NARCISSE
Quoi donc ? qui vous arrête, Seigneur?
NÉRON
Tout : Octavie, Agrippine, Burrhus, Sénèque, Rome entière, et trois ans de vertus.
Oui, « tout » arrête alors Néron ; mais les obstacles qu'il énu-
mère sont de résistance bien inégale. Il le fait voir aussitôt en ce qui concerne Oclavie : les soins affectueux de cette femme qu'on lui a imposée le fatiguent; il ne daigne pas même être témoin de ses pleurs; il n'aspire qu'à se séparer d'elle par un divorce, et a l'audace d'invoquer contre elle le Ciel même, qui la condamne en lui refusant un héritier. Quant à Burrhus et à Sénèque, leur influence serait redoutable si leurs conseils vertueux éveillaient encore un écho dans l'àme de leur élève; mais il ne les écoute plus que par habitude. C'est par habitude aussi qu'il craint l'opinion de Rome : ces « trois ans de vertus » lui pèsent, on le sent ; mais, par une sorte de paresse morale, il hésite à leur donner un si brusque démenti. Narcisse pourtant n'aura pas de peine à lui enseigner le mépris de l'opinion publique, car nous savons par Agrippine que le descendant des Domilius et des Nérons réunit en lui le sauvage orgueil des deux familles. Au contraire, il y a plus que de l'habitude, plus que de l'ennui, il y a de la terreur dans l'attitude qu'il a prise vis-à-vis de « l'implacable Agrippine ». Ce qu'il redoute, ce n'est pas seulement son regard entlammé, et ce « long récit » de ses ingratitudes qu'elle ne lui épargnera pas au quatrième acte; c'est son « génie », qui jusqu'à ce moment a été le plus fort.
Éloigné de ses yeux, j'ordonne, je menace, J'écoute vos conseils, j'ose les approuver; Je m'excite contre elle, et tâche à la braver. Mais (je t'expose ici mon âme toute nue), Sitôt que mon malheur meamène à sa vue, Soit que je n'ose encor démentir le pouvoir De ces yeux où j'ai lu si longtemps mon devoir; Soit qu'à tant de bienfaits ma mémoire fidèle Lui soumette en secret tout ce que je tiens d'elle, Mais enfin mes efforts ne me servent de rien : Mon génie élonné tremble devant le sien. Et c'est pour m'affranchir de cette dépend;in( e Que je la fuis partout, que même je l'offense, Et que de temps en temps j'irrite ses ennuis, Afin qu'elle m'évite autant que je la fuis.
Le calcul est bien faux, car plus il fuira sa mère, plus sa mère le cherchera ; mais le sentiment est vrai. Tôt ou lard, il faudra qu'il la voie et l'entende, c'est-à-dire que tôt ou tard éclatera la crise d'où il doit sortir dompté ou révolté. En attendant, il s'excite à braver Agrippine en déclarant son amour à Junie, qu'Agrippine destine à fîiitannicus. La pauvre Junie pense bien faire en invoquant cette autorité d'une mère qu'elle
croit encore toiilc-puissanir;; elle ne réussit qu'à irriter liinpalience du lils lassé d'obéir.
JCNIE.
Vos désirs sont toujours si conformes aux siens.
NÉRON
Ma mère a ses desseins, Madame, et j'ai les miens.
Au second et au troisième acte, la mère et le fils ne se renconlrent pas : c'est qu'il faut, dans l'intervalle, laisser naître el grandir la passion de Néron pour Junie, c'esl-à-dire naître 'i grandir le monstre, qui sera monstre seulement si l'égai*;ment de la passion le force à jeter le masque. C'est l'amant, en effet, qui, au début et à la fin du troisième acte, parle nu scrupuleux Burrlius, conseiller importun, ici sur le ton d<' l'ironie légère et hautaine, là sur le ton de la colère menaçante. C'est l'amant qui, dans une admirable scène, tantôt amei, tantôt méprisant, tantôt farouche, se heurte à son rival, et, w pouvant triompher de lui ni par l'esprit ni par la tendresse, a recours à la force brutale. Celle scène est décisive, et l'importance en est soulignée par des vers comme ceux-ci :
DRITANNICCS.
Ainsi Néron commence à ne se plus forcer.
NÉRON
Néron de vos discours commence à se lasser.
BRITANSICDS.
Cliacun devait bénir le bonheur de son règne.
