Voyez la scène vu de l'acte I
2. Un appointement, dit M. Littré, est un règlement en justice par lequel, avant de faire droit aux parties, le juge ordonne de produire par écrit ou de déposer les pièces sur le bureau, ou encore de prouver par témoins les faits articulés.
20 COURS DE LITTEHATURE
usurier, nu ailvocat, veult mal à quelque gentilhomme de .«on pays, il envoya vers luy un de ce» Chicquanous. Chicquanous le citera, l'adjournera, l'outraficia impudentement, suyvant son record et instruction; tant que le gentilhomme, s'il n'e^^t i)aralytique de sens, sera contrainct lui donner hastonnadect coups d'eiice sur la teste... ou mieulx le jcflcr par les creneaulx et fenêtres de si'U chasteau. Gela faict, voila Chicquanous riche pour quatre moys, comme si coups de baston feussent ses naïl'ves moissons. Car il aura du moyne, de l'usurier, ou advocat, salaire bien bon, et réparation du gentilhomme, aucunes lois si grande et si excessive que le gentilhomme y perdra tout son avoir, avec danger de misérablement pourrii' en prison, comme s'il cusl frappé le roi.
Racine a tifé do ce passage un revirement comique. Dans la scène iv de l'acte II, Cliicanneau, qui soupçonne l'Intimé d'être un faux sergent, l'accable d'injures et de coups. « Bon! c'est de l'argent comptant! » s'écrie l'Intimé. Cliicanneau est ébranlé, mais veut tenter une épreuve décisive.
Allons, mon cher Monsieur, cela ne va pas mal. Ne vous relâchez point.
CHICAN'NICAr.
Coquin!
l'intimk.
Ne vous déplaise, Quelques coups de bâton, et je suis à mon aise.
cuiCANNE.vo, leiianl un Ix'ilon.
(lui-da. Je verrai bien s'il est sergent.
l'intimé, en posture d'éerire.
Tôt d'inc, l'rappez. .J'ai quatre enfants à nourrir.
CHICANNEAU.
Ah ! pardon I Monsieur, pour un sergent je ne pouvais vous prendre ; Mais le plus habile homme enfin peut se méprendre. Je saurai réparer ce soupçon outrageant. Oui, vous êtes sergent, Monsieur, et très sergent. Touchez là : vos pareils sont gens que je révère : Et j'ai toujours été nourri par feu mon père Dans la crainte de Dieu, Monsieur, et des sergents.
C'est à ce signe que Chicanneau ( « Chicquanous » lui-même) l'a reconnu : « Chicquanous guaignent a estre baltuz. » Il se trompe; mais qui n'y serait trompé? S'il n'est pas sergent authentique, l'Intimé est fils de sergent, et Ton sait quel souvenir il garde de son père.
Ah ! Monsieur ! si feu mon pauvre père ;
Était encor vivant, c'était bien votre alïaire. 1
Il gagnait en un jour plus qu'un autre en sis rnuis : Ses rides sur son front gravaient tous ses exploits '. Il vous eût arrêté le carrosse d'un prince ; Il vous l'eût pris lui-même ; et si, dans la province, Il se donnait en tout vingt coups de nerf de bœuf, Mon père pour sa part en emboursait dix-neuf.
Mais, ici encore, Racine se souvient de Rabelais:
Adoncques descend en terre, mist la main en son escarcelle et en tira vingt escuz au soleil. Puis dist à haulte voix en présence et audience d'une grande tourbe du peuple chicquanourroys ; « Qui veut guaingner vingt escuz d'or pour estre battuz en diable? — lo, io, io, » respondirent tous... Et tous accouroyent à la foule, à qui seroyt le premier en date, pour es(re tant précieusement battu. Frère Jean, de toute la trouppe ctioisit un Chicquanous à rouge muzeau... L'ayant choisy, je veidzque toutce peuple murmuroyl, et entendizung grand, jeune et maigre Cliicquanous, habile et bon clerc,jit, comme estoyt le bruit commun, honneste homme en court d'ecclise, soy complaignant et murmurant de ce que le rouge muzeau leur oustoyt (ôtait) toutes pratiques; et que si en tout le territoire n'estoyent que trente coups de Ijastons à guaingner, // cnihourninjl toujours vimjl-huicl et ilemi.
Qu'on lise pourtant chez Rabelais de quelle manière « estrange » les pauvres Chicquanous gagnent cet argent tant convoité. Lorsqu'ils tombent aux mains des gentilshommes, leurs ennemis naturels, comme le seigneur de Basché, ils en reviennent la tète rompue en neuf endroits à coups de gantelet, répaule démise, et le sang leur sort par la bouche, par le nez, les oreilles et les yeux. C'est là, sans cloute, leur âge héroïque. Pourtant, ils sont plus pileux qu'odieux.
Bien autrement sombre est le portrait que Rabelais, au cinquième livre, nous trace des Chats fourrés (les Conseillers au parlement qui composaient la Chambre criminelle), et de leur archiduc Grippeminaud.
Les Chatz fourrez sont bestes moult horribles et espouventables ; ils mangent les petits enfans, et paissent sur des pierres de marbre (le pavé de marbre de la grand'cour) ;... ont les gryphes tant fortes, longues et asserees, que rien ne leur eschappe, depuys qu'une foys l'ont mis entre leurs serres... Ils bruslent, escartelent, décapitent, meurdrisscnt, emprisonnent, ruinent et minent tout, sans discrétion de bien et de mal... Pillerie est leur devise... .Je ne sçauroy mieux comparer Grippeminaud qu'à Chimère, ou à Sphinx et Cerberus, ou bien au simulacre d'Osiris ainsi que le figuroyent les Egyptiens par troys lestes ensemble joinctes : sfavoir est d'ung lion rugissant, d'ung ch-ien flattant et d'ung loup baislant, entortillez d'ung dracon soy mordant la queue et de rayons scintillans à l'entour. Les mains avoyt pleines de sang, les gryphes ■comme de harpye, les yeulx flamboyans comme une gueuUe d'enfer.
