rOreste adouci du xyii" siècle reparaît presque au quatrième acte. Il hésite devant l'assassinat que lui commande Hermione ; il veut se venger, « mais par d'autres chemins )i ; il invoque (qui l'eût compris jadis?) le droit sacré des rois, et s'il cède enfin, c'est parce qu'Hermione l'alFole de jalousie. Ces scrupules délicats ne se dissipent pas de sitôt, et le futur meurtrier dont Cléone expose à Hermione les irrésolutions est une sort'' de gentilhomme respectueux du « diadème », trop chevaleresque pour tremper sans hésitation ses mains dans le sang, surtout dans le sang d'un roi.
Oresie vous adore :
Mais de mille remords son esprit combattu Croit tantôt son amour et tantôt sa vertu. 11 respecte en Pyrrhus l'honneur du diadème; Il r^'sjiecte en Pyrrhus Achille et Pyrrhus mémo; 11 craint les Grecs, il craint l'univers en counoux; Mais il se craint, dil-il, soi-même plus que tous. 11 voudrait en vainqueur vous apporter sa télo; Le seul nom d'assassin l'épouvante et l'arrélc. Enfin il est entré, sans savoir dans son cœur S'il en djvait sortir coupable ou spectateur.
Avouons-le, nous sommes bien loin ici de l'Oreste antique, et remarquons qu'Oreste ne frappe pas lui-même Pyrrhus, soit qu'il ait été, comme il l'assure, prévenu par les Grecs de son escorte, soit qu'il ait eu horreur de cette sanglante besogne. On conçoitqu'aprèsle foudroyant: « Qui te l'a dit? »d'Hermione
éperdue, il ne se rende plus un compte exact de ce qu'il a fait, de ce qu'il doit faire, même de ce qu'il est.
Est-ce Pyrrhus qui meurt? et suis-je Oresle, enfin? Quoi! j'étouffe en mon cœur la raison qui m'éclaire; J'assassine à regret un roi que je révère; Je viole en un jour les droits des souverains, Ceux des ambassadeurs, et tous ceux des humains...
Mais ces scrupules sont ceux d'un ambassadeur moderne. Ils ne nous préparent pas assez à la fameuse invective de la dernière scène.
Grâce au.x dieux, mon malheur passe mon espérance!
Oui, je te loue, ô ciei, de ta persévérance :
Appliqué sans relâche au soin de me punir,
Au comble des douleurs tu m'as fait parvenir :
Ta haine a pris plaisir à former ma misère ;
J'étais né pour servir d'exemple à ta colère,
Pour être du malheur un modèle accompli :
Hé bien, je meurs content, et mon sort est rempli.
Dans l'intervalle, il est vrai, Hermione s'est tuée, et ce dernier malheur, mettant le comble aux autres, a pu faire sombrer la raison déjà troublée d'Oreste. Mais il y a là, très habilement fondues, j'en conviens, deux folies assez distinctes dans leurs causes : la folie antique, œuvre de la Némésisqui s'acharne après le coupable ; la folie moderne, suite vraisemblable, sinon nécessaire, des égarements de la passion. Oreste est bien ici le désespéré que ressaisissent les Érinnyes inévitables ; mais il est aussi le l'évolté sombre, l'amant fatal et byronien dont Talma rendait les transports avec une effrayante vérité. On dit qu'en ces transports mêmes un antre acteur célèbre, Lekain, gardait une certaine dignité noble. Il ne faut pas, sansdoute, qu'Oreste semble un pur malade; mais M"'"' de Staël, dans son livre de l'Allemagne, malgré son adniiralion pour Talma, ne donnet-elle pas trop raison à Lekain? « Les grands acteurs, dit-elle, se sont presque toujours essayés dans les fureurs d'Oreste ; mais c'est là surtout que la noblesse des gestes et des traits ajoute singulièrement àrelTet du désespoir. La puissance de la douleur est d'autant plus terrible qu'elle se montre à travers le calme et la dignité d'une belle nature. » Cet avertissement peut être utile aux acteurs qui seraient tentés de ne voir en Oreste que le malade, et de ne traduire l'égarement de l'âme que par les contorsions du corps ; mais il ne faudrait pas davantage, par
une fausse idée de la « noblesse » tragique, altérer le caractère d'Oreste lui-même, de l'Oreste traditionnel et de l'Oreste nouveau créé par Racine. Dans l'anliquité, Oreste est un criminel inconscient; chez Racine, c'est moins « une belle nature » qu'une nature mal équilibrée, aveugle dans son égoïsme passionné; nos contemporains diraient peut-être qu'il est atteint de névrose et n'a plus l'entière responsabilité de ses actes. Racino reviendra plus d'une fois à l'étude de ces cas psychologiques, presque physiologiques : l'Ériphile d'Iphigénie, par exemple, sera par certains cotés la sœur d'Oreste.
En résumé, il semble que le caractère d'Oreste soit composé de trois éléments : l'élément antique, qui n'a pas disparu , mais ne se retrouve qu'à de rares intervalles : l'élément moderne vieilli, qui consiste surtout dans la galanterie, forme extérieure et passagère de la passion (mais Ovide n'a-t-il pas, dans ses Héroides, fait écrire à Oreste par Hermione la lettre la plus galamment tournée?) ; l'élément moderne durable, qui se rejoint sans ellort à l'élément antique, car les désespérés de tous les temps, victimes de la fatalité des passions humaines, ont le même fonds d'amertume, les mêmes révoltes. Ce qui diffère, c'est l'expression de leur désespoir. Ici, d'ailleurs, comme chez les tragiques grecs, le caractère étrangement amer et inquiet d'Oreste est adouci par la « triste amitié » de Pylade, ami dévoué jusqu'à l'héroïsme et chez qui pourtant le dévouement n'exclut pas la clairvoyance. Sans Pylade, Oreste, las de la vie, se serait depuis longtemps réfugié dans la mort. Sans Pylade, qui, séparé un moment de lui, le retrouve heureusement dès le début de la pièce, il s'acquitterait plus mal encore de son ambassade. C'est Pylade qui en prévoit l'échec et trace, pour ainsi dire, à son ami tout un programme de diplomatie assez machiavélique :
Plus on les veut brouiller, plus on va les uiyr. Pressez, demandez tout pour ne rien obtenir.
Il observe avec sang- froid ; il raisonne avec logique, et ce n'est pas sa faute si <on ami ne se détache pas de la furieus'^ Hermione. Mais il y a une nuance de respect dans cette amiti Pylade n'est qu'un confident : s'il joue parfois le rôle utiide conseiller, il n'insiste pas dès que ses conseils sont m écoulés. 11 plaint son ami, qui est pour lui plutôt un maiti' . mais il lui obéit; ou plutôt, car ce mot d'obéissance entrain'l'idée d'une dépendance trop passive, il entre, sans les partager,
dans les sentiments d'Oreste, pour mieux le conduire, le surveiller, le sauver.