‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 3)Chapitre 4 sur 106 · On remarquera que Pohjeucte est oublié · texte numérisé non relu

On remarquera que Pohjeucte est oublié

Mais il vaut mieux ne voir en ce discours qu'une sorte de réparation faite à la mémoire de Corneille, et qu'un acte de justice devançant et préparant le jugement de la postérité.

La Correspondance. — Leîtres de la jennesse : Racine à Uzès. — Les premiers traits de son caractère.

La Correspondance de Racine serait pour nous d'un prix inestimable, si elle était complète; mais elle est fort loin de l'être. Brusquement interrompue en 1663, c'est-à-dire au moment précis où s'ouvre la vraie carrière de Racine, elle ne reprend guère (sauf quelques lettres espacées) que vers 1685, c'est-àdire longtemps après qu'il a quitté le théPitre. D' Andromaque à Phèdre, rien, ou presque rien. C'est une lacune énorme, et à jamais regrettable. 11 n'est pas besoin de dire combien différentes de ton et de style sont ces deux moitiés de la Correspondance, séparées par un si long intervalle. Les correspondants aussi ont changé : l'abbé le Vasseur, la Fontaine, Marie Racine, sa sœur, les Vitart, ses parents, voilà les correpondants de la jeunesse. Après vingt ans écoulés, on ne retrouve plus guère qu'un d'entre eux, Marie Racine, devenue Madame, ou plutôt, comme on disait alors, M'^^ Rivière. Mais la Fontaine est remplacé par Boileau.

Un grand nombre de ces lettres de la jeunesse sont datées d'Uzès, où Racine, on le sait, s'était retiré près de son oncle, le chanoine Sconin, dans l'attente d'un bénéfice qui ne vint pas. Le futur bénéficier y fait preuve de dispositions assez peu ecclésiastiques : il enrage de faire l'hypocrite et de ne parler que de dévotion. Il lit les Provinciales, fort admirées en ce pays par les huguenots. La <( barbarie » du pays ne l'empêche pas de fréquenter chez les dames, qui recherchent fort le jeune poète venu de Paris. Il est vrai qu'il écrit, avec une malignité mêlée d'orgueil : « Il ne faut qu'un quart d'heure de conversation pour vous faire haïr un homme, tant les âmes de cette ville sont méchantes et intéressées. Aussi, quoiqu'ils me soient venus quérir cent fois pour aller en compagnie, je ne me suis encore produit nulle part. Enfin, il n'y a ici personne pour moi. » De telles lettres révèlent déjà deux traits de caractère qui ne s'effaceront jamais complètement chez Racine : un cer-

tain manque natiiiel de bienveillance, un amour-propre très susceptible. Mais il ne faut pas le prendre au mot : Racine ne dédaigne pas tant les compagnies, même « barbares », où son talent naissant peut briller. S'il se dit « trop mélancolique » pour écrire une pièce de tbéàtre, c'est qu'il songe à Paris, d'où son ami et compatriote la Fontaine lui écrit toutes les nouvelles des lettres, l'entretenant « surtout de pièces <le théâtre », et c'est qu'il sent alors peser plus lourdement sur lui son exil. Mais il compose des odes pour les sociétés dont il daigne faire l'ornement; il parle le langage précieux : « Je crains furieusement le chagrin où vous met votre maladie... J'appréhende furieusement sa longueur... La charmante Parthénice... » Le succès des Précieuses ridicules est pourtant tout récent.

Il a des yeux aussi pour regarder la nature, bien qu'il n'en «ente pas bien le pittoresque. Pour la célébrer, il se souvient parfois qu'il est poète :

Enfin, lorsque la nuit a déployé ses voiles,

La lune au visage changeant

Parait sur un trône d'argent,

Tenant cercle avec les étoiles :

Le ciel est toujours clair tant que dure son cours. Et nous avons des nuits plus belles que vos jours.

« Les roses, dil-il ailleurs, sont tantôt passées, et les rossignols aussi. » Une de ses lettres donne les détails les plus précis sur la manière dont on fait la moisson dans le pays d'Uzès. Il est vrai que le chant des cigales lui paraît" le plus perçant et le plus •importun du monde ». Il y a trop d'arbres verts, de ruisseaux, d'oiseaux, dans ces descriptions un peu banales. On y cherche, sans le trouver, ce sentiment de la solitude, que la Fontaine saura exprimer en vers exquis et profonds. Au contraire, Ra- -cine semble un peu effarouché par une certaine sauvagerie des aspects de la contrée : « Si le pays de soi avait iin peu plus de délicatesse, et que les rochers y fussent moins fréquents, on le prendrait pour un vrai pays de Cythère. » Racine, on le voit, ne semble être encore qu'un élégant disciple de M"" de Scudéry.

