I.as de voire grandeur et de sa ser-itude
Knlre rimi)ationce el la crainte flottant :
11 allait voir Junie, et revenait content.
Il détestait Néron, il était aimi^ de Junie : ces deux insinuations sont si perfidement emmêlées, que Néron, d'un seul coup, se sent menacé dans son pouvoir et dans son amour. Mais, s'il faut que Néron soit exaspéré, il ne faut pas qu'il désespère, car c'est par sa passion surtout que Narcisse a prise sur lui. 11 le rassure donc après l'avoir inquiété : Junie, voyant de plus près la cour, ne pourra pas ne pas aimer l'empereur. Notez qu'il vient seulement d'apprendre — avec quelle surprise ! — la passion naissante du tyran; mais aussitôt il en tire parti en stratégistc consommé, il attaque et ruine tous les obstacles qui pourraient s'opposer à la satisfaction de cette passion si oppoitune : Octavie? on la répudiera, et l'on invoquera les précédents historiques, nombreux dans la famille des Césars. Agrippine? Son fils tremblera-t-il donc toujours sous sa tutelle, et ne saurait-il enfin régner pour lui-même? Britannicus? Il s'abandonne naïvement à la foi de Narcisse, et Narcisse, entrant avec un plaisir cruel dans les desseins de Néron, va le persuader de l'infidélité de Junie.
Dans la grande scène de l'acte IV, l'art de Narcisse est encore plus voisin de la perfection, caria situation est alors plus critique que jamais, et il faut vaincre ou périr; mais il semble <^|ue, plus les difficultés s'accroissent, plus s'affermissent son
sang-froid et son audace. Il fait jouer d'abord le ressort de la crainte, puis celui de la jalousie, puis celui de l'amour-propre.
Afjrippine, seigneur, se l'était bien promis, lille a repris sur vous son souverain empire.
NERON'
Quoi donc? Qu'a-t-elle dit? Et que voulez-vous dire?
KARCISSIÎ.
Elle s'en est vantée assez publiquement.
NÉRON
De quoi?
narcis.se.
Qu'elle n'avait qu'à vous voir un moment : Qu'à tout ce grand éclat, à ce courroux funeste On verrait succéder un silence modeste; Que vous-même à la paix souscririez le jiremier, Heureux que sa bonté daignât tout oublier.
Néron a tressailli, et Narcisse a senti qu'il a touché jusie; il y reviendra. Mais auparavant il ruine les derniers scrupules d'une conscience qui se défend et ne demande qu'à se rendre, qui craint l'opinion de Rome et l'opinion de Burrluis. Tour à tour effrayé, ému, blessé, pris aux entrailles, Néron est conquis, lié à Narcisse par un premier crime. Sûr de Ja victoire, Narcisse se découvre alors; en face de Britannicus mourant, il cache mal « sa perfide joie » ; en face d'Agrippine iisonaçante, il parle haut pour son maître, trop lâche encore pour avouer ses crimes, et mérite le mépris d'Agrippine elle-mèriie. Mais il se perd au sein même du triomphe : la seule chose qu'il n'ait pas prévue, c'est la mort.
Ce Narcisse téméraire et cynique n'est point en contradiction avec le Narcisse des actes précédents: c'est la nature (jui se dédommage d'une longue contrainte. L'obséquiosité n'est, chez ce virtuose de la trahison, qu'un moyen d'arriver à ses tins. Il serait aussi insolent dans la victoire qu'il a été souple dans la lutte.
32 COURS DE LlTTKUATL'liE
(^uels sont au théùtrc les caraclèi'cs analogues à celui de iXai'cisse?
F.n peignant le caractère de Narcisse, Racine s'est-il souvenu du Tarluif'' de Molière, récemment joué avec grand ('■clat? En tout cas, il a peint son hypocrite plus adroit. Tartuffe usurpe partout « un pouvoir lyrannique », partout u s'impatronise », partout se rend odieux,
Car il cijiiLrûle tout, ce critique zc'lé.
11 se fait gratuitement des ennemis avec lesquels il devra compter; son hypocrisie paraît « trop façonnière », ses raisons « trop tirées ». ISarcisse se garde hien
De contrarier tout et de faire le maître.
