PHILOCLÉON
Descends, descends, descends, descends 1
Ici, c'est Avistoplianc ffui a été discret. Au reste , il expédie assez rapidement ce procès fçrotesque, où les témoins sont des ustensiles de cuisine, et il relourne bientôt à la satire des mœui's. Racine insiste, au contraire, sur cet incident, qui semble devenir pour lui totde ba pièce, et qu'il oublie pourtant à la lin, puisiju'il semble peu se soucier de nous faire connaître le jugement inteivenu dans l'affaire. C'est qu"il s'amuse h cette paiodie, et que sa pièce n'est, au fond, f[u'une longue parodie en trois actes. Dès que la parodie a épuisé ses traits, la pièce est finie. Mieux préparé que le dénouement d'Aristophane, le dénouement de Racine nous montre Perrin Dandin renonçant, non pas à juger, mais à juger au dehors et salisfait déjuger en chambre. On s'en étonne peu, car, en somme, il n'y perd rien. Mais Rdélycléon a entrepris la guérison radicale de son père, et il n'y réussit qu'en chassant une folie par une autre folie plus forte. 11 veut transformer son père en bomme du monde, et il fait de lui un débauché. C'est que le caractère de Phiiocléon ne saurait s'arrêter dans le juste milieu : de la farouche austérité du juge qui toujours condamne, il passe brusquement, et pourtant sans autant d'invraisemblance qu'on le dit d'ordinaire, à la licence effrénée du vieillard intempérant qui ne se refuse rien. Sa manie de juger était sa sauvegarde contre le vice; dès que cette bairière tombe, il se précipite dans le vice tète baissée, avec l'avide impétuosité dun homme qui prend une revanche. Mais toute cette dernière partie, si développée et parfois si risquée'dans le grec. Racine n'a pas voulu et n'a pas pu s'en souvenir. Il se fait un mérite, dans sa préface, d'avoir fait rire sans équivoques sales et sans plaisanteries malhonnêtes. Mais il est bien aise, en cette même préface, d'abriter, pour ainsi dire, ses propres inventions derrière la réputation d'atticisme d'Aristophane et de ses auditeurs grecs.
Si j'appréhende quelque chose, c'est que des personnes un peu sérieuses ne traitent do l^adineries le procès du chien et les extravagances du juge. Mais enfin y<' traduis Aristophane; et l'on doit se souvenir qu'il avait affaire à des spectateurs assez difficiles. Les Athéniens savaient apparemment ce que c'était que le sel attique; et ils étaient bien sûrs, quand ils avaient ri d'une chose, qu'ils n'avaient pas ri d'une sottise.
Seconde occasion des « Plaideurs ». — Le procès de îîaeine. — Ses pi'étendns collaborateurs. — Quels souvenirs il a utilises*
Bien que l'accent de Racine clans les Plaideurs soil moins âpre que celui d'Aristophane dans les Guêpes, il est assez mordant pour qu'on croie deviner, çà etlà, une rancune personnelle. Racine n'a pas dissimulé, d'ailleurs, dans quelle occasion il avait appris les termes de la chicane si spirituellement mis en œuvre dans sa comédie. « C'est, dit-il, une langiie qui m'est plus étrangère qu'à personne; et je n'en ai employé que quelques mots barbares que je puis avoir appris dans le cours d'un procès que ni mes juges ni moi 7i'avùns jamais bien entendu. » D'après Louis Racine, ces lignes font allusion à un procès relatif au prieuré de l'Épinay, en Anjou, bénéfice que Racine avait obtenu, grâce à son oncle d'Uzès, et qu'on lui disputa dès qu'il l'eut obtenu. « Fatigué enfin du procès, las de voir des avocats et de solliciter des juges, il abandonna le bénéfice, et se con-. sola de cette perte par une comédie contre les juges et les avocats. » Il n'est pas sûr que ces assertions de Racine soient tout à fait exactes; mais la réalité du procès est hors de doute, et c'est tout ce qui nous importe. Au reste. Racine n'avait pas attendu la perte de son prieuré pour prendre en horreur les procès : dans une lettre à son oncle Vitart (6 juin 1(302), il en indique les inconvénients, et lui conseille de ne pas s'y exposer.
Louis Racine nous paraît cependant amoindrir un peu trop le mérite original des Plaideurs quand il voit dans ce procès l'unique origine de cette comédie, et quand il attribue si généreusement à son père tant de collaborateurs.