Si son goût n'est pas sûr, son cœur est déjà tendre, et cette •disposition à la moquerie que nous avons observée en lui ne l'empêche pas d'être affectueux envers les siens. Orphelin depuis longtemps, il vient de perdre encore la grand'mère qui avait pris soin de son enfance, et il écrit à sa sœur : « La mort

de ma mère nous doit porler à nous aimer encore davantage, puisque nous n'avons personne tantôt. » Surtout on voit s'éveiller déjà le sentiment qui chez lui fut le plus constant et le meilleur, l'amitié. C'est l'abbé le Vasseur qui eut l'honneur de le lui inspirer et de recevoir cette première confidence d'un cœur où l'amitié doit survivre à toutes les autres passions : « Cela m'a fait reconnaître qu'une belle amitié était, en effet, ce qu'il y a au monde de plus doux, et il me semble que cette connaissance que je suis aimé d'une personne me consolerait dans toutes les plus cruelles disgrâces. » Mais c'est Boileau seul qui devait lui en faire goûter la plénitude.

La Correspondance de Racine et de Boileau. — L'amitié*

Ce n'est pas au hasard que Boileau et Racine se sont rapprochés et se sont unis. Pourquoi Boileau, plus que tel autre, plus que Molière, par exemple? Racine avait connu Molière de bonne heure. Dès novembre 1663, il écrit à l'abbé le Vasseur qu'il a rencontré Molière au lever du roi, et, au ton dont il parle de cet illustre ami (qui n'est pas encore le MoUère du Misanthrope et du Tartuffe) , on devine qu'ils sont liés déjà l'un à l'autre par une certaine familiarité : « .l'y ai trouvé Molière, à qui le roi a donné assez de louanges, et j'en ai été bien aise pour lui : il a été bien aise aussi que j'y fusse présent. » Toujours le trait épigrammatique ! Peu après, il écrit encore : « Je n'ai point vu VImpromptu ni son auteur depuis huit jours : j'irai tantôt. » On sait comment se rompit une amitié si bien nouée. Plus âgé que Racine, Molière eût été pour lui plutôt un protecteur qu'un ami. Il y avait là, d'ailleurs, en présence, non seulement deux génies, mais deux goûts, et presque deux siècles différents. Celui qui devait être le poète classique par excellence pouvait-il comprendre tout à fait les inégalités et les audaces du grand comique français, resté gaulois par tant de côtés ? Molière, d'ailleurs, n'eût pas été le critique sévère et assidu dont Racine avait besoin.

Ce critique fut Boileau, à la fois semblable à lui par les qualités du goût, et différent parcelles du caractère. Il lui fallait quelqu'un qu'il respectât en l'aimant. Cette liaison fut utile à tous deux sans doute; mais c'est à Racine surtout qu'elle pro-

fita. Il avait de l'esprit, mais un esprit (ral>oi(l un peu précieux et subtil, que IJoileau airermitet élargit. D'autre part, IJoileau avait, dans la première partie de sa carrière, une verve un peu grosse, qu'affina Racine. Leurs conversations devaient ôtre souvent, comme leurs lettres, un échange d'observations littéraires, parfois grammaticales jusque dans la minutie. Ce rôle de censeur, que Doileau définit dans son Art poétique, il savait mieux que personne le remplir.

Au point de vue moral, osons le dire, c'est Racine qui avait tout à gagner. Satirique de tempérament, Roileau n'était point si méchant au fond, et, comme le remarquait plus tard Racine, non sans ironie, il devenait de plus en plus traitable en vieillissant: « 11 me semble que vous avancez furieusement dans le chemin de la perfection. Voilà bien des gens à qui vous avez pardonné. >> Pardonnait-il si aisément, lui? Roileau, dit-on, était irascible; mais c'est l'esprit qui chez lui se révoltait; c'est l'araour-propre qui, chez Racine, s'irritait à la moindre blessure. Après l'échec relatif de Phèdre, les consolations délicates de son ami ne purent l'apaiser. Avec son ami même, dans les discussions, il n'était pas toujours maître de lui-même. Roileau aimait mieux avoir tort qu'avoir ainsi raison avec hauteur.