NÉRON
Heureux ou malheureux, il suffit qu'on me craigne.
Britannicus arrêté, Agrippine privée de sa garde, Burrhus menacé, voilà où aboutit l'amour terrible de Néron. Des autres âmes, même médiocres, la passion fait souvent sortir ce qu'elles ont de généreux; chez Néron, la passion éveille la cruauté, une cruauté déjà froide et réfléchie. Sa mère peut venir maintenant; il l'écoutera sans trouble, avec une indifférence ennuyée; il lui répondra sans embarras, avec une ironique impertinence, ne lui ménageant ni les insinuations perfides ni les traits plus directs :
Mais, si vous ne régnez, vous vous plaignez toujours.
BRIÏANNICUS 21
Ainsi son génie ne tremble plus devant le génie d'Agrippine: il la raille, il la flatte, il la trompe; il est vraiment Néron. Les adjurations de Burrhus, dira-t-on, le ramènent bientôt. Mais de quels arguments se sert Burrhus? D'un argument assez faible d'abord, il faut en convenir : « Que dira-t-on de vous? » Le pouvoir du respect humain sur Néron s'est beaucoup affaibli : avec une lassitude dédaigneuse, il écarte cet argument qui retarde. Mais d'autres arguments ont plus de poids :
Biitannicus mourant excitera le zèle De ses amis, tout prêts à prendre sa querelle. Ces vengeurs trouveront de nouveaux défenseurs, Qui, même après leur mort, auront des successeurs : Vous allumez un feu qui ne pourra s'éteindre. Craint de tout l'univers, il vous faudra tout craindre. Toujours punir, toujours trembler dans vos projets. Et pour vos ennemis compter tous vos sujets.
Voilà qui donne à réfléchir même à un Néron. Est-ce à dire qu'il ne tienne plus aucun compte ni de l'opinion publique en général, ni de l'opinion de Burrhus en particulier? i\on, car, à la scène suivante, quand Narcisse remplace Buri^hus et tire Néron en sens contraire, Néron lui oppose d'abord l'horreur que tous les Romains, tous les hommes, ressentiront pour ce qu'il appelle sa vengeance, pour ce qu'ils appelleront un parricide; puis il lui fait entendre qu'il ne veut point donner à Burrhus des armes contre lui. Il ne le veut point « encore », n'étant point encore assez endurci pour écouter ses raisons « avec un cœur tranquille ». Ce n'est qu'une question de temps. Narcisse sent bien que ce double obstacle, s'il est fortement ébranlé, n'est pas renversé tout à fait : il s'applique à faire entrer dans lame de l'empereur, et le mépris des Romains serviles, dont lui-même n'a jamais lassé la patience, et le mépris de Burrhus, dont il accuse la sincérité. Ce ne serait point assez : déjà corrompu au fond de l'âme, Néron respecte encore certaines formes. Pour le précipiter dans cette vie nouvelle au seuil de laquelle il hésite, il faut lui imprimer une brusque secousse morale. Narcisse abandonne les insinuations, et brutalement appuie sur le ressort essentiel de cette àme, sur la vanité enfantine et féroce de l'histrion et du tyran. Néron bondit, et rien ne conLiendra plus son élan.
Ce qui confond Burrhus, témoin de l'assassinat de Britannicus, c'est moins encore l'assassinat en lui-même que l'impassibilité avec laquelle Néron a vu son œuvre s'accomplir.
22 COLlîS \)E LITTi:iîATi:iiE
Néron l'a vu mourir sans changer de couleur. Ses yeux indiffrrenls ont d 'jà la constance D'un tyran dans le crime endurci dés l'enfance.
G'esl qu'il y est préparé de longue date, en eflct. Le tyran, le nionsUe, ne se révèlent que par ce premier crime, mais depuis longtemps ils attendaient l'occasion de se révéler. De là le naturel qu'il porte, nous ne dirons pas dans ce rôle nouveau, car il ne joue plus la comédie, mais dans les manifestations tn's spontanées d'un naturel all'ranclii de toute servitude. Le crirji accompli, pourtant, il recule une dernière fois, comme iiiti midé, devant sa mère, qui l'attend, menaçante; mais c'est un ■ sorte de mouvement instinctif. Bientôt, avant môme que >'arcisse soit venu à son secours, il reprend son sang-froid; il nie. mais avec combien d'aplomb dans l'ironie et le dédain!