1. C'est le vers du Cid accommodé aux « exploits » d'un huissier. Corneille, ■dit-on, prit mal cette parodie, qui n'est pas la seule.
Auprès (le cette peinture si terrible l'esquisse de Racine paraît bien inolTensive. Le ton de la comédie, sans doute, est diiférenl, et il avait ici afiaire à des personnages de moindre importance que les Chais fourrés. Il n"a pu même tirer grand paiti d'un chapitre plus plaisant, inlilulé Comment les Chalz fourrez vicent \ de corruption ; on y voit entrer au port huit navires, chargés | de vunaison, levrauts, chapons, pigeons, cochons, chevreaux, ] vanneaux, poules, canards, halbrans, oisons, de pièces de ve- i lours, satin et damas. Peirin Dandindoit se contenter de moins. Après le Pantagruel de Rabelais, il faut citer, mais sans y attacher la même importance, le Francion de Charles Sorel, celui-là même dont Furelière a fait méchamment le Charroselles de son Roman bourgeois. Le roman de Charles Sorel (1022} est fort antérieur au roman de Furetiére (1606). Racine a dû les lire tous deux ; mais Sorel ne touche qu'en passant aux ridicules du Palais, et, d'ailleurs, s'attache de préférence au côté odieux de la justice telle qu'il la voyait pratiquer, à la vénalité des juges. Tel plaideur offre à son juge une pièce de satin, qui est acceptée, mais qui ne suffit pas à lui valoir gain de cause ; tel autre, plus adroit, se pâme d'admiration devant quelques mauvais tableaux dont est orné le cabinet de son procureur, en otfre et en paye un prix exorbitant, conquiert ainsi le possesseur des tableaux, sans paraître l'acheter. Au reste, un lien étroit unit la vénalité des juges à la vénalité des charges. « Le plus abject homme du monde se fera ainsi respecter, moyennant qu'il ait de l'argent ! Ah ! bon Dieu ! quelle vilenie ! Comment est-ce donc que l'on reconnaît maintenant la vertu? » Il ne faut pas chercher dans les Plaideurs l'écho de cette honnête indignation.
Le caractère «le Daiidin. — Est-ce vraiment un caractère? La manie de ju^^er en ce qu'elle a de ridicule*
Dans cette galerie de portraits satiriques et de parodies qui s'appelle les Plaideurs, le caractère de Dandin est au premier plan ; mais est-ce vraiment un caractère ? On voit bien la manie du juge; mais la physionomie de l'homme, du chef de famille,, nous apparaît beaucoup moins nette.
Elle-même, la manie déjuger peut se présenter à nous sous deux aspects ; celui des ridicules qui en sont la manifestation
tout extérieure, et celui des elfets plus ou moins graves qu'elle produit, non seulement dans l'âme du juge, mais sur la famille du juge et sur tous ceux qui l'entourent. Considérée au point de vue des ridicules, elle peut donner lieu à des scènes curieuses de comédie de mœurs, mais d'une comédie voisine de la farce ; considérée au point de vue des effets, elle est moins plaisante, mais aussi moins superficielle, et pousse la comédie de mœurs jusqu'aux confins de la comédie de caractère.
Voici d'abord les ridicules extérieurs. Perrin Dandin est le contraire de cet« honnête homme » dont la Rochefoucauld disait qu'il ne se pique de rien. Il se pique, lui, d'une seule chose, mais d'une chose qui absorbe sa vie entière. Il en perd le boire, le manger, le dormir ; même dans la vie ordinaire, il n'a d'autre langage que celui du Palais.
Voilà mes guichetiers en défaut, Dieu merci.
Si je leur donne temps, ils pourront com/juraitre :
Çà, pour nous élargir, sautons par la fenêtre.
A Petit-Jean, qui le supplie de le laisser dormir, à sou fils qui veut le forcer lui-même à prendre du repos, il répond :
Présente ta requête.
Comme tu veux dormir...
Quoi ! l'on me mènera coucher sans autre forme ? Obtenez un arrêt comme il faut que je dorme.
« 11 y avait alors, dit Louis Racine, un président si amoureux de son métier, qu'il s'exerçait dans son domestique. Quand son fils lui représentait qu'il avait besoin d'un habit neuf, il lui répondait gravement : u Présente ta requête; » et quand le fils lui avait présenté sa requête, il lui répondait par un : <( Soit communiqué à sa mère. » De mêmeTallemant nous entretient, dans ses Historiettes, d'un conseiller au Parlement, M. du Portail, qui « avait retranché son grenier, et ne parlait aux gens que par la fenêtre de ce grenier », à peu près comme Dandin au second acte. Ce personnage de Dandin n'est donc pas une caricature faite à plaisir, mais une figure dont presque tous les traits sont empruntés à la réalité. Elle nous apparaît, cette figure un peu grimaçante, entre celle de Philocléon, l'héliaste enragé, et celle de Bridoison, l'adorateur niaisement solennel ie la « forme ». Mais il est moins furieux que l'un et moins aiais que l'autre.