Mais aucune amitié ne fut plus désintéressée : dans la retraite, dans la vieillesse, loin d'aller en s'affaiblissant, elle se fortifie. Quand Boileau, atteint d'une extinction de voix, est aux eaux de Bourbon, seul et mélancolique, Racine lui offre de l'y rejoindre. « J'aime encore mieux, lui répond Boileau, ne vous point voir, que de vous voir triste et affligé. » Le 13 août 1687, Racine se plaint de l'absence de son ami en des termes vraiment tendres et venus du cœur :

Xe perdez pas un moment de temps pour vous redonner à vos amis, et à moi surtout, qui suis inconsolable de vous voir si loin de moi, et d'être des semaines entières sans savoir si vous êtes eu santé ou non. Plus je vois décfoître le nombre de mes amis, plus je deviens sensible au peu qui m'en reste. Et il me semble, à vous parler franchement, qu'il ne me reste presque plus que vous. Adieu. Je crains de m'altendrir follement en m'arrêtant trop sur cette réflexion.

A son tour, Racine tombe malade; Boileau ne quitte guère son chevet, et mérite ce bel éloge : « Il n'y a pas un meilleur ami ni un meilleur homme au monde. » On sait, enfin, que sur son lit de mort Racine se félicitait qu'il lui eût été donné de mourir avant son ami.

Ainsi Boileau est, pour ainsi dire, de la famille. Tel jour il

RACINE n

dîne chez Racine, où il mange un brochet et une carpe, présents de Port-Royal; tel autre jour, l'année qui précède la mort de Racine, les Racine dînent tous chez Boileauà Auteuil, puis sepromènent dans le bois de Boulogne; Boileau, vieux et sourd, joue avec les enfants, mais n'entend pas un traître mot de ce qu'ils disent.

Racine dans la vie de famille.

Avec Boileau nous pénétrons dans cet intérieur discret, où l'ancien satirique joue maintenant le rôle de Mentor. C'est,, pour ainsi dire, sous la direction de Boileau que Racine avait placé son fils aîné : il remerciait son ami de vouloir bien causer familièrement avec ce jeune homme, qui ne peut manquer d'en profiter, « avec l'admiration dont il est prévenu «. A son fils il recommande de montrer à Boileau toute sa reconnaissance « de la bonté qu'il a de s'abaisser «jusqu'à lui.

Il tient une bien grande place dans la correspondance de Racine, ce fils aîné, Jean-Baptiste, qui en tient si peu dans le souvenir de la postérité, et qui n'a même pas égalé la modeste gloire de Louis Racine, son frère plus jeune. Son père ne peut se séparer de lui quinze jours sans le fortifier de ses conseils pendant l'absence; car l'image de son fils, nous dit-il, est continuellement présente à son esprit. On le voit bien ; de ces lettres de Racine à son fils on pourrait extraire un petit traité d'éducation intellectuelle et morale, morale surtout, car Racine est alors un chrétien fervent, même un peu austère, et c'est avec un accent d'onction sincère qu'il écrit : « Il n'y a rien de si doux au monde que le repos de la conscience, et de regarder Dieu comme un père qui ne nous manquera pas dans tous nos besoins. » Etait-il besoin pourtant de lui interdire la comédie? En l'engageant à ne pas voltiger de lecture en lecture, ce qui ne servirait qu'à dissiper l'esprit et embarrasser la mémoire, Racine avait raison sans doute; mais ces « niaiseries, bonnestout au plus à délasser parfois l'esprit », ce sont, avec les romans, les comédies, c'est-à-dire le théâtre tout entier, et il n'exceptait pas le sien de la proscription . Son fils lui causait un « chagrin extrême » en s'obstinant à goûter les lectures frivoles. Il s'efforçait, avec un succès médiocre, de faire passer en lui un peu de son culte pour les modèles anciens, lui con-

seillail de préférer Hérodote à Voiture, ne lui permettait pas de mal parler de Cicéron.

