C. de Lilt. — pLcine {Brilannicus
2 COCUS DE LITTÊUATUliE
qiio j'aiici'çus tout seul dans iino logo, (J'avuii' la liuiit/' lU: se pii'îcipiler sur moi, au mornenl que l'ciivie de se di''sesp<!'rcr le voudrait prendre, lorsque A;rrip|)ine, ci-devant impêrairicc de Rome, qui, de peur de ne pas trouver Néion, à qui elle désiiait parler, l'attendait ci sa porte dès quatre heures du matin, imposa silence à tous ceux qui étaient là pour écouter... M. de *'", admirateur de tous les nobl<*s vers de M. Racine, fit tout ce qu'un véritable ami d'auteur jieut faire pour contribuer au succès de son ouvrage, et n'eut pas la patience d'altendre qu'on le commençât pour avoir la joie d.' l'applaudir. Son visage, qui à un besoin jiassei'ait pour un répertoire du caractère des passions, épousait toutes celles de la piiîce l'une après l'autre, et se transformait comme un caméléon à mesure que les acteurs débitaieni leurs r(/les; surtout le jeune Britannicus, qui avait quitté la bavette depuis peu et qui lui semblait élevé dans la crainte de Jupiter Capitolin, le touchait si fort que, le bonheur dont ai)paremment il devait bientôt jouir l'ayant fait rire, le récit qu'on vint faire de sa mort le fit i)leurer; et je ne sais rien de plus obligeant que d'avoir à point nommé un fond de joie et un fond de tristesse au très humble service de M. Racine.
Cependant les auteurs qui ont la malice de s'attrouper pour décider souverainement des pièces de théâtre, et qui s'arrangent d'ordinaire sur un banc de l'hôtel de Bourgogne, qu'on appelle le banc formidable, à cause des injustices qu'on y rend, s'étaient dispersés de peur do se faire reconnaître; et tant que durèrent les deux premiers actes, l'appréhension de la mort leur faisait désavouer une si glorieuse qualité; mais, le troisième acte les ayant un peu rassurés, le quatrième, qui lui succéda, semblait ne leur vouloir point l'aire de miséricorde, quand le cinquième, qu'on estime le plus méchant de tous, eut pourtant la bonté de leur rendre tout à fait la vie. Des connaisseurs, auprès de qui j'étais incognito, et de qui j'écoutais les sentiments, en trouvèrent les vers fort épurés; mais Agrippine leur parut fière sans sujet . Burrhus vertueux sans dessoin, Narcisse lâche sans prétexte, Junie constanh' sans fermeté, et Néron cruel sans malice. D'autres, qui pour les trente sou> qu'ils avaient donnés à la porte crurent avoir la permission de dire ce qu'il« en pensaient, trouvèrent la nouveauté de la catastrophe si étonnante et furent si touchés de voir Junie, après l'empoisonnement de Britannicus, s'aller rendre religieuse de l'ordre de Vesta, qu'ils auraient nommé cet ouvrage une tragédie chrétienne, si l'on ne les eût assurés que Vesta ne l'était pas...
Quoique rien ne m'engage à vouloir du bien à M. Racine, et qu'il m'ait désobligé sans lui en avoir donné aucun sujet, je vais rendre justice à son ouvrage, sans examiner qui en est l'auteur. Il est constant que dans le Britannicus il y ad'aussi beaux vers qu'on en puisse faire, et cela ne me surprend pas; car il est impossible que M. Racine en fasse de méchants. Ce n'est pas qu'il n'ait répété en bien des endroits: que fais- je? que dii-je? et quoi qu'il en soit, qui n'entrent guère dans la belle poésie; mais je regarde cela comme sans doute il l'a regardé lui-même, c'est-à-dire comme une façon de parler naturelle qui peut échapper au génie le plus austère, et paraître dans un style qui d'ailleurs sera fort châtié.
Le premier acte promet quelque chose de fort beau, et le second même ne le dément pas; mais au troisième il semble que l'auteur se soit lassé de travailler; et le quatrième, qui contient une partie de l'histoire romaine, et qui par conséquent n'apprend rien qu'on ne puisse voir dans Florus et dans Coëffeteau, ne laisserait pas de faire oublier qu'on s'est ennuyé au précédent, si dans le cinquième la façon dont Britannicus est empoisonné, et celle dont Junie se rend vestale, ne faisaient pitié. Au reste, si la pièce n'a pas eu tout le succès qu'on s'en était promis, ce n'est pas faute que chaque acteur n'ait triomphé dans son personnage.