Comme Philocléon, il a l'orgueil de sa profession; mais cet
orgueil devient ici un trait comique de plus. Avec quelle dignité il se drape dans sa toge usée!
Ne raillons point ici de la magistrature;
Vois-tu, je ne veux point être un juge en peinture.
Dans le célèbre morceau où il élève le métier déjuge si fort au-dessus de la condition de gentilhomme, il pouri'ait être éloquent, convaincant tout au moins, étant si convaincu; mais il ne faut pas qu'il le soit, il ne faut pas que son mépris pour la noblesse dégénérée puisse être pris au sérieux, et que la n^'hlesse de robe, dont il se glorifie, soit vraiment glorifiée. Au.-le contraste "est-il amusant entre la fierté, légitime en soi, «l' cette aristocratie nouvelle, et la vuk'arilé des litres qu'elle invoque. Le Philocléon d"Arislophane ne dédaigne pas de recevoir le triobole; mais les privilèges politiques qu'il peut faiivaloir sont d'un ordre aulrement élevé que les petits proliLdont se réjouit l'errin Dandin.
Tu fais le gentilhomme : hé ! Dandin, mon ami,
Regarde dans ma chambre et dans ma garde-robe
Les portraits des Dandin: tous ont porté la robe ;
Et c'est le bon parti. Compare, prix pour prix.
Les étrennes d'un juge à celles d'un marquis ;
Attends que nous soyons à la fin de décembre.
Qu'est-ce qu'un gentilhomme? Un pilier d'antichambre.
Combien en as-tu vu, je dis des plus huppés,
A souffler dans leurs doigts dans ma cour occupés.
Le manteau sur le nez, ou la main dans la poche;
Enfin, pour se chauffer, venir tourner ma broche.
Voilà comme on les traite. Eh ! mon pauvre garçon.
De ta défunte mère est-ce là la leçon ?
La pauvre Babonette I Hélas 1 lorsque j'y pense.
Elle ne manquait pas une seule audience.
Jamais, au grand jamais, elle ne me quitta,
Et Dieu sait bien souvent ce qu'elle en rapporta :
Elle eût du buvetier emporté les serviettes,
Plutôt que de rentrer au logis les mains nettes.
Et voilà comme on fait les bonnes maisons. Va,
Tu ne seras qu'un sot.
Tout l'homme est dans ce portrait: c'est d'abord la gravité du magistral, qui atteste la tradition, l'honneur antique de la famille, avec l'orgueil ému d'un don Diègue de la robe ; puis, du haut de cet orgueil nous tombons dans les considérations les j plus mesquinement pratiques; enfin, nous nous attendrissons | sur les petits talents de Babonette, sa défunte épouse. Dans la •
satire X, Boileau peint un couple d'avares, le lieutenant criminel Tardieu et sa femme, qui vivaient aux dépens des plaideurs et des voisins, et le commentateur de Boileau, Brossette, identifie la lieutenante criminelle Tardieu avec la Babonette de Racine. Sur le compte de ces Tardieu, Tallemant des Réaux ne tarit pas : la femme enlève non seulement les serviettes, mais les gâteaux (si bien qu'un pâtissier est obligé de lui servir des gâteaux purgatifs pour se délivrer d'elle] et jusqu'aux moutons; le mari dine toujours, le matin, aux dépens de ceux qui ont affaire à lui, et, le soir, soupe avec deux œufs; à tel plaideur il recommande de lui apporter deux couples de poulets pour rendre son atl'aire bonne; mais la partie adverse se montre plus généreuse, et il dit au plaideur malheureux : « La cause de votre partie était meilleure d'un dindon. » '""
Est-ce sur ce double modèle qu'ont été copiés Perrin Dandiu et Babonette"? Pour Babonette, cela parait certain. Mais Perrin Dandin est-il odieux en même temps que ridicule?
Perrin Dandiu est-il odieux eu nièute temps que ridicule? La corruption. — L'homme et le père.
Dandin, on l'a vu, n'aime pas la justice pour elle seule, mais aussi pour les profits qu'il en tire. Lorsqu'il consent à juger en chambre, une dernière inquiétude le tourmente: qui le payera? Rassuré sur ce point, il n'a plus d'objection à faire. Même il n'est pas inaccessible à la corruption : voyez comment il accueille l'offre faite par Ghicanneau d'un certain quartaut de bon vin muscat. Est-il, pour cela, un magistrat corrompu, un juge prévaricateur? Ce sont de bien gros mots, peu proportionnés à la taille du pauvre Perrin Dandin. Certes, elles n'avaient point disparu, ces habitudes vicieuses, que flétrissait le chancelier de l'Hospital, dans sa Harangue au parlement de Rouen (lb83) :
Le juge ne faict plus rien sans argent. Vous ne pouvez retenir le nom de sénateurs, de prud'hommes et bons juges, avec la convoitise de vil gaing. Certes, celuy qui tasche à s'enrichir par telz moyenz, de riche de biens, debviendra pauvre d'honneur, La marchandise est chère que l'on achète avec perte de loz et gloire.
