Tacite. .A«Ha/<>s, xiii. 1. trad. Burnouf
Chez Racine, Narcisse a la même souplesse à se plier aux goûts et aux vices de ceux près de qui il se trouve, la même ambition qui poursuit son but sans se décourager, mais non pas la même audace téméraire et hautaine. Plus froid, plus prudent, flatteur insinuant, il n'est plus ce qu'il était sous Claude, un favori; il doit tout faire pour conquérir le pouvoir; sa cynique arrogance n'éclate tout à fait qu'à la fin de la pièce, quand il se croit sûr du succès. Ainsi, la situation ayant changé, le caractère change aussi.
Une transformation analogue s'est opérée dans le caractère de Burrhus. Chez Tacite, il est le protégé d'Agrippine, honnête sans doute, austère même aux yeux des Romains d'alors {sereritate morum pollebat), mais chargé, moins d'interdire les plaisirs au jeune prince que de les lui rendre moins dangereux. C'est surtout après la mort de Narcisse que Tacite met en relief le rôle de ce conseiller vertueux, mais impuissant.
On allait se précipiter dans les meurtres, si Burrhus et Sénèque ne s'y fussent opposés. Ces deux hommes, qui gouvernaient la jeunesse de l'empereur avec un accord peu commun dans un pouvoir partagé, exerçaient, à des titres divers, une égale influence : Burrhus par ses talents militaires et la sévérité de ses mœurs, Sénèque par ses leçons d'éloquence et les grâces dont il parait la sagesse; travaillant de concert à sauver le prince des périlde son âge, et, si la vertu l'effarouchait, à le contenir au moins par des plaisirs permis. Ils n'avaient l'un et l'autre à combattre que la violence d'Agrips pine, qui, tourmentée de tous les délires d'un pouvoir malfaisant, était soutenue de Pallas '.
Sénèque est ici associé à Burrhus. Entre les deux. Racine devait choisir, s'il ne voulait pas a fî'aiblir l'intérêt en le divisant. Il a choisi Burrhus, comme il l'explique lui-même, pour opposer ce soldat loyal à Narcisse, et il est certain que l'antithèse eût été moins dramatique entre Narcisse et Sénèque, ce philosophe subtil, ce beau parleur. Pour rendre cette antithèse plus saisissante encore, il a prêté à Burrhus une vertu moins imparfaite et moins timide. Chez Tacite, Burrhus et Sénèque, incapables de maîtriser Néron, laissent s'accomplir le meurtre d'Agrippine après le meurtre de Britannicus. Ils discutent longtemps sur l'opportunité d'un coup décisif, plus soucieux de s'épargner des remontrances vaines que d'épargner un forfait à leur élève, donnent eniin carte blanche et à Néron et à l'affranchi Anicetus, instrument de ses vengeances. « Qu'Anicetus achevât ce qu'il avait promis; » cette parole, c'est Burrhus qui ]a prononce, et