Ce morceau, qui a quelque ressemblance avec un feuillelou moderne, mêle des éloges assez chaleureux à des critiques plus ou moins justes. L'élude détaillée de Britannicus pourra seule nous apprendre dans quelle mesure Boursaultet ses amis ont raison contre Racine. Mais, en écartant provisoirement les critiques dirigées contre les caractères, on reste en face de critiques générales qui s'adressent, les unes au système dramatique nouveau que les partisans de Corneille avaient déjà deviné dans Andromaque, et voyaient se préciser dans Britannicus; les autres, à la manière, nouvelle aussi, dont le poète comprenait les rapports de l'art dramatique et de l'histoire.
Critiques dirigées contre le système dramatique nouveau. — Réponse que Racine y fait dans sa préface. — Corneille et Racine.
Le succès de Britannicus fut médiocre. Si les faits ne le prouvaient pas, la relation de Boursault permettrait de le conjecturer. En la lisant, on voit clairement que Racine se heurtait à une cabale puissante. Du haut d'une loge, Corneille présidait ; il avait oublié, sans doute, par quels dé}:,oiits il avait dû payer le triomphe du Cid. Prés de lui, semble-t-il, vont prendre le mot d'ordre « les auteurs qui ont la malice de s'attrouper pour décider souverainement des pièces de théâtre », et qui, ce jourlà, ont pris la précaution de se disperser à travers la salle, « de peur de se faire reconnaître ». Si le vainqueur d' Andromaque eût été aussi le vainqueur de Britannicus, il fût devenu trop dangereux : on lui permettait tout au plus d'écrire des Alexandre, et lui-même, en donnant récemment au théâtre les Plaideurs, avait semblé incertain de sa vocation vraie.
Au fond, ce n'étaient pas seulement deux rivaux qui étaient en présence : c'étaient deux systèmes dramatiques très distincts. Dès la préface d'Alexandre, on voyait poindre cette rivalité entre les deux écoles: Racine y prenait à partie déjà les censeurs de parti pris, qui, médiocrement instruits du goût de l'antiquité, reprochaient à son sujet d'être « trop simple ». En déflnissant le drame tragique tel qu'il le concevait, il visait, non sans malignité, l'action plus compliquée, la suite moins naturelle et moins logique du drame cornélien. « Avec peu d'inci-
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dénis ul peu de matière,» il se vantait d'avoir lait une pièce qui intéressait les spectateurs depuis le coniineneement Jusqu'à la lin. Ojiiime dans la préface de lUilannicm, il se plaisait à niet- Ire en lumière ce qu'il y avait de contradictoire dans les critiques formulées par ses adversaires. C'est que là, il le sentait, était sa ^'rande supériorité sur eux; tandis qu'ils s'épuisaient en eiïorts superlUis pour « apprivoiser » les règles gênantes, il s'y soumet sans elibrt, et, dans la préface A'Andromaque, s'approprie avec aisance les préceptes d'Arislote et d'Horace sur le héros tragique, qui ne doit être ni tout à fait bon ni tout à fait méchant; tandis qu'ils ne se rendent pas un compte bien net de ce qu'ils veulent ni de ce qu'ils font, il marche, lui, sans liésilation et sans obscurité, au but qu'il s'est marqué d'avance. A ce point de vue, la préface de Urilannicus est précieuse, car elle contient à la fois et la critique de la tragédie créée par Corneille et la théorie de la tragédie renouvelée par Racine.
De tous les ouvrages que j'ai donnôs au public, il n'y en a point qui m'ait altiié plus d'applaudissements ni plus de censeurs que celui-ci. Quelque soin que j'aie pris pour travailler celle tragédie, il semble qu'autant je me suis elïorco de la rendre bonne, autant de certaines gens se sont efforcés de la décrier. 11 n'y a point de cabale qu'ils n'aient faite, point de critique dont ils ne se soient avisés... Je leur ai déclaré, dans la préface d!Andrumiiquc, le sentiment d'Arislote sur le héros de la tragédie, et que, bien loin d'être parfait, il faut toujours qu'il ait quelque imperfection...