Il faisait alors de fréquents repas chez un fameux traiteur où se rassemblaient Boileau, Chapelle, Fureliôre, et quelques autres. D'ingénieuses plaisanteries égayaient ces repas, où les fautes étaient sévèrement punies. Le poème de la Piicel/e de Chapelain était sur une table, et on réglait le nombre de vers que devait lire le coupable, sur la qualité de sa faute. Elle était fort grave quand il était condamné à en lire vingt vers; et l'arrêt qui condamnait à lire la page entière était l'arrêt de mort. Plusieurs traits de la comédie des Plaideurs furent le fruit de ces repas; chacun s'empressait d'en fournir à l'auteur. M. deBrilhac, conseiller au parlement de Paris , lui apprenait les termes du Palais. Boileau lui fournit l'idée de la dispute entre Ghicanneau et
la ciiintesse; il avait (Hé témoin de celle scène, qui s'élait passée chez son frèie le greffier, entre un homme très connu alors et une comtesse que l'actrici! qui joua ce personnage contrefît jusqu'à jjaraitre sur le théâtre avec le» mémos habillements, comme il est rapi)orté dans le commentaire sur la seconde satire de Boileau.
Nous savons, en eli'el, par une note de Brosselte, non sur la seconde, mais sur la troisième satire de Boileau, et par le Menafjiaiiii, que la dispute si plaisante entre Chicanneau et la comtesse de l'imbesche eut lieu réellement, chez Boileau le f-'ieftier, frère aine du satiricjue, et devant celui-ci, entre le président de Lyonne et la comtesse de Crissé.
La comtesse de Crissé était une plaideuse de profession, qui a passé toute sa vie dans les procès, et qui a dissipé de grands biens dans cette occupation ruineuse. Le Parlement, fatigué de son obstination à plaider, lui défendit d'inlenter aucun procès , sans l'avis par écrit de deux avocats que la cour lui nomma. Cette inteidiction de plaider la mit dans une fureur inconcevable. Après avoir fatigué de son désespoir les juges, les avocats et son procureur, elle alla encore porter ses plaintes à M. Boileau le greffier, chez qui se trouva par hasard M. de L.., dont il s'agit. Cet homme, qui voulait se rendre nécessaire partout, s'avisa de donner des conseils à cette plaideuse. Elle les écoula d'aboid avec avidité; mais, par un malentendu qui survint entre eux, elle crut qu'il voulait l'insulter, et l'accabla d'injures. M. I)esi)réaux, qui était l)résent à cette scène, en fit le récit k M. Racine, qui l'accommoda au théâtre et l'inséra dans la comédie des Plaideurs. Il n'a presque fait que la rimer. La première fois que l'on joua cette comédie, on donna à l'actrice qui représentnit la comtesse de Pimbesche un habit de couleur de rose sèche et un masque sur l'oreille qui était l'ajustement ordinaire de la comtesse de Crissé.
Voilà une liberté presque digne d'Aristophane. Observons pourtant que si la comtesse de Pimbesche est copiée sur la comtesse de Crissé, le président de Lyonne ressemble assez peu à Chicanneau. Racine a donc fait autre chose que « rimer» cette dispute. 11 ne semble pas non plus qu'il doive tant à ces amis dont il dit dans sa préface qu'ils ont mis eux-mème la main à l'œuvre. Des conseillers au parlement comme Brilhacet Lamoignon, des avocats comme Pousset de Montauban, ont pu l'approvisionner de termes du Palais, de piquants souvenirs, empruntés soit à la vie des plaideurs, soit à leurs plaidoiries. Mais ce ne sont là que des détails négligeables. Prise dans son ensemble, la comédie est bien du seul Racine; on y reconnaît partout sa marque.
Furetière et Racine.
Toutefois, si au nombre de ces amis était Antoine Furetière, comme le dit Brossette, Racine a pu avoir en lui, sinon un collaborateur, au moins un conseiller très utile. C'est précisément en J666, Tannée qui précède celle des Plaideurs, que Furetière avait publié cbez Barbin son Roman bourgeois^ rempli de termes du Palais que l'un des personnages, le marquis, dit avoir appris au cours de deux procès malbeureux. On y critique, en maint endroit, et la longueur ruineuse des procès^, qui coûtent à ceux qui les gagnent plus qu'ils ne leur rapportent, et les âpres sollicitations de ces plaideurs qui sollicitent les parents et les amis de leurs juges «jusqu'au dixième degré de parenté ou d'alliance », et l'avarice, la vénalité, l'injustice des gens de robe : « Lucrèce était belle et avait beaucoup d'amis de gens de robe, qui lui pouvaient faire gagner sa cause, quelque mauvaise qu'elle lut. » C'est le mot de Dandin à la chai^mante Isabelle :
Dis-nous ; à qui veux-tu faire perdre la cause?