Moi! voilà les soupçons dont vous êtes capable.
Il n'est point de malheur dont je ne sois coupable ;
Et si l'on veut, Madame, écouter vos discours,
Ma main de Claude même aura tranché le^ jours.
Son fils vous était cher : sa mort peut vous confondre;
Mais des coups du destin je ne puis pas répondre.
Si affermi pourtant qu'il se croie dans le cynisme, il r;'a point prévu le coup de tonnerre qui tout à coup fond sur lui et l'écrase.
Poursuis, Néron; avec de tels ministres, Par des faits glorieux tu te vas si.înaler. Poursuis. Tu n'as pas fait ce pas pour reculer. Ta main a commencé par le sang de ton frère; Je prévois que tes coups viendront jusqu'à la mère. Dans le fond de ton cœur je sais que tu me hais ; Tu voudras l'affranchir du joug de mes bienfails. Mais j'espère qu'enfin le Ciel, las de tes crimes. Ajoutera ta perte à tant d'autres victimes; Qu'après t'étre couvert de leur sang et du mien. Tu te verras forcé de répandre le tien ; Et ton nom paraîtra, dans la race future. Aux plus cruels tyrans la plus cruelle injure.
Éperdu à la fois et furieux, Néron se dérobe (on est tenté d€ dire : s'évade), courbé, pour ainsi dire, sous la malédiction ma-; ternelle, mais songeant à la vengeance procbaine et à l'affranchissement définitif. « Cette scène, observe Saint-Marc Girardinj devait être la dernière, car elle est le vrai dénouement de la tragédie, et celui qui peut le plus nous satisfaire. Néron y esl puni, en étant deux fois abaissé sous nos yeux, d'abord parleJ
imprécations d'Agrippine, et ensuite par l'odieuse apologie de Narcisse. De plus, la tragédie y est complète, car Agrippine, le personnage principal, y prévoit sa mort, ce qui est presque déjà la recevoir, et le mot sec et menaçant de Néron : Narcisse, suivez-moi ! laissé pour adieu à Agrippine, n'est-ce pas déjà le fer parricide montré et levé par le fils sur la mère? )> Il est certain que l'action ainsi est complète, et que les scènes finales languissent un peu. On n'est pas instruit encore, il est vrai, du sort de Junie; mais soixante-douze vers pour nous en instruire, c'estbeaucoup. Observons, d'ailleurs, que tant d'événements, la fuite de Junie, le soulèvement du peuple en sa faveur, le massacre de Narcisse, se passent pendant l'entretien de Burrbus et d'Agrippiue (inutile autrement), et que cet entretien n'est que de vingt-deux vers. Mais Néron, que devient-il? On ne sait: à voir ses regards égarés, son silence farouche, Albine, toujours naïve, craintqu'il n'attente sur ses jours. Nous n'avons pas cette inquiétude, et nous savons bien que l'avenir ne réalisera pas le souhait, tristement clairvoyant, de Durrhus:
Plùt aux dieux que ce fût le dernier de ses crimes!
Yll
Le caractère de I\éroii Jugé par les modernes. — L'amoureux et riiîstrlon.
Il est impossible de nier la profondeur d'une telle analyse psychologique ; il est plus facile de contester l'exactitude historique de la peinture. Sans se piquer d'un respect superstitieux pour les données de l'histoire. Racine, on l'a vu, ne manque jamais de s'appuyer sur le témoignage de Tacite, et Tacite, en effet, lui donne raison presque toujours, car, au moins pour ce qui est de Néron, Racine simplifie et condense, mais n'altère pas. Épris de l'unité, il ne nous montre pas tous les traits de Néron ; mais tous ceux qu'il nous montre sont déjà dans l'histoire. M. Taine assure pourtant qu'il a transformé Néron en un diplomate fort bien élevé, en scélérat homme du. monde, aussi méchant et mieux masqué que le Richard III de Shakespeare. Sans doute, il y a du courtisan français dans l'amoureux de Junie, mais il y a aussi du tyran; et ce qu'il faut admirer, ici comme partout, c'est l'art délicat avec lequel Racine
2i COURS DE LITTÉRATURE
;i su fondro les éléments antiques et les éléments modernes dans un caraetère complexe et pourtant lof^iquemeut construit. M.Taiiie en fait hii-mème la remarque.