A quoi bon, dailleurs ? N'arrive-t-il pas à conquérir la même intluence sans s'imposer à personne, sans rompre en visière avec personne? Plus clairvoyant aussi, il ne tomberait pas dans le piège où tombe Tartuffe. Il est vrai qu'il se démasque à la fin, tandis que Tartuffe reste liypocrite après le succès même. Mais Narcisse est moins hypocrite par nature qu'ambitieux ^t intéi'essé; l'hypocrisie n'est pour lui qu'un moyen plus sûr d'atteindre son but. Dès qu'il croit l'avoir atteint, il se montre tel qu'il est. Comme il garde les yeux toujours fixés sur ce but unique: ressaisir le pouvoir, il ne se perd pas, comme Tartuffe, dans les détails inutiles, et dédaigne les petits profits, sacrifiant tout à la réalisation de ses espérances et sûr de lui-même jusqu'au bout.
Dans le théâtre même de Racine, mais seulement dans deux pièces très postérieures, Esther et Alhalie, on trouve deux autres caractères d'hypocrites et de traîtres, ceux d'Aman et de Mathan. Le trait commun qui les rapproche, c'est un immense orgueil ; tous deux ne sauraient soulfrir de rival ; mais Aman n'est pas maître de lui-même : il se trahit, tantôt s'emporte, tantôt s'humilie à l'excès. S'il veut faire périr le peuple entier des Juifs, c'est qu'un Juif a refusé de se courber devant lui :
Un homme tel qu'Aman, lorsqu'on l'ose irriter, Dans sa juste fureur ne peut trop éclalcr. '
Comme son orgueil est plus hautain, sa scélératesse est moins discrète ; il ne ci^aint pas de nous pieLtre dans la confidence de ses crimes :
J'ai foulé sous mes pieds remords, crainte, pudeur.
A la première épreuve pourtant, son orgueil se changera en bassesse ; il se prosternera et s'avilira aux pieds d'Esther. Narcisse ne descend pas aussi bas, et ne s'élève pas aussi haut ; il sait contenir son orgueil, qui peut-être n'est pas moindre au fond. C'est par orgueil aussi, par ambition déçue, que Mathan apostasie et couvre d'un faux zèle religieux son ressentiment contre Joad :
Par là, je me rendis terrible à mon rival ; Je ceignis la tiare, et marchai son égal.
Illaisse trop voir les motifs secrets qui le font agir, et ne se possède pas, du reste, plus qu'Aman : la vue et l'apostrophe de Joad suffisent à l'égarer. A tous deux Narcisse est donc très supérieur : il a plus de force dans la dissimulation, et surtout plus de sang-froid.
Nous écarterons le Basile du Mariage de Figaro : ce n'est qu'un « pauvre hère, friponneau, besogneux, à genoux devant un écu » ; d'ailleurs, cet hypocrite est « encore plus sot » que méchant, par suite fort peu dangereux. Mais le traître par excellence, c'est cet Yago qui joue à peu près dans VOlhello de Shakespeare le rôle de Narcisse dans Brilanniciis. De part et d'autre, c'est la même ambition égoïste, la même influence fatale exercée sur ceux qui les entourent, le même art infernal de s'insinuer dans la confiance en flattant les passions. Seulement, la haine d'Yago pour Desdémone est née de motifs personnels et mesquins ; ses procédés sont parfois assez grossiers : comme son langage est trivial, sa lâcheté a quelque chose, tantôt de trop odieux, tantôt de trop bas, qui nous répugne. Il invoque les astres, les éléments, les divinités de l'enfer : « Voilà mon projet conçu, l'enfer et la nuit feront éclore à la lumière ce fruit monstrueux. » Moins farouche, le traître de Racine semble aussi plus discret, plus naturel et plus vrai. D'ailleurs, comme le fait remarquer M. Deschanel, ce que Shakespeare dissémine dans un grand nombre d'épisodes. Racine le concentre dans une ou deux scènes, et principalement dans celle du quatrième acte, qui à elle seule est un chef-d'œuvre de gradation
el de variété dramatiques. Bornons-nous à comparer des théâtres si difTércnts, et ne prél'éions pas : il sul'lit de constater que, dans le théâtre classique français, le traître par excellence, c'est Lien Narcisse.
Bui'rliiis opposé à Narcisse. — L'Iionnrte homme iIc cour. — O qui lui maiii|iai' poni* vaincre iX'areissc et contenir ?kiêron.