Les hommes de robe que nous peint Furetière ont plus d'un trait commun avec Perrin Dandin; mais ils sont, en général, ou plus méchants ou plus sots. Lisez le portrait du procureui- VoUichon, qui accepte sans se faire prier les lapins olTerts par ses clients :
Vollichon- était un petit homme trapu, grisonnant , "qui était du même âge que sa calotte. Il avait vieilli avec elle sous un bonnet gras et enfoncé qui avait couvert plus de méchancetés qu'il n'aurait pu en tenir dans cent autre? tètes et sous cent autres bonnets ; car la chicane s'était emparée du corps de ce jietit homme de la même manière que le démon se saisit du corps d'un possédé. On avait tort de l'appeler âme damnée , il fallait l'appeler âme damnante, car il faisait damner tous ceux qui avaient affaire à lui, soit comrn.j ses clients, soit comme ses parties adverses. Il avait la bouche bien fendue, ce qui n'est pas un petit avantage pour un homme qui passe sa vie à clabauder et dont une des bonnes qualités c'est d'être fort en gueule. Ses yeux étaient fixes et éveillés, son oreille était excellente, car elle entendait le'son
1. Dès iCoS, il avait écrit l'Histoire des derniers troubles arrivés au royaume d'Eloquence.
2. Chicanneau parle de son ami Drolichon, « qui n'est pas une bête ». — Le Vollichon de Furetière: si terrible au Palais, est, chez lui, un excellent père de famille.
il'un quart d'écu do cinq cents pas, et son esprit /tait prompt, pourvu qu'il lie le fallût pas appliquer k du bien. Il regardait le bien d'aulrui comme les 'dseaux regardent un oiseau dans une cape à qui ils tâchent, en sautant, de donner un coup de griffe... Il avait une antipathie naturelle contre la vérité.
La physionomie de Daiulin est moins noire. De même Belas- Ire, chez Furetière, fait la cour à celle qu'il aime en lui ménageant de hoimes places « pour voir les pendus et les roués qu'il laisait exécuter ». Mais Belastre est un ma^'istrat ridicule (lont Peiiin Dandin n'a pas la fatuité. Même amoureux, il ne sait déclaicr sa « tlamme » qu'on jargon de Palais. Le Nicodème du lioinan bourgeois, comme le Léandre des Plaidrurs, veut passer pour un homme du bel air, et méprise la condition modeste des siens; mais la comparaison ne se soutiendrait pas longtemps. En revanche, Collantine, l'héroïne de Furetiere, ressemble de fort près à la comtesse de Pimbesche. Collantine, sœur d'un « sergent », a révélé, dès l'enfance, le « merveilleux génie » qu'elle avait pour la chicane. Elle est maigre, sèche, envieuse, rapace.
Toute sa concupiscence n'avait pour objet que le bien d'autrui; encore n'enviait-elle, à iiroprement parler, que le litigieux, car elle eût joui avec moins de plaisir de celui qui lui aurait été donné que de celui qu'elle aurait conquis de vivo force et à la pointe do la plume... Sa taille menueetdécharm'' et lui donnait une grande facilité de marcher, dont elle avait bon besoin pour SOS sollicitations... Elle était plus matinale que l'aurore, et ne craignait non plus de marcher de nuit que le loup-garou... Son adresse à enjôler les clercs et à courtiser les maîtres était aussi extraordinaire.
Elle trouve un époux digne d'elle en la personne de Charroselles, expert dans l'art des sollicilations :
Collantine demanda h Charroselles s'il ne pourrait lui donner moyen d'avoir de l'accès auprès de quelques conseillers... « Je connais, dit-il, le secrétaire du secrétaire de celui-là. Je puis, par son moyen, faire recommander votre procès au maître secrétaire, et par le maître secrétaire au conseiller. Ma belle-sœur a tenu un enfant du fils aîné de la nourrice de celui-là, chez lequel elle est cuisinière... Pour celui-là, c'est un homme fort dévot; si vous connaissez quelqu'un aux Carmes déchaussés, votre affaire est dans le sac. On dit qu'il y a un des pères de ce couvent qui en fait tout ce qu"il veut. »
Rappelons-nous le cri que la comtesse de Pimbesche jette à Dandin, qui l'écoute de sa fenêtre :
Monsieur, père Cordon vous dira mon affaire. »
Singulière union que celle de ces deux plaideurs 1 Ils débattent
les conditions du contrat avec autant de soin que des princes ennemis en apportent à conclure un traité de paix; ils le remplissent de termes obscurs et équivoques, pour avoir l'occasion et le plaisir de plaider ensuite tout leur soûl. Cela fait, ils recommencent à se disputer; quand l'un dit oui, l'autre dit non. Enfin ils disent tous deux oui en même temps, chacun dans la pensée que son compagnon dirait le contraire. Le prêtre saisit ce moment unique pour les marier; dès le lendemain, après une dispute nouvelle, Collantine fait signifier à son mari un exploit en séparation de corps et de biens, préparé, sans doute, avant le mariage. Leur vie n'est plus dès lors qu'un long procès, coûteux et inutile, car on finit par les renvoyer dos à dos.