L'abus des « épices», des « cadeaux » de tout genre, était I C. de Litt. — RACINE (les Plaideurs). 2
devenu intolérable ; nous en avons do trop noaibreux témoignages. Rares sont les Alcestes qui refusent de solliciter leuijuges, sous prétexte que la justice de leur cause n'est point douteuse. Mais si la corruption des juges est ici étalée, les Plaideurs cessent d'être une aimable fantaisie, et la plaisanterie légèii se tourne en satire sérieuse. C'est pour le coup qu* le Palaientier se serait insurgé contre Racine ! Il est douteux, au reste, que Racine lui-même ait eu la tentation d'aborder de front un vice, ennarguantun ridicule. A la manière dédaigneuse dont i! apprécie, au début de sa préface, le comique d'Aristophane, eî, peut-être, vers la fin, le comique de Molière, on sent qu'il n'esl point porté vers la comédie qui ébranle les institutions ni vercelle qui flétrit les vices. Il rit et ne s'indigne pas. Si l'on découvre aujourd'hui dans les Plaideurs des pensées profondes, c'e.•^t qu'on les y met. Parfois, il est vrai, le poète nous laisse entrevoir le fond odieux des choses, mais vite il en détourne notre vue et nous emporte ailleurs dans un éclat de rire.
Ainsi nous devinons que Dandin n'est pas un juge fort intègre ; mais nulle part nous ne le voyons vendre ses jugements. Quand il propose à Isabelle de lui donner le divertissement d'un accusé mis à la question, nous devinons que l'exercice inintelligent d'un métier naturellement peu tendre a endurci ce cœur peu tendre aussi par nature. Quand il ajoute, étonné de la répugnance d'Isabelle :
Bon ! cela fait toujours passer une heure ou deux,
nous sommes tout près de nous révolter. Mais ce n'est qu'un éclair. Est-il vraiment méchant ? 11 manque plutôt de sens moral à la fois et de bon sens. C'est une conscience atrophiée; la manie, poussée à son paroxysme, a tout occupé, tout étouffé ou tout obscurci. Ne lui demandez pas d'être père : il n'est que juge. 11 est juge sévère, mais non pas juge intraitable. C'est Juger qui est sa passion, non pas condamner. Philocléon condamne toujours, et de parti pris ; son chagrin est vif quand son fils, par ruse, lui extorque un acquittement. Perrin Dandin se laisse facilement attendrir :
Ouf! je me sens déjà pris de compassion. Ce que c'est qu'à propos toucher la passion !
11 acquitte le chien Citron ; il fait mieux : il l'oublie. Mais c'est qu'il a vu Isabelle, et que le jugeur obstiné s'est trans-
formé en galant. « 11 est capable, dit Louis Racine, de se laisser encore corrompre par une autre passion. Il dit à une jeune fille : « A qui veux-tu faire perdre la cause ? » Cette galanterie est déplaisante, sinon suspecte; mais c'est la dernière trace (et combien légère !) qui subsiste dans les Plaidew'>i de toute la dernière partie, si risquée, des Guêpes. Où Philocléon étale cyniquement ses débauches séniles, Dandin manifeste à peine une velléité gauloise, qu'a bientôt purifiée le clair sourire d'Isabelle. Et il unit, sans résistance, Isabelle à Léandre ; et, très bourgeoisement, il se dit prêt à vivre près d'eux désormais, pourvu qu'on donne quelque pâture à son innocente manie :
... Que les procès viennent en abondance, Et je passe avec vous le reste de mes jours; Mais que les avocats soient désormais plus courts.
Souhaits légitimes et modestes. Ne dirait-on pas d'un bon père de famille, un peu bizarre, mais accommodant, en somme? Assurément, Racine a tenu à nous laisser de Perrin Dandin une image qui ne fût pas trop répugnante; mais il a pris soin que noire jugement ne fût pas trop indulgent non plus. Un juge dont la promesse d'un quartaut de vin et le sourire de deux beaux yeux troublent si fort l'impartialité n'est pas un fort honnête homme ; un père de famille qui se désintéresse des intérêts et du bonheur de son fils, est un- père coupable. Mais quoi ! son inconscience nous désarme. On voit si peu l'homme et si peu le père ! il est bon qu'ils restent dans la pénombre, pour que la gaieté reste franche. Comment cette gaieté serait-elle mêlée d'inquiétude? Loin d'être la victime de la folie paternelle, Léandre est pour son père comme un protecteur à l'indulgente pitié. C'est lui vraiment qui est le père de ce grand enfant.
De ce côté, nous sommes tranquilles. A vrai dire, nous le sommes de tous les côtés. Dandin est avare, mais riche ; il n'a pas besoin de juger pour vivre. Il est malade, mais d'une maladie assez bénigne, qui peut-être n'est pas incurable, qui certainement n'a rien de tragique dans ses effets, ni sur lui-même ni sur les autres. Facilement il eût été dangereux et odieux ; mais, certains que le poète saura l'arrêter à mi-chemin, nous sommes rassurés d'avance, et aucune préoccupation sérieuse ne nous empêche de suivre gaiement une pièce gaie.
Les plaitleiirs : Ciiicanncaii et la comtesse de Pinibeselie.
Racino n'a point cru que le ridicule du juge suffit à soutenir une comédie ; il l'a doublé du ridicule des plaideurs. Mais, ici encore, c'est d'un ridicule tout extérieur qu'Use joue. Voyez Chicanneau : qui songe à lui reprocher d'être un mauvais père? L'Intimé dit pourtant à Léandre qu'il consume en procès J' plus beau de son bien, c'est-à-dire du bien de sa fille.
Qui ne plaiile-t-il point? Je crois qu'à l'audience Il fera, s'il ne meurt, venir toute la France.