Vous ne liroz rik'to d'ouvrîign qui soit plus utile pour vous formor IV'Sprit et le jugement. Mais suilout je vous conseille de ne jamais traiter injuricusemenl un hommi; aussi digne d'êlre respecté de tous les siècles que Cicéron. Il ne vous convient point à votre âge, ni même ;i personne, de lui donner ce vilain nom de poltron. Souvenez-vous toute votre vie de ce passage de Quinlilien, qui était lui-même un grand personnage : Ille se profecissc sciât ciii Ciccrn ratde pliiccl/ilK

Rien n'égale la vigilance de ce père, qui se fait le précepteur de son fils jeune, entre dans le détail le plus minutieux, et, lorsque son fils a grandi, le suit toujours, même en ses voyages, d'un regard indulgent, mais indulgent sans faiblesse, aux conseils mêle des reproches doucement ironiques sur ses négligences, son bavardage, ses dépenses exagérées : « Nous autres, bonnes gens de famille, nous allons plus simplement, et nous croyons que bien savoir son compte n'est pas au-dessous d'un honnête homme. Sérieusement, vous me ferez plaisir d'être un peu appliqué à vos petites affaires. »

Serait-ce là l'éducation idéale pour un homme d'aujourd'hui? 11 y manque assurément plusieurs choses, et, d'une manière générale, une certaine largeur d'horizon. La préoccupation de la piété et du salut est un peu exclusive. 11 ne manquait pas, au xvii« siècle, de familles qui savaient concilier l'éducation morale -et religieuse avec les curiosités légitimes ou même les plaisirs de l'intelligence. Chez Racine, l'amour de l'antiquité, dernier reste d'un passé profane, contre-balance seul un christianisme parfois rigoriste. On voudrait que la rupture ne fût pas si complète entre le présent et le passé. Mais quoi ! C'était pour rompre avec ce passé précisément que Racine avait épousé Catherine de Romanet. On la connaît peu, et l'on n'a conservé qu'une lettre, fort tendre, d'ailleurs, de Racine à celle qu'il appelle son « cher cœur ». Mais une autre lettre de Racine écrite à son fils nous apprend avec quel dévouement Racine malade ■était soigné par elle ; c'est avec un attendrissement véritable que le père exhorte le fils à aimer sa mère quand il n'y sera plus. Les vertus bourgeoises suffisent-elles quand on porte le nom de Racine ? Elles ont suffi, du moins, au bonheur intime

1. « Qu'il se sache en progrès, celui qui se sentira un goiit vif pour Cicéron. >> ■(UciNTii.iEX, Institution oratoire, X.) La lettre de Racine est du 4 octobre 1692. Il est curieux de comparer ce jugement au jugement bien différent de Fénelon dans la Lettre à l'Académie.

d'un grand homme, et l'on aurait mauvaise grâce à être plus exigeant que lui.

Des filles pourtant grandissaient près de ce foyer. Quand ■on essaye de se représenter les filles de Racine, il est difficile -de ne pas évoquer le souvenir des filles de son esprit, d'une ïphigénie, d'une Junie. Il y a bien quelques ditïérences : Junie, désespérée de la mort de Britannicus, entre aux vestales. C'est par une inclination naturelle que les filles de Racine entrent ■en religion. Sa lille aînée se fit carmélite ; il lui en coûta, dit-il, beaucoup de larmes ; mais il est bientôt tout consolé de la trouver gaie : « 11 faut bien croire que Dieu la veut dans 'Cette maison, puisqu'il fait qu'elle y trouve tant de plaisir. » Une autre de ses filles désire imiter son aînée ; le père ne dit pas s'il a pleuré, cette fois (nous savons par M""" de Sévigné qu'il aimait à pleurer), mais il écrit à son fils avec une sérénité qui étonne un peu: « J'ai bien des grâces à rendre à Dieu d'avoir inspiré à vos sœurs tant de ferveur pour son service. » Ainsi le père même s'effaçait devant le chrétien.

Quoi qu'on pense de tels sentiments, la correspondance de Racine, si incomplète, n'en est pas moins d'un haut intérêt, et parce qu'elle nous ouvre un jour sur la vie des familles bourgeoises au xvii^ siècle, et parce que la famille où elle nous introduit est celle de Racine. Tous ces détails intimes, la santé de Nanette qui crève de graisse, les nourrices et la façon dont il faut tourner les berceaux, les purgations, l'enfant qui écrit à sa tante sur les genoux de son père, l'éléphant de la foire, qui effraye le petit Louis, seraient insipides partout ailleurs ; mais •c'est l'auteur de Phèdre qui est cet excellent père de famille, ce bourgeois parfait, et nous ne lui savons pas mauvais gré (pour lui appliquer le mot qu'il appliquait à Boileau) de « s'abaisser » ainsi.