Ce caractère de Collantine est plus frappant que comique. Tandis qu'on rit de la comtesse de Pimbesche, on n^ considère pas sans une sorte de terreur cette plaideuse à l'àpreté persévérante, qui ne s'impatiente point des rebuffades, poursuit son but sans se décourager jamais, traîne ses a sacs » dans l'antichambre de tous les juges, les circonvient, les corrompt, et, loin de s'appauvrir en plaidant, vit de ce métier, ruine paysans, bourgeois, gentilshommes, n'a de repos que lorsqu'elle les voit sur le grand chemin de l'hôpital. Racine a dû adoucir quelquesuns de ces traits et prêter à sa comtesse, avec un esprit borné, un aveugle entêtement et une vivacité intempérante.
Assurément Racine s'est souvenu du Roman bourgeois. Il a emprunté plus d'un trait aux entretiens des plaideurs que Furetière rapproche, car « il n'y a rien de plus naturel aux plaideurs que de se conter leurs procès les uns aux autres ». Collantine a le même respect de la robe que Dandin, et sacrifie déjà dédaigneusement le gentilhomme au procureur. Mais, s'il y a imitation, ce n'est que dans le détail. L'esprit et le ton de la comédie dilïèrent de ceux du roman : les plaideurs sortent ridiculisés de la première ; du second ils sortent tout meurtris.
Le même Furetière est auteur de deux pièces de vers où les mêmes ridicules sont raillés : l'une est le Jeu de boule des procureurs; l'autre, le Déjeuner d'un procureur. C'est la première pièce que Louis Racine a en vue lorsqu'il adresse à Furetière un juste reproche, qui se tourne en éloge pour Racine :
Une des satires de Furetière, faite avant cette comédie, n'avait pas eu un grand succès, quoique composée par un tiomme d'esprit. Cette satire est remplie de termes de cliicane que disent, en jouant à la boule, des procureurs ^ui ne savent parler que leur langue.
Quand une boule pousse une autre en son ctiemin,
Elle a lettres, dit-on, pour la conforte main; C'est subroKation, quand elle entre en sa place; Distraction se fait, alors qu'elle la chasse; Et c'est réintégrante, alors qu'elle revient. Ayant un peu gauchi du chemin qu'elle tient. Quand elle tourne ailleurs, c'est un déclinatoire. Va-t-elle un peu trop doux, c'est lors le pétiloire, etc.
Cette satire, qui paraît d'abord plaisante, devient bientôt ennuyeuse, l' i que la même plaisanterie, si longtemps répétée, à propos d'un jeu de bwi fatijiue.
Le iirand mérite de Racine sera en effet d'avoir viviiié toiii ce jargon. Furetière s'était contenté d'observer, non saufinesse, que les procureurs restaient procureurs, par le laiif,'age et par l'ànie, dans toutes les circonstances de la vie, qn^ même dans leurs querelles ils parlaient en procureurs enci; U ajoutait à ces observations malignes quelques traits ji forts, et son Jeu de houle des procureurs se terminait par thvers sanglants où l'injustice, l'énorme et barbare avarice <li gens de robe, étaient tlétries. Le Déjeuner d'un procureur fA plus âpre d'accent en certaines parties, elles premiers v.idénoncent une rancune personnelle :
Qu'un procès, Pellisson, est une étrange liéte! Qu'il donne de chagrin et de martel en tête!
Il nous montre un procureur surveillant la cuisson de son maigre repas, importuné d'abord, puis ravi de la visite d'ur plaideur, qui à propos sait offrir un lièvre de sa chasse.
Tandis qu'assis au feu près de son pot qui cuit. Sans coiffe étant coitTé d'un gras bonnet de nuit, Rongeant pour déjeuner en sa main une croule. Sans bouger, sans mot dire, il me voit, il m'écoute; Puis, détournant les yeux et fronçant le sourcil : « Vous m'importunez bien, mon ami, me dit-il; Vous croyez que je songe à votre seule affaire ; Voyez le rapporteur, parlez au secrétaire : Ils sont allés aux champs, et n'ont rien fait du tout. C'est beaucoup si d'un mois vous en venez à bout. — Excusez, dis-je alors. Monsieur, je ne vous presse Qu'après m'avoir donné votre parole expresse. J'aurais plus attendu ; mais souffrez qu'à présent D'un levraut que j'ai pris je vous fasse un présent... » Et soudain, mon laquais, l'ayant sous sa mandille, Par mon commandement le délivre à sa fille. A ces mots, il se lève, il m'ôte son bonnet... « J'ai mis tout eu état; votre instance est instruite;
J'ai recouvré l'enquête, et l'ai vue et produite; J'ai mis les sacs au greffe, et jeudi, Dieu m'aidant, J'obtiendrai le bureau du premier président. Vous en devez attendre heureuse et prompte issue. Je la prends fort à cœur, et l'ai fort bien conçue. Si je n'ai des dépens, j'y perdrai mon latin. »
Un mot suffit à Racine pour produii^e un eifet plus fort.