Pendant ce temps que devient Isabelle? Encore si, uniquement occupé de ses procès, il la laissait à sa libre nature. Mais il la tient emprisonnée; il se défie d'elle et la réduit à recourir aux subterfuges. La voit-il lire un billet, il s'écrie : « Ah! c'est de quelque amant ! » et, dans l'espèce, pour parler le langage qui lui plaît, il n'a pas tort; mais à qui la faute si sa fille songe à j s'afTranchir de cette pesante tutelle? Ya-t-il donc être une sorte de Rartholo, insupportable autant que ridicule? Point : il suffit de flatter sa manie pour le faire passer de la défiance à l'attendrissement :
C'imment ! c'est un exploit que ma fille lisait !
Ah ! tu seras un jour l'honneur de la famille !
Tu défendras ton bien. Viens, mon sang, viens, ma fille!
Va, je t'achèterai le Praticien français.
Bel enthousiasme et belle récompense! Comme l'Intimé, Cliicanneau parodie Corneille; mais où l'Intimé se moque, Chicanneau est sincère : c'est l'enthousiasme du plaideur qui réveille en lui pour un instant l'affection, la fierté du père. Mais ce n'est pas l'amour paternel qui l'emporte. Il n'est pas avare, à proprement parler, et même, quand il s'agit de procès, il est prodigue de son bien; mais c'est aux seuls procès qu'il entend consacrer sa fortune. De là celte surveillance rigoureuse qu'il exerce sur Isabelle : si on lui prend la fille, on lui prend la dot. De là sa plaisante inquiétude lorsque Léandre, déguisé en commissaire, tient à Isabelle certains propos indiscrets :
Monsieur, ne parlons point de maris à des filles : Voyez-vous, ce sont là des secrets de familles.
A ce compte, il condamne Isabelle au célibat perpétuel et nous retombons dans l'odieux? Point encore : il finira bien par lui trouver quelque mari, mais désintéressé, peut-être quelque plaideur, dont il voudra bien ne pas consommer la ruine.
Je vous dis qu'elle tient de son père. Ma pauvre enfant, va, va, je te marierai bien Dès que je le pourrai, s'il ne in eu coule rien ! .
Léandre pourtant lui extorque sa signature (ab ! qu'il est peu vraisemblable que Chicanneau ait signé ce contrat sans le lire ^ , et la connivence d'Isabelle avec Léandre éclate au dénouement. De quoi est -il indigné? De la trahison de sa fille? Non, de l'entreprise tentée contre son bien.
Je vois qu'on m'a surpris, mais j'en aurai raison : De plus de vingt procès ceci sera la source. On a la fille, soit; on n'aura pas la Ijourse.
Le voilà tout consolé : plus de vingt procès en perspective! Il est plus rassuré encore quand Léandre lui affirme qu'on n'eu veut pas à son argent; un « Ah! » de satisfaction lui échappe. Peut-être cependant eût-il préféré l'autre combinaison : point de dot à donner, et des procès à plaider.
C'est à ce plaideur enragé que Racine oppose une plaideuse encore plus folle :
Haute et puissante dame Yolande Cudasne, Gomtessede Pimbesche, Orbesche, et cœtera.
Il ne l'a pas introduite dans sa comédie pour le seul plaisir de mettre sur la scène la comtesse de Crissé, dont l'actrice qui jouait ce personnage avait pris jusqu'à l'ajustement; ni pour le seul plaisir d'établir entre elle et Chicanneau la dispute qui éclata chez Boileau le greffier entre M™« de Crissé et Balthazar de Lyonne. Personnage épisodique, la comtesse de Crissé ne jouera aucun rôle dans le dernier acte, et personne ne s'y souviendra d'elle. Mais son intervention met mieux en lumière le personnage de Chicanneau, qui lui-même complète le personnage de Dandin. Elle a plus d'un trait de ressemblance avec lui; mais ces traits sont grossis, et le caractère tourne à la carica-
\. Racine a même fait Chicanneau trop peu clairvoyant dans la scène de l'exploit et du commissaire. Il y a là quelque invraisemblance, quelque contradiction peutêtre.
lure. Chicanneau se soucie peu de sa famille, la comtesse de Pimbesche a la sienne en horreur.
Monsieur, tous mes proct-s allaient être finis: Il ne m'en restait plus que quatre ou cinq petits, L'un contre mon mari, l'autre contre mon père Et contre mes enfants.
Chicanneau poursuit « depuis quinze ou vingt ans » Taffaire de l'ânon qui s'est vautré dans sa prairie; la comtesse avoue « quelque soixante ans » et plaide « depuis trente ans au plus », c'est-à-dire au moins, car elle déclare ne plus s'en souvenir. Chicanneau se ruine en procès; la comtesse, pour plaider, va jusqu'à refuser une forte pension qui lui permettrait de vivre à son aise:
Mais vivre sans plaider, est-ce contentement?
Sur un point Chicanneau semble en avance : celle-ci est folle à lier; il est, lui, diplomate à sa manière et dénué de scrupules:
Prends-moi dans mon clapier trois lapins de garenne. Et chez mon procureur porte-les ce matin. Si son clerc vient céans, fais-lui goûter mon vin. Ah ! donne-lui ce sac qui pend à ma fenêtre. Est-ce tout? Il viendra me demander peut-être Un grand homme sec, là, qui me sert de témoin, Et qui jure pour moi lorsque j'en ai besoin. Qu'il m'attende.