Racine à l'année et à la cour; sa faveur et sa disgrâce.

Ce père de famille est, on le pense, un médiocre guerrier, et, lorsque son emploi d'historiographe l'appelle à l'armée, c'est au repos de la famille encore qu'il songe au milieu des calamités de la guerre. Tous ces pauvres gens qui se battent si intrépidement, il voudrait les voir en paix chez eux, et lui, il voudrait se retrouver avec sa famille, dans sa rue des Maçons-Sorbonne.

C'est avec émolion qu'il assiste à, la prise de Mons : « Je voyais toute l'attaque fort à mon aise, d'un peu loin, à la vérité; mais j'avais de fort bonnes lunettes, que je ne pouvais presque tenir fermes, tant le cœur me battait à voir tant de braves gens dans le péril. » La vue du sang lui fait horreur; mais l'héroïsme le transporte, et il note avec soin telle action ou telle parole de soldats obscurs, qu'il ne juge pas indignes de passera la postérité.

C'est sur le roi surtout qu'il attache sa vue : le roi lui inspire une admiration mêlée d'une sorte de tendresse : il est attendri et effrayé à la fois de voir que le roi s'expose avec une bravoure si téméraire. L'imprudent, a-t-on dit, aimait Louis XIV. Oui, et il l'aimait d'un cœur sincère. C'était la seule passion profane qui eût survécu à sa conversion. Et cet amour n'est pas loin d'être un culte de latrie. En 1608, un an avant sa mort, il écrivait à M™° de Maintenon : a Dans quelque compagnie que je me sois trouvé. Dieu ma fait la grâce de ne rougir jamais ni du roi ni de l'Évangile. » L'Évangile passe après le roi, ou tout au moins est mis sur le même rang.

Est-ce à dire qu'il faille accepter sans réserve le mot de Lamartine : « Il vécut et mourut de l'adulation? » Pour comprendre la situation particulière de Racine à la cour, il ne faut pas oublier que cette cour, en sa jeunesse, avait salué en Racine son poète, jeune, biillanl, tendre comme elle, et que maintenant, vieillie, elle retrouvait encore en Racine, vieilli et converti comme le roi, l'interprète de ses sentiments nouveaux. L'influence croissante de la pieuse et toute raisonnable M™'' de Maintenon était faite pour rattacher encore plus étroitement à la cour Racine et Boileau. Dès 1687, dans une lettre à Boileau, Racine louait son esprit : « Vous faites bien de cultiver M™" de Maintenon : jamais personne ne fut si digne du poste qu'elle occupe, et c'est la seule vertu où je n'aie point encore remarqué de défauts. » Pendant longtemps, grâce au souvenir de sa gloire passée, qu'avait ravivé le triomphe d'Esther, grâce à son emploi d'historiographe, à son talent de lecteur, que le roi goûtait fort, à sa bonne grâce de courtisan, Racine jouit à la cour d'une faveur sans mélange.

Il parait certain que, vers la tin, cette faveur subit une éclipse. Le mot de « disgrâce » est un peu fort peut-être pour exprimer ce refroidissement, exagéré par quelques biographes, des relations entre Louis XIV et Racine. Mais Racine qui, comme le dit son fils Louis, était tout sentiment et tout cœur, en fut très

vivement affecté. Dans la lettre de 1698 à M™^ de Maintenon, il dit être dans un état digne de compassion. On Taccuse de jansénisme; il se justifie avec tristesse.

Je sais que, dans l'idée du roi , un janséniste est tout ensemble un homme de cabale et un homme rebelle à l'Église. Ayez la bonté de vous souvenir, Madame, combien de fois vous avez dit que la meilleure qualité que vous trouviez en moi, c'était une soumission d'enfant pour tout ce que l'Église croit et ordonne, même dans les plus petites choses. J'ai fait par votre ordre près de trois mille vers sur des sujets de piété; j'y ai parlé assurément de l'abondance de mon cœur, et j'y ai mis tous les sentiments dont j'étais le plus rempli. Vous est-il jamais revenu qu'on y ait trouvé un seul endroit qui approchât de l'erreur et de tout ce qui s'appelle jansénisme ?