CHICANNEAU.
C'est de très bon muscat.
DANDIN
Redites votre afîaire.
Dans la comédie ainsi que dans la tragédie, il abr-^^ce et anime tout. Comparée à la verve de Racine, la verve de Furetière semble froide ; mais surtout le style de Furetière semble gauche et traînant, comparé à ce style alerte, vrai style de la comédie, et d'une comédie qui est une satire.
t tiiiiineiit le piibHc accueillit les » Plaideurs ». — Analyse raisoiinée de la pièce. — Jugement général.
Les Plaideurs, pour n'avoir pas la hardiesse des Guêpes d'Aristophane, n'en durent pas moins, à leur apparition, étonner les uns, irriter les autres. Un roman, quelques satires légères, passent toujours plus ou moins inaperçus du grand public ; tout autre est le retentissement d'une comédie, surtout signée d'un nom que venait d'illustrer Andromaque. Quelques contemporains, il est vrai, avaient porté au théâtre des comédies analogues, sinon par le sujet, au moins par les épigrammes dont elles étaient semées. Urbain Chevreau, dans une comédie en cinq actes en vers, V Avocat dupé (1637), s'était permis des traits comme celui-ci :
Les juges ont trouvé le procès odieux
Parce que trop peu d'or éclatait à leurs yeux i.
1. Les Anecdotes dramatiques de l'abbé de la Porte citent aussi V Avocat sans étude, un acte en vers, de Rosimond (1663), et les Plaintes du Palais ou la Chicane des plaideurs, 3 actes, en vers, anonvme, joués « en société bourgeoise » (1539).
ii COURS DE LITTÉUATUUE
En 10;i4, TV)isiobcrt, flans sa licUe Plaideme, qui fournil, on le sait, à .Molière une des foi'tos situations de VAvarr, avait fait son héroïne de la plaideuse Corinc, plaideuse malgi'é elle, il est vrai, qui désirerait vivement en finir avec les procès soulevés par une succession, mais ne le peut, faute d'arj.'ent, cai' les procès sont ruineux. C'est pour venir à son aide que l'amoureux Ergaste s'adresse à un usurier, qui se trouve être son père. Le Normand Hoisrobert était là sur son terrain. Mais sa pièce n'a pas grande port»'e. Celle de Racine, sans aller au fond des choses, posait des questions graves sous une forme parfois bouffonne. Ce mélange de bouffonnerie et de comédie de moeurs, de parodie outrée et de fine satire, semble avoir inquiété les esprits des contemporains. Pour les décider à applaudir, il fallut que Louis XIV et Molière prissent parti pour Racine.
Aux deux premières représentations, les acteurs furent presque siffles, et n'osèrent has^arder la troisième. Molière, qui était alors brouillé avec lui, alla il la seconde, mais ne se laissa pas entraîner au jugement de la ville, et dit en sortant que ceux qui se moquaient de celte pièce méritaient qu'on se moqui'it d'eux. Un mois ai)rès, les comédiens étant à la cour et ne sachant ■quelle petite pièce donner à la suite d'une tragédie, risquèrent les Plaideiir.t. Le feu roi, qui était très sérieux, en fut frappé, y lit même de grands éclats de rire , et toute la cour, qui juge ordinairement mieux que la ville, n'eut pas besoin de complaisance pour l'imiter. Les comédiens, partis de Saint- Germain dans trois carrosses à onze heures du soir, allèrent ))orter cette bonne nouvelle à Racine, qui logeait à l'hôtel des Ursins. Trois carrosses après minuit et dans un lieu où jamais il n'en était tant ensemble réveillèrent tout le voisinage. On se mit aux fenêtres; et comme on vit que les carrosses /'talent à la porte de Racine et qu'il s'agissait des P/aidcitr.i, les bourgeois se persuadèrent qu'on venait l'enlever pour avoir mal parlé des juges. Tout Paris le crut h la Conciergerie le lemlemain. Et ce qui donna lieu à une version si ridicule, c'est qu'effectivement un vieux conseiller des requêtes dont je vous dirai le nom à l'oreille avait fait grand bruit au Palais contre cette comédie'.