Que faudruil-il faire pour contenter des juges si difficiles? La chose serait aiSL'o, pour peu qu'on voulût trahir le bon sens. Il ne faudrait que s'écarter du naturel pour se jeter dans l'extraordinaire. Au lieu d'une action simple, chanjèc de peu de matière, telle que doit être une action qui se passe en un seul jour cl qui. s'urançnnt par degrés vers sa fin, n'est soutenue que parlts intérêts, les seiilinients et les passions des personnages, il faudrait remplir cette même action de quantité d'incidents qui ne se pourraient passer qu'en un mois, d'un grand nombre de jeux de théâtre, d'autant plus surprenants qu'ils seraient moins vraisemblables, d'une infinité de déclamations où l'on ferait dire aux acteurs tout le contraire de ce qu'ils devraient dire. Il faudrait, par exemple, représenter quelque héros ivre, qui se voudrait faire haïr de sa maîtresse de gaieté de cœur, un Lacédémonien grand parleur', un conquérant qui ne débiterait que des maximes d'amour, une femme qui donnerait des leçons de fierté à des conquérants. Voilà sans doute de quoi faire récrier tous ces messieurs. Mais que dirait cependant le petit nombre de gens sages auxquels je m'efforce de plaire"? De quel front oserais-je me montrer, pour ainsi dire, aux yeux de ces grands hommes de l'antiquité que j'ai choisis pour modèles? Car, pour me
I. Ce LacPd(''monien grand parleur est Agésilas. Voyez le tome IV de notre Théâtre de Corneille. Pour le héros ivre, la Harpe, suivi par plusieurs éditeurs de Racine, a bien tort de citer Attila, qui meurt d'une hémorrafrie nasale. Quoi qu"en aient dit des commentateurs, cette « ivresse ■■ dont parle Hacinene saurait désigner l'égarement d'.Attila. Les deux reproches suivants s'appliquent aux personnages de César et de Cornélie dans Pompée.
BRITANNICUS r;
servir de la pensée d'un ancien, voilà les véritables spectateurs que nnus 'levons nous ])roposer; et nous devons sans cesse nous demander : h Que diraient Homère et Virgile, s'ils lisaient ces vers? Que dirait Sophoci'', s'il voyait représenter cette scène ? »
Dans son Alexandre, pourtant, Racine avait peint, lui aus:<i, '< un conquérant qui ne débitait que des maximes d'amour » ; mais sa conception dramatique de l'amour s'était depuis bien modifiée. Pyrrhus, Oreste, Néron, Rritannicus même, sont des amoureux encore, mais ne sont plus autant des raisonneurs; ils dissertent moins et sentent plus. L'amour de cœur s'est substitué à l'amour de tête. Il reste encore, sans doute, dans Anch'omaque et da-ns Br'Uan7iicus, des traces de l'amour romanesque, quintessencié et sentencieux dont Racine se moque ici, et jamais, nous l'avons observé déjà, Racine ne s'en défei'a tout à fait; mais, si l'on ne s'arrête pas aux formes du langage, si l'on pénètre au fond des sentiments, on s'aperçoit qu'une véritable transformation s'est accomplie. Comme il est naturel, les femmes surtout ont bénéficié de cette évolution des sentiments. On ne voit plus chez Racine des femmes qui donnent « des leçons de fierté à des conquérants ». A la Cornélie de Pompée, à la Viriate de Ser tarins comparez Andromaque et Junie. Hermione est passionnée, Agrippine est impérieuse; mais aux vaines bravades toutes deux préfèrent l'action ou les paroles qui sont des actes. En un mot, leurs sentiments sont plus féminins et leurs discours sont plus dramatiques. Moins parfaits, les caractères des héros de Racine sont plus vraisemblables; moins abstraits, ils sont plus émouvants.
Enfin et surtout, Racine donne ici, avec une admirable netteté, la théorie de la simplicité et de l'unité de l'action dans le drame classique, et il oppose cette action « simple, chargée de peu de matière », et dont l'intérêt va sans cesse progressant vers la fin, tirant ses ressources des seules passions des personnages, à l'action extraordinaire, remplie d'incidents et de jeux de théâtre invraisemblables, dont Corneille s'était complu à tisser la trame industrieuse. Ce n'est pas le lieu de se demander si Racine n'est pas ici injuste et cruel pour son vieux rival. On l'est toujours un peu quand on est jeune, susceptible, et qu'on trouve sur son chemin l'obstacle d'un grand nom. D'ailleurs on sait que Racine, sur la prière de Roileau, dit-on, supprima cette trop vive attaque contre « le vieux poète malveillant », en qui il eût mieux fait de voir le créateur de la tragédie française. Il eût été dommage, pour la gloire de Racine,
r. COUUS DE LITTERATURE
(|Lril lie l'eût point fait; mais aussi il eût été donima^'e, pour l'iritclligence de cet antagonisme littéraire, qu'il n'eût jamais écrit cette piquante diatribe. Cinq ans après, dans le premier Avis au lecteur du Lutrin, Hoilcau aftirniait, presque dans les mômes termes que Racine, qu'un poème (il parlail, il est vrai, du poème héroïque) « devait être chargé de peu de matière, et que c'était à l'invention â le soutenir et à l'étendre' ». Dans l'intervalle, l'auteur de litrénice affirmait que « toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien ». La théorie de la simplicité classique- est exprimée avec plus de mesure dans la préface de ISritannicus que dans celle de Bérénice, et pourrait être ainsi formulée : « L'invention consiste à faire quelque chose de peu. »
Critiques dii'isfi^os oonlrt' l'oxactîtiido Iiistoriquc — C'oninieiit Racine y rr'ponil. — l,es i»ersoiiiiais;PH secondaire!* de « Britannieus » eliez Tacite et chez Racine.