Sa galanterie envers Junie est exquise : il vient de la faire enlever de niiil par violence; jamais les empressements de la politesse ont-ils mieux couvii i les emportements du despotisme?... Puis tout d'un coup un regard d'inquileur (li'iuent ces exagérations de courtoisie; sans transition, l'interrogali.i commence. Si déguisée qu'elle soit, on aperçoit la raide volonté tyranniquun mot liref, une menace sourde, une ironie subite et sèche, une Iranquill" insensiliililé contre toute prière, en voilà assez; sans qu'il ait fait un geste «m Ijchc une phrase violente, on a reconnu la barbarie native d'un être sans cœur qui est né tyran.
La galanterie n'est donc que la forme extérieure et factice d'umpassion qui est celle d'un despote et d'un monstre, non d'un petit marquis. Ainsi Pyrrhus, vis-à-vis d'Andromaque, est tour à tour galant et terrible; mais Pyrrhus est un lion, et iNéron est un tigre. Une véritable terreur pèse donc sur les scènes où cet étrange amoureux fait à Narcisse la confidence, et à Junii' la déclaration de son « idolâtrie », aussi fougueuse que soudaine, faite pour stupéfier l'un et pour épouvanter l'autre. On accueille avec un sourire au passage les formules banales dr Tamour au xvii'' siècle ; mais lamour même, cet amour tragi- (jue, comment en rirait-on?
Néron iniijunément ne sera pas jaloux.
Ce cri dit tout, et déjà condamne Britannicus. Facilement, Néron, soupirant expert en Tart de tourner un madrigal, serait ridicule. L'est-il pourtant quand il engage Junie à ne pas lui opposer « un refus sujet au repentir »? L'est-il, quand il lui impose cette odieuse épreuve de l'entrevue, surveillée par lui,, avec son fiancé? ou quand, trop éclairé par cette entrevue sur leurs mutuels sentiments, il seprometune si cruelle revanche .'
Elle aime mon rival, je ne puis l'ignorer;
Mais je mettrai ma joie à le désespérer.
Je me fais de sa peine une image charmante.
Enfin et surtout, est-il ridicule, lorsque, mis en face de ce rival dont il a fait torturer le cœur par Narcisse, il s'efforce en vain de contenir les frémissements d'une jalousie qui menace et qui tue?
BKITANNICUS
BRITANNICDS.
Ji! connais mal Junie, ou de tels sentiments I\e mériteront pas ses applaudissements.
Du moins, si je ne sais le secret de lui plaire, Je sais l'art de punir un rival téméraire.
BRITANNICDS.
Pour moi, quelque péril qui me puisse accabler. Sa seule inimitié peut me faire trembler.
NÉRON
Souhaitez-la : c'est tout ce que je vous puis dir?.
BRITANNICCS.
Le bonheur de lui plaire est le seul où j'aspire.
NÉRON
rile vous l'a promis : vous lui plairez toujours.
L'amant est donc inséparable du tyran, et, loin d'ali'adir la férocité de Néron, l'amour l'exaspère. Seulement, le t^^ran passionné de Racine a plus de dignité que le tyran déjjauché de Tacite. N'en a-t-il point trop? Est-il assez l'histrion couronné des Annules ? Il y avait plusieurs hommes en ce comédien sinistre; est-il vrai que Racine n'en ait voulu voir et montrer qu'un seul? Le Néron que M. Ernest Renan nous présente dans [\i7itéchrist est « un personnage de mardi gras, un mélange de l'ou, de jocrisse et d'acteur, revêtu de la toute-puissance..., un romantique consciencieux, un empereur d'opéra, un mélomane tremblant devant le parterre et le faisant trembler... un monomane grisé parla gloriole littéraire, un gamin féroce », en un mot un grotesque, mais un grotesque eifrayant. C'est aussi un malade, qui n'est pas entièrement responsable de ses actes : les intluences de l'hérédité, de l'éducalion, du milieu, ont pesé sur l'esprit de ce grand enfant. Sénèque peut-être est le vrai coupable, car « Néron est avant tout une perversion littéraire ».
On eût bien étonné Racine et peut-être Tacite en leur dévoilant ces mystères de la psychologie néronienne. En tout cas, il est clair que la peinture de ce mélomane en délire eût été plus curieuse que dramatique, du moins au point de vue de l'art classique, amoureux de l'unité d'impression. Or ce que poursuivait Racine, c'est l'unité, la simplicité, la logique dans le