La fiizure de Narcisse n'apparaît dans tout son relief que par son opposition avec celle de Hurrhus. Agrippine savait bien ce qu'elle faisait en confiant à lîurihus l'éducation de Néron : elle voulait, non dépraver son lils, mais l'atTaiblir. Burrhus est fait pour être le gouverneur d'un particulier, non d'un prince ; il ]iourra donner à son élève l'exemple de toutes les vertus, il ne lui apprendra pas à régner. Autant Narcisse a la connaissance profonde des hommes et des choses de son temps, autant Burrhus paraît fourvoyé dans la société impériale. Il eût plus dignement pris place parmi les stoïciens qui formaient l'opposition sous les Césars. A la cour, il est contraint à des concessions qui doivent coûter à son honnêteté, mais qui ne sauvent lien. 11 parle avec la liberté franche du soldat, et s'en fait gloire; mais il n'a pas la souple adresse du courtisan. Étant donné un Néron, il lui fallait un Narcisse, et la force des choses, comme la logique des caractères, rapproche, en effet, Narcisse de Néron, comme Burrhus de Brilannicus, contrariant ainsi les perfides desseins d'Agrippine. Au fond, Burrhus sent bien que Néron lui échappe; et comment en serait-il autrement? J'our bien mener les hommes, il faut les bien connaître ; et Burrhus connaît mal cette âme compliquée, dont Narcisse, lui, a pénétré depuis longtemps les moindres replis. Le maître juge trop son élève d'après lui-même.
Il ne faudrait pas croire pourtant que Racine l'ait peint tout à fait aveugle. Sa situation est fausse vis-à-vis d'Agrippine, dont il est la créature, et qui le lui fait sentir; mais, quand il doit lui répondre, ce n'est pas seulement
avec la liberté D'un soldat qui sait mal farder la vérité;
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c'est avec dignité, avec fermeté, parfois avec quelque finesse. Il ne se borne pas à se justifier, il donne des conseils ; qu'elle cesse de censurer tous les actes de son fils, qu'elle soit plus indulgente et aussi plus prudente :
Souffrez quelques froideurs sans les faire éclater, Et n'aveiiissc:i pas la cour de vous quiller.
Ce dernier avis n'est pas d'un sot. Il est vrai que, dans la même scène, Burrhus assure que la vertu et la liberté renaissent à Rome sous le règne de Néron. Mais il plaide, et peut-être n'estil pas si convaincu de la vérité de son plaidoyer : quelques mots çà et là, un souhait d'avenir qui ressemble à un triste pressentiment, un dernier mot par lequel il fait entendre à Agrippine, comme l'observe Louis Racine, que Néron n'a pas suivi les conseils de son gouvei^neur, et qu'en le justifiant il ne l'approuve pas dans son cœur, bien des nuances de pensée et d'expression nous indiquent combien il sent la fausseté de sa situation entre une bienfaitrice impérieuse et un élève indocile. Certes, il ferait mieux de quitter cette cour où il compromet inutilement et son autorité et son honnêteté. Comment, dans un tel milieu, pourrait-il être à la fois homme de cour et Ironnête homme? Il doit se réduire à n'être qu'un honnête homme de cour, un de ces courtisans bien intentionnés et de ces sages impuissants que Juvénal nous montre à côté d'un Domilien.
Ille igitur nunquam direxit brachia contra Torrentem, nec civis erat, qui libéra posset Vert)a animi proferre, et vitam impcnderc vero '.
Il a bien essayé, lui, de raidir ses bras contre le torrent ; mais ses bras étaient si faibles ! La rude franchise d'un soldat eût été ici déplacée ; il a essayé d'être un maître accommodant, et c'est pourquoi il n'a jamais été un maître. Narcisse exagère une vérité quand il dit que Burrhus « ménage son crédit ». La vertu de Burrhus n'est point si « adroite » qu'il la fait, et se signale, au contraire, par plus d'une maladresse. Étrange résultat de cette vertu prudente, qui temporise et croit supprimer les difficultés en refusant de les voir ! Burrhus est mal vu de tous : Agrippine le soupçonne d'aigrir Néron contre elle. Néron
1. « Jamais il n'essaya de se raidir routre le torrent. Hélas ! ce n'était pas un citoyen, un de ces liommes qui osent dire librement ce que leur dicte leur conscience et risquer leur vie pour la vérité. » (Juvénal, Sat., iv, trad. Despois.)
?,G COURS DI-: LITTKHATURE
le soupçonne de servir les inlérèls d'Af;rippine contre les siens, et lui demande, sur un ton menaçant, quel projet il médite. Hélas! l'infortuné Burrhus n'en médite aucun, si ce n'est d'attendre, et c'est par là qu'est juste dans une certaine mesure la critique de Boursault: Burrhus quelquefois nous parait, à nous aussi, « vertueux sans dessein >■>. Il n'est point lâche au fond, et, dans les circonstances graves, il parle, mais en homme qui n'a pas une expérience assez profonde de la vie, des passions, surtout des passions d'un tyran. Il y a quelque candeur de sa part à assurer à Néron qu'on n'aime point si l'on ne veut aimer. Comme INéron le renvoie, avec une spirituelle irrévérence, aux camps et au sénat !
