C. de Litt. — RACi:iE [Britannicus
2G COL'llS DE LITÏEIIATURE
drame, elnon pas les curiosilés lliéâtrales. Un écrivain dont I" fioût fut loin d'être timide, Louis Veuiliot, a traité ce point <ii disciple des classiques.
L'objet principal, c'est l'homme. C'est ici le« monstre naissant», s'apprêtant l à épouvanter la terre ; c'est l'orgueil féroce capable de tous les crimes pour ré- I f;ner, incapable de prudence et se perdant lui-même; le reste est accessoire et ne doit être employé que dans la mesure strictement nécessaire. Quel besoin ai-je de voir bn'rier des chiffons sur la scène pour savoir que Néron est homme à incendier Rome et l'empire? Narcisse en faveur , Bunhus écarté, le fratricide accompli, le parricide déjà résolu, les cœurs innocents et puidéchirés par ce tyran |)lus furieux et poussé à commettre plus de crimes ^i mesure qu'il est atteint de plus de remords, tout m'est présent, tout m'est justifié. Je sais comment Niïron devient coupable et comment il deviendra fou. Sa vanité d'histrion, si considérable, j'en conviens, et que la poétique réa- Hsle ne manquerait pas de mettre on acte, n'est point oubliée et produit ce qu'elle doit produire. C'est en l'irritant que Narcisse, après avoir longtemps tâté son maître, emporte enfin les derniers scrupules de vertu que l'éloquence | de Burrhus a su réveiller une dernière fois. César veut bien reprendre le jou^r de sa mère, veut bien se réconcilier avec son rival, veut bien dominer son amour ; toute sa passion le ressaisit et tous ses crimes sont résolus quand un vil affranchi lui lait entendre qu'on le trouve mauvais acteur. Seulement, au lieu de longues scènes où César serait ridicule, le poète se contente de quel- | ques vers. Il faut que Néron épouvante, la dignité de l'art ne permet point < qu'il amuse. Narcisse lui-même, qui le joue, ne lui parle que comme au maître du monde.
Néron, s'ils en sont crus, n'est point né pour l'empire ; Il ne dit, il ne fait que ce qu'on lui prescrit :
Burrhus conduit son cœur, Sénèque son esprit- î
Pour toute ambition, pour vertu singulière, !
Il excelle à conduire un char dans la carrière, j
A dis|)uter des prix indignes de ses mains, '
A se donner lui-même en spectacle aux Romains, j
A venir prodiguer sa voix sur un théâtre, j
,-V réciter des chants qu'il veal qu'on idolâtre, ;
Tandis que des soldats, de moments en moments, 1
Vont arracher pour lui les applaudissements. » i
.\h ! ne voulez-vous pas les forcer à se taire ? J
NÉBON. 7
Viens, Narcisse. Allons voir ce que nous devons faire.
• Voilà Néron. El c'est ainsi qu'il convient de montrer l'histrion dans l'empereur, elnon pas en lui faisant chanter, d'une voix fausse, les sonnets do Trissotin, entouré de ses soldats qui forcent l'applaudissement des auditeurs tentés de siffler.
En plus d'un autre passage de la tragédie racinienne, il y a comme un ressouvenir du .Néron « artiste » que Tacite nous a peint et que Racine ne voulait pas, ne pouvait pas montrer au premier plan. On a remarqué même que le sentiment de la
beauté artistique n'est pas étranger à la naissance de son amour : il a vu Junie éplorée lever au ciel ses yeux.
Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes.
il l'a admirée dans ce cadre où tout contribuait à « relever » sa grâce,
Les ombres, les flambeaux, ies cris et le silence.
Il en a reçu une impression toute plastique. Mais pourquoi Racine lui a-t-il permis de nous la communiquer? Parce qu'il nous importe d'être instruit de la manière dont Néron sait aimer. On ne nous laisse entrevoir l'artiste que pour nous faire voir plus à plein le tyran. C'est l'artiste peut-être encore, mais c'est aussi le tyran qui s'écrie :
J'aimais jusqu'à ses pleurs que je faisais couler.
Si l'on appuyait trop ici sur ce qui devint chez Néron une monomanie véritable, si la responsabilité du tyran semblait atténuée, l'intérêt principal de ce drame, de cette crise toute molale, serait atfaibli. C'est librement que Néron doit choisir entre la vertu et le crime, entre Burrhus et Naixisse.
L'allié du monslre naissant. — Narcisse. — Les afTi-nncliis à Rome. — Le naturel dans la scélératesse.
Ne séparons pas Néron de son allié naturel, de ce Narcisse dont le caractère, chez Racine comme chez Tacite, a une si merveilleuse conformité avec les vices encore cachés du tyran. Le rôle de Narcisse est intéressant et vrai, non seulement au point de vue dramatique, mais encore au point de vue historique, car en Narcisse se personnifient ces alTranchis à la fois serviles et tout-puissants, vrais maîtres de l'empire, et dont les historiens nous ont représenté la fortune scandaleuse, l'habileté insinuante unie au cynisme insolent, le scepticisme qui ne connaît point la morale, la polilique intéressée qu'aucun scrupule ne gêne. Oui, Narcisse suffit à les faire revivre, et c'est à dessein que la figure de son rival Pallas a été laissée dans l'ombre.
Toutefois il ne faudrait pas rendre la classe entière des alfiaucliis responsable des méfaits de .Narcisse, lis ne sont pas tous aussi riches que ce Calliste dont la salle à man^'er, selon Pline l'Ancien, était soutenue par trente colonnes d'albâtre; de même ils ne sont pas tous des scélérats et des traîtres. Dans une thèse remarquable', M. Lemonnior a démontré que, loin de contribuer autant qu'on le dit à affaiblir Home, ils lui ont donné quebjue vitalité, en portant leur souple talent dans l'administralion, l'industrie, le commerce, les lettres même et les arts, et en formant ainsi une sorte de tiers état, assez semblable à ce qu'était noire bourgeoisie avant 1789. Seules, les hautes carrières leur étaient fermées; mais ils n'avaient nul besoin d'être investis de fonctions officielles pour exercer sur les empereurs une influence due à leur richesse ou à leur habileté.
C'est cetle influence que Narcisse a exercée sous Claud- : mais, sous Néron, il est tenu à l'écart tant qu'Agrippine est h vraie souveraine. 11 ne commence à reprendre faveur qui l'heure oii l'influence d'Aprippine décline à son tour; enconest-il obligé de se cacher pour entretenir Néron. C'est ce qu'oublie lîoursault quand il reproche à Narcisse d'être lâche sa: prétexte. .Narcisse est soutenu, au contraire, dans tous s actes par le motif le plus pressant : ressaisir le crédit qu'il i perdu, ce qu'il appelle sa « gloire passée ». C'est le but suprèin'' de cet ambitieux, c'est ce qui fait l'unité de son caractère. Par là seulement s'explique l'explosion de joie triomphante qui termine le second acte.