On comprend que les magistrats se soient émus : c'est contre eux que la satire était dirigée; mais on comprend moins que la cour et la ville aient attendu l'exemple du roi pour rire d'une comédie si plaisante, dont nous rions encore aujourd'hui, alors que le sel de plus d'une plaisanterie s'est évaporé. Dans son Avis au lecteur, Racine donne de cet insuccès, bientôt réparé, une explication qui semble insuffisante. Parmi ses adversaires, les uns, qui ont examiné son u amusement » comme ils auraient fait une tragédie, ont eu honte de s'}' être divertis : ils s'en sont voulu à eux-mêmes de n'avoir pas ri dans les règles;
1. Lettre de Valincour, dans l'Histoire de l' Académie, par d'Olivet.
ils ont trouvé mauvais que le poète n'eût; pas songé sérieusement à les faire rire. Les autres se sont; imaginé qu'il était bienséant à eux de s'y ennuyer, et que les matières du Palais ne pouvaient pas être un sujet de divertissement pour des gens de cour. Ce dernier grief, en tout cas, ne pouvait être que celui des courtisans, et le premier grief n'est aussi que celui de quelques délicats, non du public tout entier, car le public s'amusait fort aux comédies de Scarron, sans s'inquiéter de savoir s'il riait dans les règles. Je croirais plutôt qu'on fut d'abord un peu dérouté par le caractère assez nouveau de cette comédieparodie. Ce n'était pas celte farce pure de Scarron, que Racine lisait volontiers, malgré Boileau, et oi^i la fantaisie se joue à l'aise, dédaigneuse de la réalité : la réalité apparaissait ici à tout moment, à peine dissimulée sous le voile transpiirent de 3'allusion. Ce n'était pas davantage la comédie de caractère, humaine et profonde, telle que la comprenait ^Molière, dont le Misanthrope n'était vieux alors que d'une année.
A ne considérer que la comédie proprement dite, les P/rudeurs sont faits, pour ainsi dire, de rien, l'intrigue se dérobe dès qu'on la serre de près, et nous n'avons plus devant nous •qu'une de ces comédies « à tiroir », où les scènes se suivent selon le caprice du poète, sans cette logique nécessaire des caractères et des événements qui préside à la comédie véritable.
Actel''''. — PetiL-Jean, portier du juge Perrin Dandin, nous met au courant de la maladie de son maître : Dandin ne vit plus que pour juger, et son fils Léandre doit le faire garder à vue, pour l'empêcber de courir au Palais en pleine nuit. Voici justement le vieux juge qui essaye de se sauver parla fenêtre. On le rattrape, il se débat, reproche à Léandre de dédaigner la profession de son père, glorifie la magistrature, plus puissante et plus honorée que la noblesse, et ce n'est pas sans peine qu'on le reconduit à son lit déserté. Cependant deux plaideurs, le bourgeois Chicanneau et la comtesse de Pimbesche , viennent en vain frapper à sa porte : ils se font mutuellement confidence de leurs procès, et, prompts à faire connaissance, sont prompts à se brouiller, sur un malentendu.
Ce premier acte ne serait qu'un curieux tableau de mœurs, •si Léandre n'entretenait son « secrétaire » l'Intimé de son amour pour Lsabelle, fille du plaideur Chicanneau, et n'annon- ■çait l'intention de faire parvenir un billet à la fille en remettant un faux « exploit » au père, que la comtesse de Pimbesche a manifesté le dessein de poursuivre pour injures.
16 COURS DE LITTEHATUUE
Acte //. — L'Intimé, déguisé en « sergonl », remet à Isabelle le billi;t de Léandre avec l'assigiialioii prétendue de la comtesse. Cliicanneau survient, soupçonne d'abord une imposture et maltraite le faux huissier, puis lui présente ses excuses. L'Intimé refuse de les accepter, et se plaint au commissaire, qui n'est autre ffue Léandre travesti. Appelée et interrogée, Isabelle répond de façon à faire comprendre à Léandre qu'il est aimé par celle qu'il aime ; mais Cliicanneau ne comprend point ce langage à double sens, et, croyant signer l'interrogatoire, signe un contrai de mariage entre les deu.v jeunes gens. Le reste du second acte est consacré aux tentatives d'évasion de Perrin Dandin, qui apparaît tantôt au grenier, tantôt à la cave, et à (|ui les plaideurs s'efforcent d'exposer leur affaire. Une cause domestique se présente, qui sert de dérivatif à la manie du juge : le chien Citron a volé un chapon. Aussitôt un tribunal est constitué dans les formes pour juger le chien coupable.
Indiqué au premier acte, l'amour de Léandre et d'Isabelle occupe, on le voit, une notable partie du second ; mais Ilacine a su adroitement le mêler à la peinture satirique, qui reste son principal objet.