Ainsi il essaye de gagner son procureur (il essayera de corrompre son juge) et il lient officine de faux témoins '. La comtesse ne va point jusque-là; toutefois, si elle proteste avec indignation contre les présents corrupteurs de son adversaire, elle sait faire jouer aussi quelques ressorts, et puissants : «père Cordon » sera pour elle un très utile allié. Mais, en général, cette figure est un peu trop grimaçante; c'est plus une caricature qu'un caractère. Qu'importe! L'essentiel est de nous égayer, comme le titre l'indique, aux dépens des plaideurs, et, par là, aux dépens de la justice en général. La scène entre Chicanneau et la comtesse n'est pas seulement plaisante par l'obstination que tous deux mettent à suivre leur pensée, sans s'inquiéter de comprendre la pensée d'autrui, par l'exposé complaisant que
L Je me ruine en témoins du pays;
Ils sont si chers depuis ces derniers troubles! (Boisrobebt.)
l'un fait de son afFaire, avec une passion qui s'attache aux détails les plus puérils, avec une gravité qui ne se dément pas, et par l'intarissable bavardage, par le fol emportement de l'autre, plaideuse patricienne en face d'un « crasseux » de chicaneur. Si l'on va au fond, elle est d'une portée plus sérieuse qu'elle n'en a l'air, car elle ridiculise et les ternies inintelligibles du Palais, et les incroyables lenteurs des procès, et les formalités innombrables, et le majestueux appareil qu'on déploie pour trancher des contestations enfantines.
Je fais saisir l'ànon. Un expert est nommé, A deux bottes de foin le dégât estimé...
Autre incident : tandis qu'au procès on travaille,
Ma partie en mon pré laisse aller sa volaille. <».
Ordonné qu'il sera fait rapport à la Cour
Du foin que peut manger une poule en un jour...
Arrêt enfin. Je perds ma cause avec dépens, Estimés environ cinq à six mille francs.
Louis Racine cite un plaideur qui, voulant s'afTranchir d'une redevance de vingt-quatre sols, plaida douze ans, et ne dépensa pas moins de douze mille livres. Chicanneau, comparativement, doit s'estimer heureux. Sans le savoir, il plaide contre l'organisation de la justice au xvii® siècle; mais il en signale plutôt les complications et les contradictions que, les abus criants et les injustices.
Les ridicules des avocats. — Importance particulière accordée à la satire littéraire et à la leçon de goût.
Les « plaideurs »,ce sont proprement ceux qui soutiennent des procès, et non ceux qui prononcent des plaidoiries. Mais, par un artifice ingénieux. Racine a rattaché à sa comédie cette autre catégorie de « plaideurs » : en imaginant le procès du chien Citron, si différent du procès du chien Labès dans Aristophane, il se donne l'occasion de parodier la procédure criminelle après la procédure civile. Léandre a soin de l'observer :
Vous serez au contraire un juge sans appel, Et juge du civil comme du criminel.
Ce procès n'occupe guère moins de deux cents vers, et nous donne successivement des modèles burlesques de tous les plai-
doyers possibles, plaidoyers d'une majestueuse ampleur et d'une concision sèche, plaidoyers pompeux et familiers, lents et brefs, véhéments, pesants, pathétiques. On sent que Racine s'en donne à cœur joie, et que cet épisode prend à ses yeux uin importance au moins égale à celle de l'action essentielle, bien peu lyrannique, d'ailleurs, puisqu'on peut l'oublier si long- • temps. Les avocats ne sont pas plus épargnés que les juges rt les plaideurs; on met en relief à la fois leur ignorance et leur pédantisme.
LÉANDRE
Voilà votre portier et votre secrétaire ; Vous en ferez, je crois, d'excellents avocats: Ils sont fort ignorants.
Non pas, Monsieur, non pas.
J'endormirai Monsieur tout aussi bien qu'un autre.
Le Ménarjiana cite un avocat qui plaide dèâ l'âge de quator/ans. En écartant ces cas exceptionnels, il faut se souvenir do que Fénelon, longtemps après, pouvait encore écrire dans la /> trc à l\{<:adéinie, sur cesjeunes avocats qui se hâtent « de plaider avec un peu d'élégance pour acquérir quelque réputation, et sans avoir jamais étudié ni le fond des lois ni les grands modèles de l'anliquité », Pour Fénelon, et sans doute aussi pour Racine, « les avocats les plus estimables sont ceux qui exposent nettement les faits, qui remontent avec précision à un principe de droit, et qui répondent aux objections suivant principe ». La précision dans la parole suppose, par conséqueir la précision dans les connaissances juridiques; mais le droit était alors chose si confuse que les meilleurs ne le possédaieni pas toujours à fond, et que les médiocres trouvaient plus cornmode de voiler leur ignorance sous des ornements empruntés. Ce même Fénelon, dans une lettre à la marquise de Laval, nous apprend comment plaidaient les Cicérons de Sarlat : (( Leurs plaidoyers ne manquèrent pas de commencer par le commencement du monde, et de venir ensuite tout droit parle déluge jusqu'au fait. » Ce mélange de pointes et d'articles du Code, de citations d'Ovide et de l'Écriture, était, nous dit-il, applaudi par les auditeurs de bon goût. Dans les Plcddeurs, Dandin lui-même rappelle au fait les orateurs ambitieux qui s'en écartent par trop.
Je suais sang et eau pour voir si du Japon II viendrait à bon port au fait de son chapon...
... Et vous, venez au fait. Un mot Du fait...
Au fait, au fait, au fait !...
... Homme ou, qui que tu sois, Diable, conclus; ou bien que le ciel te confonde !... Avocat, ah ! passons au déluge '.
Il n'est point tant sot, en vérité, et sa critique du discours de l'Intimé, ici trop lent, là trop rapide, ne manque pas de justesse, de finesse même.
