VI
Le caractère «le A'éron chez Racine. — ILe monstre naissant.
Pour commencer par Néron, il faut se souvenir qu'il est ici dans les premières années de son règne, qui ont été heureuses, comme l'on sait. Ainsi il ne m'a pas été permis de le représenter aussi méchant qu'il a été depuis. Je ne le représente pas non plus comme un homme vertueux, car il ne l'a jamais été. Il n'a pas encore tué sa mère, sa femme, ses gouverneurs; mais il a en lui les semences de tous ces crimes. Il commence à vouloir secouer le joug. Il les hait les uns et les autres, et il leur cache sa haine sous de fausses caresses. Facliis nalura velarc odium follacilms blanditm^. En un mot, c'est ici un monstre naissant, mais qui n'ose encore se déclarer, et qui cherche des couleurs à ses méchantes actions : Hacteiius Nero flugitiis et sceleribus velamenta i/uœsii'it^.
Ce passage de la seconde Préface vaut tous les jugements sur le caractère de Néron et les contient d'avance en germe. Avec une netteté parfaite, Racine indique et ce qu'il a imité et ce qu'il a créé. Or il a créé ici beaucoup plus qu'il n'a imité. Tacite s'applique à détailler tous les traits du monstre plutôt qu'à faire comprendre sous quelles influences, après quelles péripéties et quelles luttes, le monstre est né. Son Néron, s'il dissimule, ne dissimule pas avec une si parfaite hypocrisie, ni si longtemps, et ne s'arrête pas si longtemps devant des obstacles qu"il est aisé de franchir; il n'a pas tant de scrupules, d'incertitudes, de terreurs. C'est ici l'histoire d'une âme, et, dans l'espace d'un jour, Racine a su, comme le dit M. Stapfer, non seulement rfessiner, nmis développer un caractère.
1. Formé par la nature à voiler sa haiae sous de trompeuses caresses. (Ann., XIV, 56.) ^ f , K
-. Jusqu'à ce moment Néron avait cherché à voiler ses débauches et ses crimes. {Ann., XIII, 27.) Tacite entend : mais il ne les voilà plus dès qu'il eut enlevé Poppée à Othon.
Dès le début, Agrippine nous avertit que celte crise morale est commencée.
L'impatient Néron cesse de se contraindre. I,as de se faire aimer, il veut se faire craindre, liritannicus le gène, Alhine; et chaque jour Je sens que je deviens importune k mon tour...
Il se déguise en vain : je lis sur son visage Des fiers Domilius l'humeur triste et sauvage.
Ainsi, la modération de Néron, ces vertus qui font l'admiration de la naïve Alljiue, ne sont que contrainte et déguisement; quand il aura secoué cette contrainte, le dé;:,'uisement tombera, et, comme il est ariivé pour Caligula, les délices de Rome en deviendront l'horreur. Déjà le meurtre de lîritannicus est prévu, celui d'Agrippine même est entrevu dans le lointain. Agrippine ne se fait point d'illusions.
.le le craindrais bientôt, s'il ne me craignait plus.
Mais la craint-il encore ? C'est la question qui se pose au premier acte, et à laquelle les quatre actes suivants répondront. Au début du second acte, il semble bien qu'Agrippine n'ait p;iperdu toute autorité sur son lîls, puisque Néron distingui; entre l'insolent Pallas, qu'il exile, et l'injuste Agrippine, dont il ati'ecte de vouloir ignorer les caprices : « C'est ma mère. » Mais la passion soudaine de Néron pour Junie va faire contrepoids à ce dernier reste, sinon d'amour, au moins de respect filial, et Narcisse va se servir habilement de l'amour pour . anéantir le respect. Sans doute, ce respect ou cette peur d'Agrippine n'est pas la seule chaîne dont le complaisant Narcisse devra débarrasser Néron, et Néron lui-même nous aide à voir clair dans son àme compliquée.
NÉRON
A combien de chagrins il faut que je m'apprête ! Que d'importunités!