Avouons-le, cette défense — si éloquente, d'ailleurs, et d'un accent si douloureux — pourrait être plus franche, et cache une sorte d'équivoque. Quand Racine affirme que tout son jansénisme consiste à admirer la vertu des filles de Port-Royal, et qu'il ne fréquente aucun homme suspect de la moindre nouveauté, il ne ment pas, mais ne dit pas la vérité tout entière. Lui qui, ami de Fénelon, dont il reconnaissait les vertus et le mérite, le blâmait pourtant d'avoir écrit les Maximes des saints, n'est pas enclin assurément à favoriser tous les novateurs. Mais les fauteurs de « ce qui s'appelle jansénisme » n'étaientils pas ses amis? N'écrivait-il pas en secret ÏHlstoii'e de Port- Royal? et ne semble-t-il pas désavouer ici dans la forme une ■doctrine qu'il ne désavouait pas au fond de l'ànie, pour tout réduire à des sympathies personnelles dont il atténue trop la signification? Boileau, dont les boutades et les inadvertances de courtisan novice déconcertaient souvent Racine, n'eût pas plaidé ainsi sa cause.

Racine poète lyrique et êpigraininatique.

iS'ous avons insisté sur les œuvres de prose, parce qu'elles sont moins connues. 11 est temps de venir aux œuvres poétiques, car Racine est avant tout poète. Il l'était dés la plus tendre jeunesse, ou du moins il s'essayait à l'être, quand, écolier, il écrivait le Paysage ou prrjmenade de Port-Royal des Champs. En reconnaissant la faiblesse de ce premier essai, Sainte-Beuve ajoute, un peu complaisaniment :

Il y a pourtant déjà de l'accent des chœurs d'Estlier... L'on reconnaît, à

cotle description abondante et complaisante du paysage, dos bois, de l'étang,, des i)rairies, (luel vil' et vrai sentiment, quel amuur de la nature nourrissait cotte jeune àme.

Ce qui domine, il nous semble, ce sont les fantaisies dangereusement faciles d'un goût encore mal adermi. Qu'on en jugepar cette strophe :

Ne voyons-nous pas, dans tes prés.

Se rouler sur des lits dorés

Cent flots d'arpent liquide, îsans que le front du laboureur

A leur course rapide Joigne les eaux de sa sueur?

Ce n'était là qu'une sorte d'exercice littéraire. Adolescent, Racine tenta la poésie de cour, et n'y échoua point, puisque ses premiers veis lui valurent une généreuse récompense. L'odeintitulée la Nymphe de la Seine (1660), l'Ode sur la conrales- 'vnce du rrn et la Renommée aux Mufies (1663), se succédèrent rapidement. Ce n'était point de ce côté qu'était le vrai génie de Racine. 11 ne tarda pas à le sentir, et ne revint plus qu'une fois, longtemps après, à ce genre de poésie : ce fut pour écrire- Vldylle de la paix (1685), où l'on sent une inspiration plus sincère :

De ton retour le laboureur charrné

Ne craint plus désormais qu'une main étrangère

Moissonne avant le temps le champ qu'il a semé.

Tu pares nos jardins d'une grâce nouvelle;

Tu rends le jour plus pur, et la terre plus belle.

Malgré tout, celte partie de l'œuvre de Racine est assez médiocre, et refroidie par une mythologie artificielle empruntée aux odes de cour de Malherbe. Combien plus vivantes sont les épigrammes ! Racine y a mis les qualités incisives d'un esprit naturellement enclin à la raillerie. Beaucoup sont des chefsd'ceuvre : l'épigramme sanglante contre Créqui et d'Olonne, censeurs à' Andromaque ; celle qui met aux prises Leclerc et Coras, se disputant tous deux, avant la représentation, la paternité de leur Iphigénie mal venue, puis, au lendemain de la chute, la désavouant tous deux ; l'épigramme sur la Judith de l'abbé Boyer, avec l'inoubliable esquisse de ce gros flnancier qui pleure

hélas! pour ce pauvre Holopherne Si méchamment mis à mort par Judith.