Ta, ta, ta, ta! Voilà bien instruire une affaire : Il dit fort posément ce dont on n"a que faire. Et court le grand galop quand il est à. sou fait ; A-t-on jamais plaidé d'une telle méthode"? "*■
Mais qu'en dit l'assemblée ?
LÉANDRE
Il est fort à la mode.
De même il ne se laisse point éblouir par le luxe facile des citations pédantesques.
Avocat, il s'agit d'un chapon, Et non point d'Aristote et de sa PolUiqiie.
Ici, il est vraiment l'interprète de Racine et du bon goût. Lorsqu'il ne proteste pas, il dort; c'est une attre façon de protester. Mais ce bon goût n'est pas bien ferme, et la tlatterie la plus grossière en a raison.
l'intimé.
Devant le grand Dandin l'innocence est hardie ; Oui, devant ce Caton de Basse-Normandie, Ce soleil d'équité qui n'est jamais terni : Viclrix causa Diis placuit, seil vicia Culuiii.
DANDIN
Vraiment, il plaide bien.
Non, il ne plaide pas bien; il plaide comme Gautier la Gueule, avocat du temps, que Boileau n'a pas ménagé, et dont les plai-
1. Un avocat, en plaidant, se mit à parler d'Annibal, et était fort longtemps à à lui faire passer les Alpes. « Hé, avocat, lui dit le premier président de Harlay, faites avancer vos troupes. » (Tallema.nt des Réaux.) Les avocats trop érudits étaient souvent rappelés ainsi au fait par des adversaires d'esprit plus pratique. Dans une affaire où il s'agissait d'une coupe de bois irrégulière, un avocat de Rennes était remonté jusqu'aux chênes de Dodone et à ceux des druides. Son adversaire se contenta de dire : u Messieurs, il s'agit de quatre chesneaux que ma partie a coupés, et qu'elle offre de payer au dire des gens à ce connaissant. »
doyers nous offrent des exemples el de cette cilation et de l'exorde de Pelit-Jean, et de Texorde de l'Intimé. Gautier était loin d'être le seul. Antoine le Maistre, celui-là môme qui, renonçant à la ploire du monde, s'était retiré b. Port-Royal, celui que Racine appelait naj^nière son « cher papa », dans l'alfaire de la famille de Chnbannes, invoquait les « premiers siècles après le déluge ». En d'autres plaidoyers, il citait Aristote, Rebuffe, Harmenopulo, tout comme l'Intimé. L'intention de tourner en ridicule certains avocats du temps est évidente; celle détourner en ridicule un certain avocat de Port-Royal ne parait puère moins certaine. Pourquoi ne pas le dire? Celte scène des Plaideurs est en plusieurs endroits quelque chose comme une gaminerie de génie. « La plupart des avocats du temps, dit le Mcnagiana, y sont joués, et les difTérents tons sur lequel l'Intimé déclame sont autant de copies des difTérents ions des avocats. » Le Mcnayiana assure même que le fameux exorde :
Messieurs, tout ce qui peut étonner un coupable, etc.,
est une parodie d'un exorde de Patru, qui avait imité — dans le procès d'un pâtissier contre un boulanger — l'exorde du pro Quinctio de Cicéron : Qitx resin civitate duse 'plurimum possunl, hoc tempore et contra me amhœ fachmt, siimma gratia et summa eloquentia. Louis Racine parle de la même cause, mais sans nommer Patru. Patru et Port-Royal, ce serait trop à la fois, el l'on s'en voudrait presque d'avoir ri. On préfère adopter la version deTallemant des Réaux :
m jeune avocat, ayant à plaider contre un nommé Défilas, bon praticien, et pas autre chose, s'avisa de prendre l'exorde de l'oraison de Cicéron pour Quinctius, où l'orateur dit qu'il a contre lui les deux choses qui, dans la cité, exercent le plus d'influence: le crédit de la partie et l'éloquence de l'avocat, siimmn grul'm et eloquentia. Dcfitas prit aussitôt la parole et dit: « Messieurs, l'avocat de la partie adverse ne se tiendra pas pour interrompu; j e ne me pique pas d'éloquence, et ma partie est un savetier. »
Ce travers est celui des parleurs emphatiques de tous les temps, et ce n'est pas sans raison que Louis Racine rappelle le trait lancé par Martial à ce Posthumus qui, ayant à parler de trois pauvres petites chèvres, parlait de Cannes et de la guerre de Mithridate. Racine a beaucoup fait pour la saine éloquence du barreau en nous faisant rire de ce pédantisme ignorant, de ce mélange confus de grec, de latin, de français, de ces termes
barbai'es ou de ces formes archaïques, familières aus seuls initiés, de ces plaidoyers appris par cœur, de ces digressions, de ces citations superflues, de ces exordes interminables qui ne tiennent pas à la cause, et de ces péroraisons larmoyantes, en un mot de cette éloquence enflée et vide, qui est tout l'opposé de la vraie, simple et forte éloquence. Le pauvre Petit- Jean, qui se donne tant de mal pour retenir et débiter son admirable « commencement », rendu à lui-même, après d'infructueux essais, parle « tout dret », comme dirait la Martine de Molière.
Hé ! faut-il tant tourner autour du pot ? Ils me font dire aussi des mots lon^s d'une toise, De grands mots qui tiendraient d'ici jusqu'à Pontoise. Pour moi. je ne sais point tant faire de façon ^
Pour dire qu'un matin vient de prendre un chapon. Tant y a qu'il n'est rien que votre chien ne prenne; Qu'il a mangé là-bas un bon chapon du Maine : Que la première fois que je l'y trouverai. Son procès est tout fait, et je l'assommerai.
