PHILOCLÉON
Je suis la fumée.
Il est un peu fou, mais pas si bête. Un peu après, il se tient
i. Traduction Poyard; Hachette.
LES PLAIDEURS 'o
suspendu sous le ventre de l'âne qu'on va conduire au marché, et quand on lui demande qui il est, il répond, comme l'ingénieux Ulysse au Cyclope : <c Je suis Personne. » Un peu après encore, Sosias dénonce à Bdélycléon sa présence sous le toit de la maison, d'où il fait tomber les briques : « C'est bien notre juge de gouttière qui s'est glissé sous les tuiles du toit. » « Le voilà, ma foi, dans les gouttières, » s'écriera de même Petit- Jean. Toutes ces tentatives sont déjouées. Il faut donc que le vieux juge, bien qu'assisté par ses collègues, recoure à la persuasion pour obtenir sa liberté. Un orgueil naïf s'étale dans ce plaidoyer, dont il sufllra de citer le début.
Il n'y a pas de roi dont le pouvoir soit plus grand que le notre. Est-il un lionheur, une béatitude comparable à celle du juge? Est-il un être qui vive plus au sein des délices, et qui soit plus redouté, tout vieux qu'il est"? Dès que je sors de mon lit, des hommes puissants, les plus illustres de la cité, m'attendent à la barre du tribunal ; du plus loin qu'on m'aperçoit, on vient m'offrir une main bien douce, et qui a volé les deniers publics; on me supplie, on s'incline très bas, et, d'une voix lamentable : « O mon père, dit-on, aie pitié de moi, je t'en conjure par les profits que tu as pu faire toi-même dans les charges publiques, ou à l'^armée, en tratiquant des vivres. » Et celui qui parle ainsi ne se douterait pas que j'existe, si je ne l'avais absous une première fois.
Perrin Dandin n'est pas un si grand personnage dans l'Etat : il ne règne que sur le monde des plaideurs, et les affaires qu'il est appelé à juger sont de piètre importance. Celle du chien, qui forme la seconde partie de la pièce, ne fait pas trop déchoir un juge habitué aux débats futiles. Au contraire, il y aurait une trop grande disproportion entre les procès, souvent politiques et d'un intérêt général, auxquels Philocléon est mêlé d'ordinaire, et le procès du chien Labès, si ce dernier procès, traité par Aristophane, ne devenait une sorte d'allusion perpétuelle aux atfaii^es du temps, et une satire aussi mordante que Test le reste de la comédie. Les deux procès sont donc animés d'un esprit bien différent, s'ils se ressemblent par quelques détails, épars dans les discours, soit de l'accusateur, soit du défenseur. L'introduction des petits chiens attendrit le farouche Philocléon, comme le paisible Dandin, mais ne produit pas des effets moins désastreux que chez Racine :