RACINE 2a

Veut-on un modèle du genre? Le voici :

Ces jours passés, chez un vieil histrion, Grand chroniqueur, s"éinut eu question Quand à Paris commença la méthode De ces sifflets qui sont tant à la mode. « Ce fut, dit l'un, aux pièces de Boyer. » Gens pour Pradon voulurent parier.

« Non, dit l'acteur, je sais toute l'histoire, Que par degrés je vais vous débrouiller: Boyer apprit au parterre à bâiller ; Quant à Pradon, si j'ai bonne mémoire, Pommes sur lui volèrent largement.

Or, quand sifflets prirent commencement, C'est, j'y jouais, j'en suis témoin fidèle. C'est à l'Aspar du sieur de Fontenelle. »

D'un seul coup trois adversaires sont atteints. 11 est remarquable que quelques-unes de ces épigrammes aient été composées à un moment où Racine semblait être devenu étranger aux querelles et aux rivalités mondaines. Il avait de ces réveils, mais de plus en plus rares. Lentement, la piété absorbait et apaisait son âme. Jeune, il avait traduit les Hymnes du bréviaire romain ; plus tard il reprit et perfectionna cette traduction. Mais les Cantiques spirituels qu'il écrivit en 1604 pour Saint- Cyr sont bien supérieurs. Il faudrait tout citer. Entre tous ces cantiques, qu'on lise le cantique II, qui commence par cette strophe :

Heureux qui, de la sagesse

Attendant tout son secours,

N'a point mis en la richesse

L'espoir de ses derniers jours !

La mort n'a rien qui l'étonné.

Et dès que son Dieu l'ordonne,

Son âme, prenant l'essor.

S'élève d'un vol rapide

"Vers la demeure où réside

Son véritable trésor...

et le cantique IV, qui se termine ainsi :

L'âme heureusement captive

Sous ton joug trouve la paix

Et s'abreuve d'une eau vive ■ '•

Qui ne s'épuise jamais.

Chacun peut boire en cette onde ;

Elle invite tout le monde ;

Mais nous courons follement

Chercher des sources bourbeuses

Ou des citernes trompeuses

D'où l'eau fuit à tout moment.

Les Cantiques spirituels suffiraient à faire de Racine un des premiers poètes lyriques de la France, alors même qu'il n'aulaitpas écrit les chœurs àlisther et à'Alhalie.

L.(rs débuts de Racine poète dramatique. — La « Tliébaïde ou les Frères ennemis » (1 66 1).

C'est à son retour d'Uzès à Paris, et non à Uzès, comme le <lit Louis Racine, que Racine composa la Thébaide. Ce sujet, emprunté à la lugubre histoire de la famille d'Œdipe, avait été traité, dans l'antiquilé, par Eschyle, Euripide, Sénèque, Stace; dans les temps modernes, par Garnier et Rotrou. Mais ■dans les Sept contre Thèbes d'Eschyle, le principal personnage •c'est le chœur des Thébaines assiégées, ou plutôt c'est la ville •de Thèbes. Étéocle, son défenseur, n'est qu'au second plan; l*olynice ne lui est pas opposé sur la scène, et l'on ne voit, au •dénouement, que son cadavre. Rien que Racine déclare dans sa préface qu'il a dressé à peu prés son plan sur les Phéniciennes d'Euripide, on ne voit guère par où les deux pièces pourraient être comparées. De même les Phéniciennes de Sénèque et la Thébaide de Stace n'ont pu lui fournir que quelques traits. Il n'a peut-être pas connu VAntigone de Garnier, curieuse combinaison de VAntigone de Sophocle et des 'Phéniciennes de Sénèque; mais il a imité de fort près VAntigone de Rotrou, qui •avait obtenu un vif succès en 1638', et il aurait pu accorder à ■ce prédécesseur autre chose qu'un banal souvenir. Il lui doit l'idée de plusieurs scènes capitales, mais aussi l'idée plus malencontreuse de mêler une intrigue amoureuse à l'un des drames les plus terribles dont l'antiquité nous ait transmis le souvenir.

' Ce premier essai dramatique, si incertain qu'en soit le style, révèle un homme de théâtre. Dans sa préface, Racine critique la duplicité d'action de la pièce de Rotrou. La sienne, en etiét, est simple et assez fortement composée pour qu'on ait pu croire à une sorte de collaboration de Molière. Racine avoue que le sujet lui a été proposé par des « personnes d'esprit »; mais la façon dont il le traite est bien à lui. Si l'on écarte les

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