Voilà parler. Si l'éloquence est l'art de proportionner les paroles aux choses, Petit-Jean est éloquent, car il dit tout ce qu'il faut, et ne dit que ce qu'il faut.
Part fie la comédie. — Les jeunes gens et ies valets.
Sans sortir du domaine de la satire, nous avons parcouru les Plaideurs en tout sens. Que reste-t-il donc pour la comédie proprement dite'? Peu de chose : les scènes où interviennent les jeunes gens et les valets. Encore est-il un des valets qu'il faut rattacher à la satire plutôt qu'à la comédie. Petit-Jean, portier de Perrin Dandin, est inséparable de son maître. Portier d'un juge, il a su tirer parti de la situation; serviteur d'un avare, il s'est résigné à partager fraternellement ses profits avec l'insatiable Dandin.
Ma foi 1 j'étais un franc portier de comédie : 1 On avait beau heurter et m'ôter son chapeau,
I On n'entrait point chez nous sans graisser le marteau.
Point d'argent, point de suisse; et ma porte était close.
11 est vrai qu'à monsieur j'en rendais quelque chose :
Nous comptions quelquefois, on me donn:iit le suin De fournir la maison de chandelle et de foin ; Wais je n'y perdais rien.
Étrange arrangement, et qui juge le maître. Ce bon apôtre de Petit-Jean aura bientôt fait sa fortune, pour peu que la folie de Uandin se prolonge; il est celui qui perdra Je plus à sa guérison. Si Dandin se réduit au jugement des alfaires domestiques, plus de ces visites fructueuses des Cliicanneau, dont on prend Targenl, sauf à leur fermer ensuite la porte au m/. Aussi Léaiidre ne prend-il point pour confident ce Picard madré, mais l'Intimé, personnage plus relevé, d'ailleurs, et décoi'' du nom de « secrétaire ». C'est, semble-t-il, un secrétaire à lout faire, que l'Intimé. Petit-Jean est un pajsan de France; mais rintimé, homme d'intrigue, est le descendant direct des valets italiens, que les scrupules n'embarrassent guère. Il a (!'• qui tenir, étant fils d'un « sergent », qui ne dédaignait pas d^' jouer, à l'occasion, le rôle d'honnête faussaire.
Ne connaitrais-lu pas quelque honnête faussaire Qui servit ses amis, en le payant, s'entend, Quelque sergent zélé ?
l'intimé.
Bon ! l'on en trouve tant !
LÉANDRE
Mais encore ?
l'intimé.
Ah ! Monsieur ! si feu mon pauvre père Était encor vivant, c'était bien votre affaire... Mais de quoi s'agit-il ? suis-je pas fils de maître ? Je vous servirai.
LÉANDRE
Toi?
l'intimé.
Mieux qu'un sergent peut-être.
LÉANDRE
Tu porterais au père un faux exploit?
l'intimé.
Hon, bon.
LÉANDRE
Tu rendrais à la fille un billet?
l'intimé.
Pourquoi non ?
Je suis des deux métiers.
LES PLAIDEURS â7
Celle scène a été trailée vingt fois sur le thécitre italien, et l'Intimé pourrait s'appeler Scapin. Comme ces valels dont les fils de famille ont un pressant besoin, il le prend de haut avec son jeune maître.
Monsieur, encore un coup, je ne puis pas tout faire : Puisque je fais l'huissier, faites le commissaire.
Il le compromet ainsi et le rabaisse à son niveau. 11 est vrai que Léandre n'est guère plus délicat dans le choix de ses moyens. C'est lui qui fait appel à la verve inventive de l'intimé, lui qui songe le premier à prendre pour allié un honnête faussaire. Il en a quelque remords, sans doute, et s'écrie : « Je me sers d'un étrange artifice! » Il n'est donc pas jusqu'au bout le fils de famille de la farce italienne, puisqu'il a des scrupules; il est aussi le jeune premier français, figure honnête, mais un peu effacée. 11 y a quelque chose de touchant dans les soins qu'il rend à son père, dans ses instances affectueuses pour que le malade prenne enfin du repos, dans la patience inaltérable qu'il oppose à tant de reproches injustes. Moralement il est très supérieur au Bdélycléon d'Aristophane : celui-ci est plus dur, plus ironique, moins heureux aussi dans sa cure que Léandre ne l'est dans la sienne, car il n'aboutit qu'à substituer à la manie déjuger, des passions infiniment plusdésordonnées. Léandre ne heurte point de front la folie de son père ; il n'essaye même pas de l'en guérir tout à fait, de peur de le désespérer ou de le tuer en le guérissant; il cherche et trouve un dérivatif, non un remède radical. Dans le malade il respecte encore le père. A-l-il vraiment honte, comme l'affirme Dandin, de la profession paternelle?
Chacun de tes rubans me coûte une sentence. Ma robe vous fait honte. Un fils de juge ! ah ! fi ! Tu fais le gentilhomme !
L'austère et avare Dandin prend pour de la prodigalité peutêtre ce qui est souci légitime de la propreté, souci excusable de l'élégance. On comprend que Léandre, ayant un tel exemple sous les yeux, ne tienne pas à suivre la tradition des Dandin, tous gens de robe. Mais, s'il n'est ni juge ni procureur, qu'est- 11? On ne sait, ni dans quelle mesure il mérite le dédain que lui témoigne son père. Sa seule occupation parait être de « mourir » pour Isabelle. On aime à le voir déplorer le triste sort