!Mnis, croyez-moi, l'amour est une autre science, lîuirhus, et je ferais quelque difficulté D'abaisser jusque-là voire sévérité.
Alors seulement il s'avise que Néron « découvre son génie » of saifrancliit des « faibles liens >> où il a prétendu le retenir. Au début de l'acte oii il fait cette découverte, figurait une scène que Racine a supprimée, sur les conseils de Boileau. Burrhus, toujours confiant, mais un peu plus clairvoyant ici, y reprochait à Narcisse de trahir Britannicus, de llatter Néron et son goût pour les plaisirs. Boileau ne croyait pas qu'il convint à un gouverneur de Néron « de s'abaisser à parler à un misérable atlVanchi, le plusscéléi'at de tous les hommes »,dan5 le cœur de qui ses remontrances ne feront naître aucun remords. C'est oublier quelle situation pouvait occuper un aifranclii àla cour d'un empereur romain, et aussi dans quelle ignorance Burrhus est encore des véritables intentions de Narcisse. Mais cette scène était au moins inutile, car il faut que Burrhus soit jusqu'au bout, comme Britannicus, comme Agrippine, la dupe du grand dupeur. Entre l'honnête homme et le scélérat, on ne conçoit pas d'explication qui puisse aboutir à un résultat précis et intéresser l'action. De cette scène Racine a gardé quelques vers où Burrhus se plaint que Sénéque, « occupé loin de Rome », ignore ce qui s'y passe. Ce n'est pas sans raison pourtant qu'il a écarté Sénéque : outre que la situation de deux préce'jiteurs, voués à la tâche ingrate de contenir Néron et s'agitanSi dans le vide, eût été assez piteuse, la vertu, pour ainsi dire compacte et naïve, de Burrhus s'oppose mieux à l'infâme rouerie de Narcisse que la vertu plus déliée et mondaine, on serait tenté de dire plus littéraire, de Sénéque.
Jusqu'au quatrième acte, Burrhus demeure fidèle à la politique sans énergie el sans clairvoyance qu'il définit lui-même par ce vers :
L'empereur n'a rien fait qu'on ne puisse excuser.
Mais, au quatrième acte, il se relève; il est plus ferme et en même temps plus habile. C'est lui qui a ménagé l'entrevue entre Agrippine et son fils; les conseils, d'ailleurs bien mal reçus, qu'il donne à l'altière Agrippine sont du politique le plus avisé :
Défendez-vous, Madame, et ne l'accusez pas.
Vous voyez, c'est lui seul que la cour envisage.
Quoiqu'il soit votre fils, et même votre ouvrage,
Il est votre empereur. Vous êtes, comme nous,
Sujette à ce pouvoir qu'il a reçu de vous.
Selon qu'il vous menace ou bien qu'il vous caresse,
La cour autour de vous ou s'écarte ou s'empresse.
C'est son appui qu'on cherche, en cherchant votre appui.
Cette raison, si judicieuse ici, parle bientôt après le langage le plus éloquent, lorsque Burrhus, d'abord attendri par la feinte réconciliation du fils avec la mère, est épouvanté de la confidence que Néron lui fait de ses projets criminels, et l'adjure d'y renoncer. Combien cette scène est supérieure à celle de ïOctavie faussement attribuée à Sénèque, et où ce même Sénèque engage une longue et froide discussion avec A'éron! Ici, la douleur de Burrhus est profonde, et son éloquence entraînante. Et ce n'est pas la vertu seule qui parle par sa bouche, c'est aussi la sagesse politique. 11 est ici droit et adroit, mais d'une adresse presque inconsciente, qui, sans calcul, atteint le but, par la seule force de la probité et de la vérité. Il mêle aux raisons de principe les raisons de fait, et ne semble pas s'apercevoir que celles-ci sont seules capables de toucher un Néron. C'est un stoïcien d'autrefois, et c'est, à certains égards, un homme d'État moderne soucieux d'épargner à son maître un crime qui le déshonorerait, une faute qui l'atlaiblirait.
Mais entre Burrhus et Narcisse la lutte est inégale, parce que l'àme de Néron est du parti de Narcisse. Le rôle de « censeur » est toujours ingrat; le rôle de complice, toujours aisé à soutenir, quand les cœurs sont faits pour s'entendre. Burrhus émeut Néron, mais d'une émotion fugitive, où la peur entre pour une grande part. Narcisse paraît : en quelques instants les engagements pris sont rompus, tout s'oublie, et le meurtre de Britan-