Acte ni. — Devant le tribunal où siège Dandin, juge unique et suprême, Petit-Jean et l'Intimé jouent le rôle d'avocats Léandre représente l'assemblée. Cet acte n'est qu'une longue parodie des plaidoyers contemporains. Il est inutile d'en analyser ici le détail. D'ailleurs, satisfait de s'être égayé aux dépens des avocats et des juges de son époque. Racine prend à peine souci de donner une conclusion à son procès. En revan- : che, il ramène, au dénouement, l'amour des deux jeunes gens, (pi'on avait un peu oublié. Léandre produit le contrat que Chic;uHieau a signé sans le savoir, et Cliicanneau lui abandonn-' Isabelle, à condition qu'il la prendra sans dot.
Tout l'art de Racine ne nous empêche pas de nous apercevoir que dans le cadre d'une large satire de mœurs il a fait entrer une comédie d'intérêt assez médiocre. La jeune tlgure d'Isabelle et sa tendresse avisée nous reposent de la manie furieuse el du jargon des plaideurs ; mais l'amour d'Isabelle et de Léandre n'est pas sérieusement contrarié, et, par suite, nous laisse assez froids: pris entre deux maniaques qu'aveugle leur manie, ils ont assez de sens et d'esprit pour déjouer toutes lesrésistances, se rapprocher et s'unir. Il en serait autrement, sans doute, si Chicanneau, si Dandin, étaient des Harpagons, c'est-
à-dire s'ils étaient dominés par une passion terrible, dont souffrent ceux-là mêmes qui les approchent. Mais leur passion à eux ne nous fait point peur, et leurs enfants n'ont pour eux qu'une pitié indulgente. Cet amour, du reste, est relié à l'action principale par le personnage de Chicanneau, père d'Isabelle, mais non par celui de Perrin Dandin, qui n'y intervient qu'à la fin, pour la forme. Or, en dépit du titre (et j'inclinerais à croire pourtant qu'en ce titre des Plaideurs Racine avait l'intention de comprendre tous les gens de robe), le personnage central, c'est Perrin Dandin : c'est lui qu'on nous présente dans l'exposition; c'est autour de lui que s'agitent tous les personnages secondaires; c'est devant lui et pour lui que se déroule le procès qui tient le dernier acte entier. Que doit-on penser d'une intrigue à laquelle le principal personnage demeure à peu près étranger?
Cherchez une intrigue autre que celle dont cet amour est le point de départ et la fin, vous n'en trouverez pas. En revanche, si la comédie est peu de chose dans les Plaideurs, la satire y est presque tout, et c'est au point de vue de la satire qu'il faut se placer d'abord pour juger Racine auteur comique.
Part de la satire dans les « Plaideurs ». — Le tempérament satirique de Racine. — Iinpopuiarité ancienne des l^ens de justice : Rabelais, Sorel.
La part de la satire n'est pas seulement la plus considérable de beaucoup dans les Plaideurs, c'en est aussi la part la plus originale.
Lorsque l'on se représente aujourd'hui le « doux » Racine, on le revoit trop volontiers tel qu'il fut pendant la dernière période de sa vie, celle de la retraite et de la piété, celle où il aimait à pleurer. On oublie qu'il y a eu un autre Racine, jeune, ardent, très personnel et très susceptible, celui qui, dans ses épigrammes, maltraitait si cruellement les Leclerc et les Coras, les Boyer, les Pradon, les Fontenelle, ou même les grands seigneurs comme Créqui et d'Olonne, détracteurs d'Andromaque ; l'écrivain des Lettres à l'auteur des Hérésies imaginaires, lettres mordantes jusqu'à l'ingratitude, et où le récit de la visite des deux capucins à Port-Royal, par exemple, est déjà une excellente comédie; l'ami le plus intime du satirique Des-
préaux ; onfiii lo poète irritable qui devait prendre direclemem à parlie le vieux Corneille dans la première préface de Brilm nicus, et, plus tard, quitter le Ihéàtre au lendemain du suc( • contesté de Phèdre.
Ce qui fait précisément le cliarme original des Plaideur^. c'est le tour personnel de la satire. « Si vous vous mêliez (!'• satire, disait un jour Boileau h Racine, vous seriez plus méchant que moi. » Un autre jour que Racine s'était fort échanlfé en discutant contre lui à l'Académie des inscriptions, il lui disait encore : « Je conviens que j'ai tort; mais j'aime encon mieux avoir tort que d'avoir raison aussi orgueilleusement qmvous. » Cette âpreté personnelle de Racine a été bien caracti'risée par Sainte-Beuve : « Comparé à Boileau, brusque et franc, mais sans fiel, il nous paraît plus caustique, plus malicieux, plus capalde de piquer jus(iu'aii sang et d'enfoncer l'aiguilli' avec lenteur. » Ici, l'amour-propre de Racine n'est pas directement intéressé ; sa rancune est peu profonde ; aussi plaideuret juges en ont-ils été quittes pour quelques égratignures.