Hoursault reproche à Racine d'avoir fait entrer dans sa tragédie « une partie de l'histoire romaine ». D'autres critiques lui reprochaient, au contraire, de n'avoir pas respecté les données de l'histoire. Ils le lui avaient déjà reproché à propos d'Andromaqiie, et dans la préface de ce premier de ses chefsd'œuvre. Racine traitait de haut ceux qui s'étonnaient do voir prolonger la vie d'Astyanax. II invoquait l'exemple d'Euripide, de Sophocle et de Ronsard, l'autorité du commentateur allemand Camerarius : « 11 y a bien de la différence, disait-il, entre détruire le principal fondement d'une fable, et en altérer quelques incidents, qui changent presque de face dans toutes les mains qui les traitent. » Avec autant de netteté, mais avec moins de réserve, il se justifie, cette fois, aux dépens de Corneille et de ses partisans, et l'on sent qu'il a bien le respect, mais non la superstition de l'exactitude historique.
i( Mais, disent-ils, ce prince (Britannicus) n'entrait que dans sa quinzième année lorsqu'il mourut. On le fait vivre, lui et Narcisse, deux ans plus qu'ils n'ont vécu. » Je n'aurais point parlé de cette objection, si elle n'avait été faite avec ctialeur par un homme qui s'est donné la liberté de faire régner vingt ans un empereur qui n'en a régné que huiti, quoique ce changement soit bien plus considérable dans la chronologie, où l'on suppute les temps par les
1. 11 y a ici un peu d'exagération ; mais le fond de l'épigranime est exact. Pho cas, dans Héradius, régne douze ans de plus que dans i'tiistoire.
années des empereurs. Junio ne manque pas non plus de censeurs. Ils disent que d'une vieille coquette, nommée Junia Silana, j'en ai fait une fille très sage. Qu'auraient-ils à me répondre si je leur disais que celte Junie est un personnage inventé, comme l'Emilie deCiiinn, comme la Sabine d'Horace? Mais j'ai à leur dire que s'ils avaient bien lu l'histoire, ils auraient trouvé une Junia Calvina, de la famille d'Auguste, sœur de Silanus, à qui Glaudius avait promis Octavie. Cette Junie était jeune, belle, et, comme dit Sénéque, fcslivissùna omnium piie/lariim^ . .. Si je la représente plus retenue qu'elle n'était, je n'ai pas ouï dire qu'il nous fût défendu de rectifier les mœurs d'un per- ■-^onnage, surtout lorsqu'il n'est pas connu.
En rapprochant la préface de Britannicus de la préface d'An- (h'omaqiie, on voit avec netteté sur quels fondements Racine établit son indépendance à l'égard de l'histoire. Comme l'aufeur de ÏArt poétique, il est d'avis que le poète doit conserver à chacun son propre caractère ; pourtant il ne se croit pas interdit de modifier le caractère de tel personnage historique, à une double condition : c'est que ce personnage soit peu connu, et que cette légère altération de l'histoire soit utile au drame. A plus forte raison en prend-il à son aise avec les menus faits et les dates qui gêneraient son œuvre de création ou de renouvellement.
Le personnage de Junie était moins renouvelé que créé. Si elle n'est pas la vieille coquette dont parlent les cintiques, elle n'est guère davantage la jeune fille. si enjouée {fcstivisstina dit quelque chose de plus) que nous peint Sénéque. Racine triomphe à trop bon compte de cette objection ; il en eût mieux triomphé s'il eiît avoué simplement que le personnagf; était de son invention, comme il avoue qu'en faisant entrer Julie, au dénouement, chez les vestales, il viole les règles de cet ordre, où l'on n'était pas admis passé dix ans. Qu'importent ces vétilles? Il suffit de constater que la présence de Junie est nécessaire à l'action, puisque c'est elle qui, sans le vouloir, provoque entre Britannicus et Néron le conflit décisif.
Mais Narcisse et Burrhus, personnages également nécessaires à l'action, bien que secondaires, étaient connus historiquement. 11 est curieux de voir sous quel jour Racine nous les montre.
F^e point de vue de l'historien diffère de celui du poète : sans avoir le droit de modifier radicalement les caractères historiques déjà connus, le poète peut en effacer ou en grossir certains traits, et le doit même, s'il veut rendre ses personnages dramatiques, c'est-ù-dire vraisemblables et vivants. Il peut et doit