I.a fortune l'appelle une seconde fois
Nnrcisso; voudrais-lu résister à sa voix?
Suivons jusques au bout ses ordres favorables;
Kt, pour nous rendre heureux, perdons les misérables.
Ce cri cynique — tout semblable à celui du Photin de Vompée, \ conseiller aussi peu scrupuleux, mais plus raisonneur — surprend d'autant plus que Narcisse s'est montré jusque-là plus ' maître de lui, et d'ordinaire on coupe ces vers à la scène. Peutêtre y a-t-il là, en eiïet, une maladresse de Racine, un manque de suite dans un caraclére si souple et si violent tour à tour, sans transition suffisante. Mais il ne faut pas oublier que Nar-
1. La Condition privée des affranchis aux trois premiers siècles de l'empire rojnain; 1887.
cisse, seul alors, croit toucher au succès définilif et redevenir le puissant Narcisse d'autrefois, le maître des maîtres du monde. A part ce cri, indiscret dans la forme sinon pour le fond, Narcisse est tout l'opposé de ces traîtres de mélodrame, qui ouvrent complaisamnient devant nous leur âme ténébreuse. Qu'on ne dise pas, avec Saint-Évremond, que l'horreur inspirée par ses crimes nous empêche de nous intéresser à l'action. Sans lui l'action n'existe pas : le violent Néron a besoin de l'adroit Narcisse, qui prépare et rend plus sûr son triomphe sans l'exposer au péril d'une lutte ouverte; là est précisément l'intérêt du drame.
Il ne faut pas, d'ailleurs, exagérer l'horreur que nous inspire Narcisse. Le trait distinctif de son caractère, c'est le naturel parfait dans l'hypocrisie, et l'on est surpris autant qu'effrayé de la souplesse avec laquelle il trahit tout le monde, passant avec désinvolture de Briûannicus à Néron, pour retourner à Britannicus. Comment celui-ci se déflerait-il d'un confident si dévoué, si clairvoyant, qui le tient en garde contre les espions et les traîtres?
Seul de mes affranchis tu m'es toujours fidèle : Tes yeux, sur ma conduite incessamment ouverts. M'ont sauvé jusqu'ici de mille écueils couverts.
C'est que Narcisse a je ne sais quoi de facile et d'enjoué dans rimpudence, c'est qu'il met de la bonne grâce dans la délation. Et c'est ce naturel dans la fouiberie qui le rend si redoutable.
En face d'un traître moins accompli, l'aveuglement de Britannicus serait inexplicable. Néron, sans doute, est moins naïf, et pourtant Narcisse mène Néron à son gré. ±^ . est pas un dénonciateur vulgaire, il est un observateur et un diplomate, versé dans l'art de pénétrer et de corrompre les consciences. On dit que l'acharnement de ses délations et de ses insinuations meurtrières n'est pas assez nettement expliqué dès le début, qu'il eût été plus habile en vendant plus cher à Néron ses services, qu'il est gratuitement vil et méchant. Mais tout est contre lui dans cette cour où il s'efforce de relever son crédit, et il doit se faire modeste : n'est-ce pas déjà beaucoup qu'il soit le confident de Néron? Faut-il effaroucher par des prétentions exagérées cette àme encore hésitante? Il vaut mieux ne s'offrira lui d'abord que comme l'avocat de ses vices, comme
no COURS DE LITTfinATLHE
la voix socrélR d'iiiio nature (\\\\ souffie de se conicnir: il vaut mieux l'enchaîner à soi par une sorte de complicité niorale : ce lien sera le plus indestructible de tous. Fions-nous-(,'n à ÎN'arcisse : il connaît son Néron sur le bout du doigt; il sait toucher à propos l'endroit sensible. Sous son adroite main, cette àme est comme un clavier dont il joue. Dans les deux scènes capitales des actes II et IV, il est le plus froid, le plus sûr des psycliologues. Voyez comme il sait éveiller à la fois la défiance de l'usurpateur et la jalousie de l'amant :
NÉRON
Que dis-lu? Sur son cœur il aurait quelque cmpin;?
Je ne sais. Mais, seifrneur, ce que je puis vous iliri',
Je l'ai vu quelquefois s'arracher de ces lieux,