D'auties ont été moins cléments, et Racine a relevé plu> d'un de leurs traits, mais pour les renvoyer sous la forme d<' dards plus élégants et plus légers. De tout temps, les honiniide loi ont été peu populaires en France : leur avènement marque l'avènement d'une bourgeoisie à l'humeur processive et nullement héroïque, la décadence de la chevalerie désintéressée*. Les ruses de la chicane se substituent aux grands coups d'épée qui tranchaient si net les questions litigieuses. Les fabliaux, la farce de Pathelin, nous montrent sous un jour peu favorable les ancêtres de nos avocats, de nos procureurs, ou plutôt de nos avoués modernes. Mais c'est Rabelais qui a frappé les plus rudes coups. Au troisième livre du Pantagruel, la satire n'est que plaisante. Quelques chapitres sont consacrés à nous présenter le juge Bridoye, « lequel sententioil les procès au sort des dez », et qui nous présente à son tour un Perrin Dandin dont Racine a emprunté au moins le nom.
« Ayant bien veu, reveu, leu, releu, paperasse et fueilleté les complainctes, adjournemens, comparitions, commissions, informations, avant procédez, productions, alleguations, intendictz, contredictz, requestes, enquestes, replicques, duplicques, triplicques, escriptures, reproches, griefs, salvations, recolemens,
1. Vovez, dans les Essnis de littérature et de morale, de .M. Renan, une tri^< remarquable étude sur la farce de Pathelin. Pour toute cette partie, on consulti^r i utilement, avec les commentaires des éditions Bernardin et Gasté, une conférence de M. Gidel. publiée dans la Bévue bleue du 28 décembre 1S67 : Avocats, procureurs, hommes de robe au dix-septième siècle.
confrontalions, acarations, libelles, apostoles, lettres voyauls. comiiulsoiies, declinatoires.anticipatoires, évocations, envoys, renvoys, conclusions, tins de non procéder, apointemens, reliefs, confessions, exploictz et autres telles dragées et espiceries d'une part et d'auitre, comme doibt faire le bon juge '...
« Or, resotiitorie loqiiendo, je diroys qu'il n'est exercice tel ne plus aromatisant en ce monde palatin (du Palais) que vuider sacs, feuilleter papiers, quottercayers, emplir paniers et visiter procez... II me soubvient à ce propos qu'au temps quej'estudioys àPoictiers en droict, estoyt à Semerve ung nommé Perrin Dendin, homme honorable, bon laboureur, bien chantant au letrin (lutrin), homme de crédit et âgé... Cestuy homme de bien appoinctoit plus de procez qu'il n'en estoit vuidé en tout le palays de Poictiers, et l'auditoire de Monsmorillon, et la halle de Parthenay-le-Vieulx. Ce qui le foi^oit vénérable en tout le voisinage... »
Ce Perrin Dandin, assez peu semblable au noire, avait un lils « grand bardeau (garnement: et gualant bomme », qui ressemble peu aussi à notre Léandre, car il se mêla d'appowiter - les procès comme son père, mais n'y réussit pas. Ecoutons encore le juge Bridoyenous exposer « comment naissent les procès et comment ils viennent à perfection •>■> :
" C'est pourquoy, dit Bridoye continuant, comme vous aultres, Messieurs, je temporise, attendant la maturité du procez, et sa perfection en tous membres : ce sont escriptures et sacs... Ung procès, a sa naissance première, me semble informe et imparfaict... iMais lorsqu'ilz sont bien entassez, enchâssez €t ensachez, on les peut vrayement dire membrus et formez... Les sergeans, huissiers, appariteurs, chicquaneurs, procureurs, commissaires, advocatz, enquesteurs, tabellions, notaires, greffiers et juges pédanées :à pied, subalternes), sugceans bien fort et continuellement les bources des parties, engendrent à leurs procez teste, piedz, griphes, bec, dens, mains, venes, artères, nerfs, muscles, humeurs. Ce sont les sacz. Ainsi rendent le procès parfalct, gualant et bien formé... La vraye etymologie de procez esfen ce que il doibt avoir en ses prucliaiz poursuites) /;/-^;h sac: (beaucoup de sacs). »
Le ton change au chapitre xii du livre IV : Comment Pantagruel passa Procuration, et de l'estrange manière de vivre entre les Chicquanous, « gens atout poil », qui, avec force révérences, assurent Pantagruel qu'ils sont tout à son service, « en payant ». Un des interprètes raconte de quelle façon les Chicquanous gagnent leur vie :
Les Chicquanous la guaignent a estre battus. De mode que, si par Ion, temps demourayent sans estre battuz, ils mourroient de maie faim, eulx, leurs femmes et enfans... La manière est telle : quand un moyne, prebstre,